C'est à cette époque que se place ma première rencontre avec la Justice. Elle ne fut pas à mon avantage. Je la conterai cependant.
De même que la glane est permise dans les champs après la moisson, de même le "robinage" est autorisé dans les prairies après la cueillette des pommes. D'un côté comme de l'autre, c'est le denier du pauvre.
Les fouets claquent dans l'air sonore des premiers jours d'automne. Les charrettes chargées de fruits regagnent les fermes, essieux grinçants. Les barrières demeurent ouvertes. Entrez si c'est votre plaisir. La pomme meurtrie, abandonnée sur le sol, la pomme intacte cachée dans une touffe d'herbe, celle qui a percuté dans la bouse, l'autre qui fut négligée, à peu près inaccessible, et qui luit comme un cur au fin bout d'une branche, ces pommes sont à vous. Telle est la coutume, plus forte que les lois.
Nous convînmes, Johannès et moi, de robiner pendant la matinée d'un jeudi. Johannès était mon voisin, fils d'un citoyen fourvoyé après son service militaire dans la domesticaille à Paris, mais qui était bien vite venu reprendre la hache dans la forêt. Sa légitime épouse avait tenu le rang de femme de chambre et voyagé avec ses patrons jusqu'en Russie. Elle n'avait rapporté de ce déplacement qu'un souvenir, non pas celui du clocher en bulbe, de la neige et de la troïka, lieux communs de littérature, mais, en vertu de sa spécialisation, celui du terme russe qui signifie fer à repasser, outiouk, voilà ce qu'elle m'a dit environ trois fois par semaine, ce qui fait que j'ai su le russe à six ans. Pour le moment, elle trayait les vaches et n'a fini de les traire que pour mourir. Dieu ait son âme.
Johannès était mon aîné de trois ou quatre ans, un brave garçon taillé à la serpe et ignorant comme une bourrique. Son frère Raymond avait, par contre, un autre allant, beaucoup moins ballot que son cadet. Il sut rapidement, portant une moustache avantageuse, discuter de politique et il fut secrétaire de la section socialiste: un paysan et un monsieur.
Nous partîmes de bonne heure, et d'un bon pas, munis chacun d'un sac qui pouvait contenir dans les vingt kilos, ambition juvénile. Allant d'une prairie à l'autre, enjambant les clôtures, rampant dans les trous des haies, nous visitions les pommiers du terroir, les inspections en tournant alentour, repérions dans la couronne les fruits encore attachés aux branches, et je vous jure qu'il y faut des yeux vigilants. S'il s'agissait d'un arbuste, l'un de nous l'empoignait par le tronc et le secouait à petits coups secs et répétés. De telle façon qu'il ne tombât, si la chance était bonne, qu'un seul fruit à la fois; l'autre guettait la chute et bondissait à droite, à gauche, pour rattraper le fruit, comme une balle, dans ses deux mains - tout ce qui touche le sol étant meurtri et voué, par conséquent, à une pourriture prochaine. Exercice de danseur, école de réflexes, moins difficile quand le robineur se tient dans l'arbre. Son coéquipier lui signale une à une les branches qu'il doit agiter; ainsi l'aire de la chute se rétrécit.
J'étais le plus souvent le grimpeur, ayant membrure plus légère et moindre adresse à saisir la pomme au vol. Mais nous étions déçus. Il semblait que, cette année-là, les cueilleurs n'eussent point pensé au pauvre monde. Court-pendus, bons pommiers, doubles bons pommiers, nos yeux, si exercés fussent-ils, ne découvraient que de loin en loin un médiocre représentant de ces variétés, et les sacs traînaient sur nos talons, lamentablement plats. C'est alors qu'on commence à traîner de l'aile, à maugréer; c'est alors que le démon vous tente.
Nous étions parvenus, allant d'échec en échec sur le nôtre, au terroir d'une commune voisine. Les gens s'y mettaient-ils en train plus tard qu'ailleurs ? Une prairie s'étendit devant nous, couverte de jeunes pommiers pavoisés d'une façon impressionnante. Nous n'étions séparés de ce verger digne de Cérès que par l'épaisseur d'une haie. Nous demeurions en arrêt derrière la haie comme le chien courant dans le sillon quand il aperçoit la perdrix.
Le garde champêtre d'Herbignies était un borgne à grosse moustache et à képi, vêtu de velours à côtes, le bâton ferré à la main. Sa réputation de sévérité avait franchi les frontières de son village. On assurait qu'il surveillait de loin les champs avec une lunette d'approche.
Je dois le dire, ce fut Johannès qui ouvrit le premier la bouche. L'objection que je fis ne relevait pas de la morale, mais de la prudence. Johannès n'eut pas de mal à la réduire. A cela près qu'ils prenaient dans sa voix beaucoup plus d'assurance, ses arguments étaient les miens. Ce serait un rare hasard si le garde patrouillait dans ces parages; même renforcé par la lunette, son regard ne traversait pas les feuillages; pour finir, il ne nous connaissait pas et il ne nous rattraperait jamais: nos jambes étaient plus rapides que les siennes.
Nous nous glissâmes dans la prairie. Nous empoignâmes des deux mains le tronc d'un arbuste. Dieu du ciel ! Quelle pluie étourdissante I Cela nous dégringolait sur la tête et rebondissait sur le sol. Ah ! il n'était question d'éviter ni aux fruits ni aux crânes les meurtrissures - il s'agissait seulement d'aller vite. Je tremblais de joie et de peur. Je tremblais de joie à l'idée de ramener dans notre pauvre maison, qui sans cela n'en eût point vu de tout l'hiver, un plein sac. Certes, je n'irais pas déclarer à ma mère que son contenu était le fruit de la maraude. Dès ce soir, elle en mettrait un plat à cuire dans le four du poêle et nous nous régalerions tous et l'on me sourirait en pensant: "C'est grâce à lui." Je tremblais de peur en pensant au garde champêtre.
La première récolte emplit nos sacs plus qu'à moitié. Il suffisait de deux arbustes. Nous posâmes nos deux mains sur le tronc du second.
- Hé ! dit Johannès.
Il le dit d'une petite voix très altérée, il lâcha le tronc et il demeura là, comme hébété, les yeux fixés sur un point de la prairie à quoi je tournais le dos. Je fis volte-face.
C'était lui. Le képi, l'il fermé, la grosse moustache et le velours à côtes, le bâton ferré et la lunette d'approche, c'était lui. Il arrivait en soufflant, car il était plutôt obèse. Il était à cent pas. Nous avions mille fois plus de champ qu'il ne nous en fallait pour décamper. Les bras ballants, nous l'attendîmes.
Il tira son calepin de sa poche, mouilla son crayon sur sa langue et commença son interrogatoire. Nom, prénoms, domicile et profession des parents. Je pouvais le tromper jusqu'à la gauche et je ne lui celai rien; je confessai tout ce qu'il voulut. J'étais un condamné, un prisonnier, un pas grand-chose. Et je lui épelais les mots en sanglotant.
Le garde, quand il eut fini de verbaliser, rangea son crayon dans son carnet et mit son carnet dans sa poche.
Il dit en roulant ses gros yeux, entre ses gros sourcils et sa grosse moustache grise, qu'il nous ferait porter sous peu de ses nouvelles par les gendarmes. Puis il nous congédia.
Johannès se pencha pour relever son sac. Du bout de son bâton ferré, le garde lui signifia qu'il lui interdisait d'emporter ce corps du délit.
- Quoi ? dit Johannès.
Et voilà qu'il se fait en mon camarade un furieux retournement. Tout à coup il s'emporte, il proteste que le garde n'a pas le droit de s'emparer des sacs du moment que nous rendons les pommes. Il déclare que c'est méchanceté parce que nous sommes pauvres et cruauté parce que ma mère est malade, et il s'écrie, pour terminer, que le voleur, c'est le garde.
Le bâton ferré a fait dans l'air deux moulinets - le premier n'était pas achevé que nous avions pris le long galop du lièvre quand le chasseur arrive à ses approches.
J'avais hâte de retrouver ma mère: elle saurait me consoler; mais c'est de mon père que me viendrait la semonce. Je la suppliai de ne rien lui dire, de s'arranger avec le gendarme, de payer en cachette la contravention; bref, de prendre les ennuis pour elle et de m'en tenir quitte. Elle ne manqua pas de me rassurer.
Le soir vint. Mon père rentra de son travail et nous nous mîmes à table. Je n'étais pas faraud pour un liard.
Au milieu du repas, mon père commença de raconter comment le garde champêtre d'Herbignies l'avait abordé pour l'entretenir des exploits de deux maraudeurs. Les deux maraudeurs pouvaient avoir mon âge. La description que le garde avait faite du plus jeune ne différait guère de celle qu'il eût faite de moi.
La couleur de mon visage avait dû passer à l'écarlate; mes joues brûlaient, et mes oreilles. Malheureusement, poursuivait mon père, le garde champêtre avait laissé tomber son calepin dans l'herbe; rien à faire pour remettre la main dessus. Il s'agissait de l'aider à retrouver les garnements.
- Laisse donc, dit ma mère. Ce n'est pas à un cantonnier du rail de faire le métier d'un garde des champs. Allons plutôt nous coucher.
S'ils s'amusaient tous les deux de cette feinte, s'ils souriaient, je le suppose bien à cette heure, mais je n'en voyais rien, ayant le nez au ras de mon assiette. J'ai su, plus tard, que le garde champêtre avait appelé mon père dans l'après-midi au cabaret du pont des Alouettes et que l'affaire avait trouvé sa conclusion aux alentours d'une pinte de bière.
- Il ne saura jamais ton nom, me dit ma mère en me bordant. A son âge, la mémoire est usée. Dors tranquille.
C'était une bonne mère.