Le jeudi n'était pas fait pour les jeux d'école. J'entends par jeux d'école ceux qui sont modérés et à peu près paisibles, se passant sous le regard du maître: billes, toupie, cache-cache et barres. Le jeudi, nous campions dans le hameau.
La grande affaire de la matinée, c'était d'assister chez Anselme à l'abattage de la vache.
Au milieu de la boucherie, pris dans la dalle, on voyait un gros anneau de fer; Anselme y faisait glisser la longe qui servait de licol à l'animal. Il tirait sur la longe jusqu'au moment où il avait amené le museau au niveau de la pierre, puis il faisait le nud d'usage. Après quoi il allait prendre sa masse dans un coin de la boucherie.
Nous nous tenions autour de la bête, qui restait le plus souvent bien tranquille et rarement meuglait. La buée qui lui sortait des naseaux se condensait sur la pierre froide.
Anselme revenait; nous nous rangions contre l'étal. C'était le grand moment. Anselme s'arc-boutait sur ses jambes bien écartées, levait la masse au-dessus de sa tête, calculait son élan, une fois, deux fois, puis "han !" l'abattait d'un formidable coup sur le crâne de la vache, qui s'écroulait. Mais déjà Anselme avait saisi son coutelas. Il se jetait sur sa victime. La lame filait à travers la peau du cou aussi aisément que l'aiguille de ma mère dans le linge, droit vers la carotide. Elle reparaissait toute rouge. A ce moment, Anselme enfonçait ses doigts dans la plaie pour la tenir béante et le sang se mettait à couler, un jet roide comme celui d'un griffon de source, mais plus saccadé. Quand le débit diminuait, Anselme, à coups de genoux, remuait le corps; il le balançait pour le bien vider de ce liquide épais qui fumait sur la dalle; et il arrivait qu'un malade ou qu'un vieillard en vînt boire un verre entier. Puis Anselme se relevait: écorchage, découpage, son travail allait commencer. Pour la bête, il était fini.
Les veaux, il les tuait autrement, les suspendant par les pattes de derrière au crochet scellé dans le mur; les veaux sortaient la langue avant même d'être égorgés; ce sont des bêtes résignées. Mais quand il s'en prenait aux porcs, quelle fanfare ! Ah ! ceux-là, on ne leur en conte pas. Ligotés, la tête en bas, ou sur le flanc, ils n'attendent pas le coup pour comprendre le sérieux de l'affaire. Et comme ils se débattent ! J'ai toujours tenu les porcs pour des goinfres intelligents. Ils sont aussi des trotteurs de premier ordre. Mon oncle Onésime, qui allait comme le vent, fut à ma connaissance le seul homme du village qui put rattraper un porc à la course.
J'ai dit que le jeudi garde pour moi l'odeur de la fricasse. Nous avons connu des temps pénibles au cours desquels il m'arrivait de faire queue à la porte du tripier, dès les six heures du matin; je gardais ainsi des chances d'obtenir les cinq ou dix francs de mou dont je nourrissais mon chien pendant la semaine. En ce temps-là, et dès que le boucher Anselme avait fendu la vache du haut en bas et qu'il avait sorti de ce grand coffre les viscères, je tirais de ma poche les trois sous que ma mère m'avait confiés et les lui tendais. Il tranchait dans le foie, dans le mou; j'emportais tout aussitôt notre repas dans un carré de papier jaune. Ma mère le recevait et, dans l'après-midi, mettait à mijoter cette viande parmi les pommes de terre, les feuilles de laurier et le bouquet de thym. C'était, pour moi, le meilleur des régals. J'aimais moins, en effet, le buf bouilli du dimanche, dont les fibres se mettaient entre mes dents et m'agaçaient aussi longtemps que je tardais à les en extraire, ce que je finissais par faire à l'aide d'un bout de fil au Chinois qui me servait de cure-dent.
Je n'ai pas souvenir d'avoir mangé, dans toute mon enfance, un seul beefsteak, une seule côtelette, une tranche de rôti. Le morceau de dix-huit sous de buf bouilli, les trois sous de foie et de mou nous suffisaient à varier deux fois par semaine notre ordinaire - nous n'avions point l'argent qu'il faut pour nous offrir d'autres repas de viande. Végétariens par nécessité voilà ce que nous étions. Et tous les végétaux venaient de notre jardin. En été, ma mère en confectionnait des jardinières succulentes. Notre chance, en hiver, était moindre: les pommes de terre ramollissaient et perdaient de leur goût; il fallait de temps à autre, le jeudi, descendre à la cave pour les dégermer. La cave était humide et, dans cette atmosphère, les germes acquéraient vite une longueur qui plantait sur la caisse un décor dont je me suis souvenu devant les films de Walt Disney. Ce garçon-là doit avoir considéré, lui aussi, la forêt fantastique de ces pousses, blanche à la base et violette au sommet, dans une cave.
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Les jeudis, et tous les jours de mes vacances, je les passais pour une bonne part dans les prairies, les champs et la forêt.
Ici, les jeux se confondent avec le profit. Au printemps, Florimond me permettait de monter sur un cheval et c'est en cavalier que je gagnais le labour; j'emplissais de pissenlits un panier à salade; je gagnais ainsi notre souper. En été, je glanais dans les éteules la nourriture de nos poules. Je n'allais pas toutefois aussi vite que les femmes dans ce ramassage. Elles rapportaient sur la tête une gerbe bien plus considérable que la mienne, mais j'avais remarqué qu'elles la constituaient volontiers en dérobant des épis dans les dizains. A l'automne, je partais avec mon oncle Onésime et mon cousin Martial à la recherche des champignons. Il existe des prairies réputées, celles où l'on met les chevaux au vert: le crottin serait, paraît-il, le plat de choix des bolets et des amanites; mais c'est sans garantie que je l'écris.
Nous traquions la campagne pendant une heure ou deux. Ces cryptogames savent se cacher. Nous dissimulions sous un chapeau de bouse séchée celui qui se présentait non encore ouvert et qui viendrait à point le lendemain. Il faut ajouter qu'un chercheur matinal nous faisait le plus souvent la nique.
Mon parrain et mon cousin rentraient à l'atelier; j'avais rencontré des camarades; nous poursuivions la randonnée; nous avions ailleurs notre utilité.
Les ménagères nous hélaient. Elles souffraient du voisinage des guêpes. En septembre, l'herbe des talus commence à se flétrir; vous découvrez plus aisément l'orifice des nids. La justice, déjà rendue, était bientôt appliquée; on bouche le trou avec de la paille ou des chiffons enduits de pétrole et de graisse. On met le feu au brûlot et voilà les guêpes asphyxiées. Il n'en sortait pas une vivante.
Nous attrapions les oiseaux, soit avec des pièges à ressort quand nous avions les deux sous qu'il fallait pour les acquérir, soit avec des bâtonnets enduits de glu. A partir de novembre, c'était plus facile. Il ne reste guère alors que les merles. Par temps de neige, on les distingue de loin, engourdis dans les haies. La neige amortit vos pas. Vous les tirez à la fronde; ils n'ont le temps d'y rien comprendre. Vous pouvez aussi les appâter avec un petit tas de pommes pourries placées à proximité d'un hangar ou d'une grange où vous vous tenez en embuscade. La chasse, même aux merles, est interdite pendant les jours de neige, mais le garde champêtre n'a pas l'ouïe si fine qu'il entende le sifflement d'une pierre; c'est du braconnage sans risque.
La chasse à l'écureuil, en forêt, est une autre affaire. L'écureuil est un animal très rusé; il faut compter avec lui. Nous l'attaquions avec une arme de jet nommée "mailloche au boc". La mailloche est formée d'une bonde de tonneau emmanchée d'une longue branche flexible de coudrier; le boc, c'est, dans notre patois, l'écureuil. Le boc ne se laisse pas approcher. Dès qu'il vous voit, il file vers la cime du hêtre, mais il file en général un peu tard, car il aime se pavaner sur la mousse; il doit être vain de son panache. La mailloche court après lui; si elle l'atteint, il retombe assommé, mais non tué, capable dans l'heure d'après de prendre sa place dans le moulin et d'y tourner jusqu'à la mort. Cependant il se méfie, et toujours, entre l'assaillant et lui, il s'arrange pour se couvrir du tronc de l'arbre; il est au courant de l'affaire. Quand vous êtes deux ou trois et que vous le cernez, il se loge dans une enfourchure. Il n'est pas rare de chasser une demi-journée entière et de rentrer bredouille.
Dépité, on se venge sur les grenouilles. Je veux dire que, s'il s'en rencontre une sur le layon, on s'en empare, on lui introduit une section de roseau, un fétu de paille au derrière, et l'on y souffle de toute la force de ses poumons. Elle gonfle comme cette menue cornemuse qui coûte un sou à la ducasse. On la lance en l'air et le plus haut possible; il arrive qu'elle éclate en retombant.
De temps à autre, on voyait passer une vache fort énervée que sa propriétaire avait du mal à maintenir par la longe, et c'était la promesse d'un divertissement. La vache était pressée, sachant ce qu'elle voulait. Nous le savions aussi. Nous lui faisions cortège. Elle entrait dans une cour de ferme. Nous l'y suivions et l'on nous mettait dehors. A travers les barreaux du portail, nous regardions le taureau traverser la cour; il fouettait l'air de sa queue, raclait le sol de son mufle et bavait.
Errant dans le village, il nous arrivait de rencontrer des contrebandiers et des mendiants. J'ai souvenir d'un contrebandier d'environ quinze ans qui suivait tous les jours la grande rue. Il était sourd-muet. Nous le huions et mimions son infirmité, mais de loin. Il nous menaçait du poing. Il courait comme un zèbre et, s'il nous eût attrapés, nos reins auraient tâté de son cornouiller.
Ce garçon me fait me souvenir d'un vieux grand-oncle que j'eus et qui habitait assez loin de nous, au lieudit: "Le Saule rougi". Il était sourd-muet lui aussi. Il entassait les quignons dans sa besace; son bâton était garni de rubans, ce qui le montre plutôt faible d'esprit. Et, après tout, qu'est-ce qu'on en sait ? ce pouvait être un artiste, un poète, et c'est peut-être de lui que m'est venu le goût de la poésie. Dans tous les cas, nous le poursuivions en criant à la chienlit et il nous arrivait, à moi comme aux autres, sans égard à la parenté, de le lapider.
Nous célébrions à la fin de l'hiver les feux dits de la Saint-Jean. C'est l'époque où le fermier taille les haies. Les brindilles entassées au milieu des prairies, un soir nous y mettions le feu puis nous dansions autour de ce bûcher d'une triste saison, franchissant d'un bond à tour de rôle la fumée et la flamme. Il était indispensable de le faire si l'on voulait passer une année convenable. Cette célébration d'un culte païen s'appelle le "bourdi". On y roussissait ses bas.
Païens, nous le paraissions en ce sens que nous n'étions pas loin d'admettre l'existence des sorcières. On en citait deux ou trois; après leur passage, il convenait de mettre son sabot en croix sur l'empreinte qu'elles avaient laissée dans la boue ou la poussière. Parfois une rumeur courait dans le village: un feu follet, signe de sabbat, avait brillé la nuit dans un champ; et il y avait toujours quelqu'un pour jurer qu'il avait vu l'une ou l'autre de ces épouses de Satan s'envoler à minuit sur son manche à balai. La vérité, c'est qu'au crépuscule nous avions creusé une betterave, que nous l'avions évidée à la façon d'une lanterne, que nous l'avions replantée dans la terre après l'avoir garnie d'une chandelle allumée. Le feu follet, c'était la chandelle, et le reste, c'était le feu, non moins follet, de l'imagination.
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Mon oncle Onésime, le tailleur, avait une belle clientèle. Il habillait les messieurs du village, cultivateurs et marchands de bois. Il était réputé à deux lieues à la ronde pour le fini de son travail, l'art de sa coupe, la solidité de son fil. Quand, venu mon âge mûr, je descendais de Paris au village, il décousait mes vêtements pour y surprendre les secrets de son confrère de la capitale.
Il avait sur sa table un apprenti et ce fut longtemps mon cousin Martial. Je venais les voir quand le mauvais temps m'empêchait de vivre dehors. Mon oncle m'utilisait alors au défaufilage. Il me confiait aussi le soin de faire les livraisons. Je partais, la toilette sur le bras, fier comme Artaban. Un dimanche que je portais au clerc de notaire un pantalon, j'eus à traverser la plaine que nous nommons le Champ des Corneilles. Le vent y soufflait avec une grande vivacité; cela vous fouette le sang. Au surplus, je venais d'allumer une de mes premières cigarettes.
J'aperçois, venant vers moi, un paysan qui agite les bras. Je suis content de me montrer dans cet appareil de jeune homme: je travaille et je fume. Il court, il s'approche, il s'écrie. A ce moment, je sens une odeur de roussi. Le vent, qui chasse en arrière les étincelles de ma cigarette, a mis le feu au pantalon. Il a fallu faire demi-tour et dans un autre équipage; vous imaginez l'accueil. Si le clerc m'attendait pour se culotter, il a pu rester au lit ce dimanche-là.
Mon oncle était la bonté, la courtoisie mêmes. Je n'ai jamais connu un être qui méritât autant que lui le beau nom d'honnête homme.
Je jouais à la crosse, cette façon de golf, dans sa cour. Il m'avait dit et il me répétait de n'en rien faire, assurant que je finirais par casser un carreau. Je répondais que non et je poursuivais mon jeu. Naturellement il arrive que la balle mal dirigée tape en plein dans la vitre et la traverse. Mon oncle pousse un "ah !", et s'il en pousse deux je ne les entends pas, car je me mets à hurler de terreur. Ma tante accourt sur sa porte, elle me prend dans ses bras, me console. "Ne pleure pas, mon petit garçon, ne pleure pas." Elle ajoute: "C'était un vieux carreau, il était temps de le remplacer."
Mon oncle avait planté au pignon de sa maison des espaliers qui étaient devenus fort beaux et non moins féconds. Il envoyait des paniers de poires à ses clients importants. Les espaliers étaient taillés par un nain. Quand il se tenait sur son échelle, le nain ne paraissait guère différent par la taille de vous et de moi. Assis, montrant le buste d'un homme, il balançait comme un enfant ses petites jambes qui ne touchaient pas le carrelage. Je laissais tomber ma fourchette pour me glisser sous la table et pour regarder de près les jambes du nain.
Quand le soir tombait, nous allions, Martial et moi, recueillir les ufs dans le poulailler. Je me plaçais à dix mètres de Martial. Il tenait un uf frais pondu dans sa main; il criait:
- Panche à l'uf ?
Je répondais:
- Goud'l' uf !
Et si l'appel n'est pas clair, qui demande si je désire recevoir l'uf en plein ventre, je ne me charge pas de vous expliquer les termes de l'acceptation du défi.
L'uf partait comme une pierre. Ou bien il s'écrasait sur ma blouse, qu'il étoilait de jaune et de blanc, ou bien il allait s'aplatir sur le sol. La voix de ma tante s'élevait posément:
- Est-ce que vous n'avez pas bientôt fini de vous salir ?
Les ufs n'étaient pas chers, dans ce temps-là.
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Un jeudi d'été que nous avions traqué un bon canton de la forêt, le matin du côté de la Chapelle des Trois-Frères et l'après-midi dans les parages de la Grande-Carrière, comme nous regagnions le village, nos paniers remplis de mûres, nous rencontrâmes à deux cents mètres de l'orée, jusqu'où la surveillante avait osé l'aventurer, le pensionnat de Mlle Julie, vieille fille et parangon des manières bourgeoises.
Nous arrivions de loin, garçons et filles, satisfaits de notre expédition. Nous avions déjeuné de pain et de mûres, assis sur un tronc d'arbre et sur le bord d'une fontaine. Nous avions évité les araignées velues et grosses comme des hannetons, fixées au centre d'une toile large comme une fenêtre, poursuivi les lapins, épié le sanglier. Nous nous étions déchiré les mains et parfois le visage dans les ronces. Nous avions hélé les sabotiers, les bûcherons. Nous avions eu chaud.
Maintenant c'était la tombée du soir. Les haches avaient fini de heurter les troncs et les scies de les débiter. La forêt devenait sourde. Elle ne résonnait plus que de l'appel velouté du coucou. Mais la mélancolie des premières ombres, et ce que contient de rêve la voix d'un oiseau qui s'y mêle, ce n'est certes pas de nature à toucher un cur de dix ans. Nous chantions des rengaines patoises à tue-tête.
Le pensionnat suivait un sentier que coupait notre layon; nous dûmes nous arrêter pour le laisser passer; nous souriions à ces demoiselles; elles nous entourèrent.
Nous vîmes tout de suite que nos paniers attiraient leur attention. Les belles mûres lourdes, d'un noir bleu, n'étaient pas de celles que l'on vend à la ville. Elles étaient triées, si j'ose dire, sur le buisson. Pas le moindre grain rouge et pas la moindre tache. C'était aussi notre coquetterie que de ranger sur le dessus du panier le gratin de la cueillette. Les demoiselles avaient bien envie de rapporter au pensionnat, après avoir traversé la ville, les mûres que nous avions cueillies. Petite vanité, grosse gourmandise. La surveillante finit par comprendre.
A le vendre au village, mon panier valait bien un franc. La surveillante me proposa de l'acquérir. Je n'avais pas l'idée de faire du commerce. Cependant, une pièce d'un franc eût causé sans doute à ma mère, qui n'en avait guère, plus de plaisir qu'un panier de mûres. Quand le marchand de vieilles ferrailles passait au village, j'en allais repêcher jusque dans la rivière; les deux sous qu'il me donnait payaient le lait d'un matin.
- Combien ? dis-je à la surveillante.
- Deux sous, répondit cette éducatrice.
Nous poussâmes tous ensemble, je veux dire les fils des paysans, un éclat de rire qui n'était pas épuisé quand nous eûmes fendu la petite troupe des filles. Pour être des pauvres, nous n'étions pas des imbéciles. Nous eûmes toutefois le temps d'entendre une de ces demoiselles s'exprimer en ces termes à notre égard:
- Ce sont de petits sauvages.
Nous eûmes le bon goût de lui fournir sur-le-champ la justification de son jugement, lançant aux échos de la forêt, où elles se pavanaient, un refrain salace qui n'est point à transcrire ici et dont je dois dire, à ma honte, que j'étais loin d'en avoir alors pénétré le sens.
L'un des grands événements de l'été, c'était, après la moisson, l'arrivée de la batteuse. On voyait paraître à l'entrée du village la locomobile de fer qui traînait la batteuse de bois. Cette machine à vapeur fumait, soufflait et peinait dans les côtes. Elle était asthmatique comme un vieillard.
On l'avait entendue de loin. On avait galopé, le cur battant. Quand elle pénétrait dans la cour du fermier qui le premier l'avait louée, les gamins du village lui faisaient la haie. Pas un mot, sinon à voix basse. Le mystère était entré dans nos murs.
Le mécanicien était noir comme un charbonnier. Nous admirions cet être d'une autre classe que nos pères, cantonniers, cordonniers, tailleurs. Il commandait au feu, au fer, aux courroies, aux engrenages, au sifflet strident qui marquerait les pauses. Il posait la main sur des leviers, sur des manettes; la fumée jaillissait, blanche. Il fourgonnait dans le brasier; la fumée devenait noire. Il ne se trompait jamais. Il rejetait sa casquette sur l'occiput; il buvait un grand coup de bière et suçait l'une après l'autre chaque pointe de sa moustache rousse. Il s'emparait d'un tisonnier de trois mètres, et les escarbilles pleuvaient sur le sol comme des étoiles. Déjà les poules, les canards, les pintades et les dindons avaient fui le fumier pour gagner la prairie. Les vaches hésitaient à s'approcher de la mare qu'ombrageait un gros noyer. Le porc seul s'en fichait et barbotait à plein groin dans l'auge. Le porc n'a pas le sentiment des choses grandes et périlleuses. Il serait à l'aise aussi bien dans le salon du notaire que dans celui de Belzébuth. Mais nous, qui n'étions pas des porcs, nous rêverions toute la nuit de l'homme intrépide qui, debout sur sa machine déchaînée, semblait sortir tout droit d'un livre de ce Jules Verne dont les ouvrages figuraient sur les rayons de la bibliothèque scolaire.
Nous allions nous allonger dans l'herbe. A vingt mètres, sur l'aire de la grange, la batteuse ronflait. Lancées du haut du tas, les gerbes s'abattaient sur la plate-forme. Un franc luron en faisait sauter le lien et les poussait du pied dans la bouche béante de la machine. A partir de ce moment-là, ni l'un ni l'autre de nous ne savait plus du tout ce qui se passait dans l'estomac et dans l'intestin. Nous voyions seulement, au-dessus d'une façon de roue à aubes, qui devait brasser du vent, la balle s'envoler dans un souffle de tempête. Elle formait un nuage poudreux qui retombait sur les hommes et sur les femmes, domestiques de la machine. Les femmes protégeaient leurs cheveux avec des cornettes. Si l'on s'approchait du groupe, on en entendait de vertes, à quoi l'on ne comprenait pas grand-chose, car on manquait encore de ce vocabulaire. Les femmes montraient des visages empourprés. Ce n'était point par pudeur. Nous les avions entendues la veille: "Tu vas à la batteuse chez Florimond ?" Elles y allaient. Elles gagnaient quarante sous, parfois trois francs. Elles buvaient des pintes de bière. Elles avaient chaud comme on n'imagine pas. C'était en plein soleil. Elles glapissaient. Quelle allégresse ! La paille sortait du corps de la bête et les garçons la saisissaient, l'amoncelaient et l'emportaient contre leur ventre comme une femme. Pendant ce temps, le grain doré coulait du flanc de la batteuse par un étroit orifice et se répandait dans les sacs avec un ruissellement continu que le fermier venait considérer, humer, palper tous les quarts d'heure.
Le ventre sur la terre chaude, cuits et recuits, nous étions les spectateurs de cette kermesse à vingt personnages. Nous avions tenté de manger des noix, mais ce n'était pas tout à fait la saison de leur maturité. Les vertes coques amères vous font grincer des dents et elles vous cuisent les lèvres. Il fallait se rabattre sur le prunier de notre jardin. Il produisait en abondance des fruits violets, charnus, sucrés et si fondants. Nous en bourrions nos poches avant de nous en bourrer l'estomac. Nous les mangions avec la lenteur indifférente qu'on apporte à ce qu'on fait quand on pense à autre chose. Par moment, un batteur nous appelait en renfort, par manière de plaisanterie. Nous ne marchandions pas un concours dont on n'avait nul besoin, mais c'était pour nous glisser dans la sombre grange, où les gars au torse velu lançaient d'une volée de fourche les gerbes dans les jambes des filles dépoitraillées, qui gloussaient de bonheur en faisant la culbute.
Ce plaisir-là finissait à la nuit Le va-et-vient saccadé des pistons se ralentissait, devenait poussif; les aubes battaient encore un peu, la courroie cessait de courir. Déjà le fermier, la bourse en main, s'était planté sur le seuil de sa porte, et la fermière, avec les derniers pots de bière, à côté de lui. L'histoire était sans intérêt pour nous; une autre allait commencer.
De partout rappliquaient les gamins, je veux dire ceux que le spectacle avait fini par lasser et qui s'en étaient allés pousser sur la route leur cercle de tonneau. De l'un à l'autre, la nouvelle avait passé, volé, avec la vitesse du vent, du son, du miracle et des catastrophes: "On va lâcher les vapeurs !" Ils étaient sur les marches de l'église, en train de lapider les moineaux dans les auvents; ils étaient dans ce chemin qu'on nomme "Derrière les Terres", où se tenait alors l'épicier Mimire à qui, les jours de fortune, le plus riche d'entre nous achetait pour un sou de sucre candi qu'on se partageait plus facilement qu'un cornet de mélasse; ils étaient près du marronnier de "Tous vents" qui porte une niche sainte à sa première enfourchure, sur la butte de la chapelle d'Hitonsart où l'on fait des neuvaines, sur les bords de l'Aunelle que l'on franchit à la perche, et voilà que soudain ils arrivaient, essoufflés, rouges et glapissants, puis se figeaient en un étrange garde-à-vous autour de la locomobile, la langue entre les dents, des nez qui remuaient comme ceux des lapins, sales et mal mouchés, les cerceaux à leurs pieds et les bâtons sur les cerceaux. Et c'est dans ce moment que la grande féerie de l'année commençait de germer, de sourdre, de se répandre, aussi extraordinaire que les jeux de nuages que doit tirer l'artificier du ciel.
Nul d'entre nous n'a jamais su comment le mécanicien s'y prenait, sur quelles touches de magie il posait le doigt, la main, le poing. Ce n'était rien qu'un noiraud de modèle réduit, ce sorcier-là; un abatteur de chênes l'eût charge sur son épaule comme un baliveau de peuplier. Soudain, plus bas que la grille, plus bas que le cendrier, une nappe de vapeur fusait, pas plus épaisse qu'un atlas, et s'étalait, horizontale et plate comme la barbe du père Sosthène quand le vent de bise la lui prenait sous le menton, mais si dure, mais si sifflante. En un clin d'il, elle nous avait heurtés comme un couperet de chimère, elle nous avait tranché les jarrets, elle filait sur nos arrières; et voilà que, manuvrant comme un capitaine, elle commençait de se lover, de se gonfler, de se rabattre, de gagner du champ vers le haut, de nous reprendre par la tête, de telle façon que nous nous trouvions sans coup férir ensevelis au cur même d'un nuage vivant, mouvant, humide et chaud comme la pluie d'orage, de plus en plus dense, serré, opaque, avec des filets d'eau qui s'enroulaient autour de nos mollets comme des couleuvres, avec des plaques d'eau qui s'abattaient sur nos visages comme des gifles, avec des tourbillons, des tornades et des maelströms. Le monde de tous les jours avait disparu. Autour de nous déferlait, flottait, s'organisait, se composait un univers moutonnant comme il s'en trouve du côté de la voie lactée, un piège à vous couper le souffle. Je me sentais vraiment, dans ce nuage de la terre, pareil à l'alouette quand les yeux finissent par la perdre dans les nuages du ciel.