XI. LE CATÉCHISME.—Ma cousine Armande et M. le curé Samain. Ma première communion. La métaphysique du fils de Pétrus. Les gens des campagnes et l'église.

J'étais le troisième au catéchisme. Le second, nous l'avions surnommé Bistum (de Dominus Vobiscum qu'il chantait de travers). Sa mère faisait la lessive à la cure. Les gens prétendaient qu'il était le fils du curé. Nous avions de mauvaises langues dans notre village. Le premier était le fils du boulanger. Et tous les deux enfants de chœur. D'où leur place privilégiée. Il n'y a pas de doute: je récitais mon catéchisme mieux que cet ignare de Bistum. Et je le claironnais mieux que ce gros balourd de premier.

Du fait que j'étais le troisième chez les garçons, ma prétendue était la troisième chez les filles (c'est affaire de bon sens). Au premier, la première; au second, la seconde. A chacun son dû et son bien, selon ses capacités. Nous ne séparions pas les devoirs envers Dieu, que le curé nous apprenait, des devoirs envers les demoiselles, que nous savions d'instinct.

La troisième se nommait Marie; elle avait des tresses blondes et le visage tavelé. J'eusse préféré la première. C'était une ambition illégitime, c'était placer mon espoir au delà de toute raison. Sa mère lavait le linge des bonnes sœurs. Plus tard, dans le temps où Clément le clerc nous enseignait des romances en s'accompagnant à l'harmonium, elle me donna des rendez-vous à la sacristie. Ils étaient bien innocents.

Un soir, je la rencontrai qui venait de se confesser. Elle me suivit derrière un chariot. Les pieds dans la boue du fossé, je n'osais pas l'embrasser, craignant de la mettre en état de péché mortel: elle communiait le lendemain. Dès cet âge, j'avais déjà, même pour les autres, des scrupules. Elle m'assura que le curé n'était pas caché dans la haie. Je lui donnai deux baisers d'amour, un sur chaque joue.

Quand j'eus dans les quatorze ou quinze ans, il me vint sur ce chapitre un grand malheur. Ma cousine Armande, qui était la pire bigote du village, une sèche et médisante personne, s'en vint raconter à mon père que j'avais cette fréquentation. Mon père, qui ne limitait pas pour moi son ambition aux prénoms qu'il avait ratés, m'enjoignit de rompre. C'est en vain que je plaidai et suppliai; je ne pus le fléchir. J'allai, l'âme en détresse, raconter ma peine à l'une de mes tantes. Elle se récria, m'annonçant que l'affaire s'arrangerait et qu'au surplus cette fille n'avait qu'à river son clou à notre cousine Armande; elle pouvait le faire, ayant la langue bien pendue. Je me sentis empli de fierté pour ce que la belle que j'avais décrochée du firmament, une première au catéchisme, qui au fond s'était déclassée pour le troisième, avait, de notoriété publique, la langue bien pendue. Je ne doutai pas de l'avenir; et j'étais beaucoup trop jeune pour savoir douter de moi.

Le catéchisme se faisait tous les matins à sept heures devant l'autel de Saint-Joseph. Environ douze garçons et douze filles, trois bancs pour chaque sexe, les garçons en avant et le curé sur sa chaise, tournant le dos au père de Jésus-Christ.

Saint-Joseph portait une tunique rose et bleue; il avait les cheveux bouclés; il tenait sur un bras l'enfant-Dieu. Les religieuses l'avaient flanqué de bouquets en papier qui, sous des globes de verre, me paraissaient être le fin du fin. On comprend qu'il m'ait fallu du temps pour mettre en place les quelques notions d'art que je peux avoir; j'ai dû remonter le courant avant de m'évertuer à les acquérir. Quand je me représente le chemin que j'ai parcouru tout seul pour redresser sur les questions de l'art, et tout aussi bien sur celles de la littérature, les connaissances qu'on m'a faites, je suis émerveillé.

M. le curé Samain nous interrogeait à tour de rôle. Je savais le catéchisme comme je savais l'histoire de France et l'instruction civique, par cœur d'un bout à l'autre. Impossible de me prendre en défaut. Mais Bistum chancelait et déraillait comme un ivrogne de la mémoire et je devais tous les matins voler à son secours. De telle façon que le curé, et quelles que fussent ses préférences bien naturelles pour un enfant de choeur qui était en même temps le fils de sa servante, se vit à la fin, sous peine de scandale, contraint à me rendre justice. Je pris la place de Bistum, Bistum prit la mienne et la gloire ne dura qu'un jour: je me rassis le lendemain à la droite de Bistum. Le curé s'étonna, sans d'ailleurs se fâcher. Je répondis que mon père lui faisait savoir qu'il voulait bien qu'on me mît le dernier, mais qu'il s'opposait à ce que je fusse le second. Bien, dit le curé. Et il accepta de bon cœur le secours que lui apportait par anticléricalisme un adversaire avéré.

M. le curé Samain avait le visage terreux et creux; la soutane flottait sur son corps amaigri. J'ai le sentiment qu'il s'infligeait une rude discipline. Il n'enseignait point un Dieu de miséricorde, mais de vengeance. Il m'a fait vivre pendant des années dans les transes. Une histoire qu'il nous racontait, nous montrait un enfant endormi dans un collège. Ce garçon se conduisait mal à l'ordinaire. Le diable était venu pour s'en emparer. On connaissait la scène par le récit qu'en avait fait un voisin de dortoir. Le diable s'était présenté sous la forme d'un bouc. Il se tenait dans la ruelle et s'efforçait de sauter sur le lit. Il fut longtemps pour y parvenir; et il n'y parvint qu'a la minute même où Dieu, abandonnant le méchant, le lui permit. Le bouc fit un dernier bond et il retomba sur l'enfant dont on retrouva le cadavre au matin. Le diable avait emporté son âme.

Je n'étais ni un tourmenté ni un vicieux, et rien que d'ordinaire dans le bien et le mal, si l'on peut user de ces termes en parlant d'un enfant de dix ans, mais je crois bien que je ne me suis pas endormi une seule fois sans trembler à l'idée que le bouc pouvait surgir dans un instant. Ce sont ces maladresses qui créent le mieux les névroses.

Mes camarades se nommaient Élie, Arnold, Angel, Nestor, Achille, Zénobe, Zacharie, Nabor. M. le curé Samain nous groupait devant un tableau qui représentait l'Enfer. On y voyait à mi-corps, dans un grand lac de flammes, des noyés nus, grimaçants et grinçants, s'évertuer à gagner la rive d'où des démons à cornes et à queue les repoussaient avec des tridents. Les damnés étaient plongés dans ce bain de feu pour l'éternité. M. le curé Samain nous expliquait l'éternité par le moyen d'une image. Un oiseau, disait-il, vient déposer sur le sol de la terre un grain de sable tous les cent ans. Il va falloir bien des siècles pour que le plus petit amoncellement soit visible. Quand, aussi lentement formé, cet amoncellement aura atteint la hauteur d'une montagne qui touche le ciel, à ce moment-là, l'éternité ne sera même pas commencée. Cependant, sans trêve et sans répit, les damnés, brûlés jusqu'à la moelle de l'os par l'huile bouillante, la poix fondue et la lave des volcans, transpercés par les glaives, continueront de se débattre et de se lamenter et il n'y aura point de terme à ce châtiment. Je ne sais comment réagissaient Élie, Arnold, Angel, Nestor, Achille, Zénobe, Zacharie et Nabor, mais, pour ma part - on pêche sans le savoir et l'on est frit - le discours de M. le curé me mettait dans un bel état.

Je fis ma communion. Mon parrain Onésime, qui était tailleur, avait mis ses plus grands soins à mon costume. Je portais un brassard blanc moiré, un livre de messe à reliure de cuir et à fermoir d'argent que m'avait offert ma tante Adèle, une chandelle qui n'était pas de la taille de la chandelle du premier, mais qui était fort convenable. Entre la messe, qui était célébrée de bon matin, et le repas de midi, s'étendait un long espace et je ne savais que faire, par crainte de salir mon vêtement. Allez donc grimper au noyer avec ce plastron empesé et cette écharpe autour du bras ! J'avouai à ma mère que je m'ennuyais. Elle retira la louche de la marmite et me considéra, avec un air de surprise et de réprobation, comme une merlasse ferait d'un merle gris puis hocha la tête et me déclara, en remettant la louche dans la soupe, que ce jour était le plus beau jour de ma vie. Elle l'avait entendu dire et le répétait avec autorité Je m'en allai rejoindre mon père. Il avait refusé de m'accompagner à l'église et il sarclait les salades dans le jardin.

J'eus, aux vêpres, un grand succès. Je devais à mon rang de troisième de réciter l'acte à saint Joseph. Je le savais fort bien. Aujourd'hui encore, à travers tant d'événements et de vicissitudes, j'en ai gardé la mémoire: "O saint Joseph, père et protecteur des enfants, gardien fidèle à qui Dieu confia Jésus, l'innocence même, et Marie, la Vierge des Vierges, daignez, nous vous en supplions..." J'y déployai le plus éclatant des organes. On m'entendit du parvis.

Ma première communion accomplie, je fréquentai peu l'église, pareil en cela aux neuf dixièmes de mes camarades. Nous allions encore de temps en temps aux vêpres, où l'on chantait à tue-tête, et même en parodiant les hymnes, mais nous nous tenions dans le fond de l'église, comme des hommes.

Je ne sais pas si les gens de mon pays croient ou ne croient pas; il est certain qu'ils ne sont pas des pratiquants. La population du hameau pouvait à l'époque s'élever à mille personnes; on comptait sur les doigts d'une main les hommes qui se tenaient dans la nef: un marchand de beurre qu'on surnommait le vitrier, un cultivateur qu'on appelait Pierre du Boc, autrement dit de l'Écureuil, un commerçant en bois que son ascension singulièrement rapide à la fortune avait dû convertir, ou qui voulait se faire pardonner cette rapidité singulière; mon ami Télesphore aussi, qui chantait vêpres comme un chantre.

Le fils de Pétrus, dans le temps où je fréquentais le collège, me démontra en moins de deux la niaiserie du spiritualisme. "Tu mets un homme vivant dans un caveau de ciment bien torché et tu ne lui laisses qu'un petit trou pour respirer. Il vit. Bien. Tu envoies une pelletée de ciment frais dans le trou; le ciment prend et voilà le trou bouché. L'homme étouffe et il meurt. Bien. Et par où veux-tu maintenant que s'échappe son âme puisque le trou est bouché ?" En vain, je tentai d'établir la distinction entre le matériel et l'immatériel. L'affaire se passait à l'estaminet et l'estaminet vomit les subtilités. Le fils de Pétrus eut pour lui tous les témoins de la controverse. C'est ainsi, j'imagine, qu'il rivait de loin son clou à M. le curé Samain.

Je désire ouvrir une parenthèse, n'entendant point suggérer que la désaffection que montraient à l'Eglise les gens des campagnes eût à sa source de ces raisonnements d'esprits prétendus forts et surtout fort niais. Les raisonnements du fils Pétrus n'avaient pas de vertu générale. On trouve les causes de cette désaffection, mais je l'ai dit, je crois, dans la liaison constante du parti catholique aux forces de réaction sociale.

Quoi qu'il en soit, et si mécréants qu'ils apparussent au cours de leur existence, si récalcitrants qu'à l'article de la mort ils se montrassent aux derniers sacrements, les défunts faisaient quand même, sur la route du cimetière, la halte à l'église qu'ils refusaient d'y faire de leur vivant. Cela tenait à la religiosité de leurs femmes.

Le côté des femmes était toujours à peu près rempli à la messe. J'y voyais rarement l'une ou l'autre de mes tantes, presque jamais ma mère. Nos voisines n'y mettaient guère les pieds. Quand le curé leur faisait des reproches, elles invoquaient les nécessités du ménage. Elles assistaient toutefois à la plupart des enterrements. En somme, elles rendaient à leurs connaissances l'hommage qu'elles refusaient au curé, sinon à Dieu. Car elles établissaient cette distinction, passant volontiers pardessus ce ministre à qui, au moment de l'offrande, elles ne donnaient jamais qu'un centime. Elles craignaient Dieu et ne se croyaient point tenues de se rendre à l'église pour l'honorer. Mais elles faisaient entrer leur mari défunt dans la maison de Dieu avant de l'enfermer dans la tombe et elles faisaient dire pour lui des messes. Elles le faisaient "recommander". J'entends encore le curé, du haut de la "chaire préchoire": "Je recommande à vos prières les âmes de..." La liste était longue. Pour chaque défunt, dont elles abrégeaient ainsi le temps de purgatoire, il en coûtait à la famille quarante sous par an.


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