Je me fiançai vers les six ans. Ma promise s'appelait Annette. Elle était ma voisine, d'un an mon aînée. C'est sa grand-mère, une longue et sèche femme, dont les mèches grises s'échappaient du bonnet, une vieille aux yeux rieurs, qui avait fait les accordailles. "Tu l'épouseras après ton service militaire." Il ne fallait compter que sur quinze ou vingt ans d'attente. J'étais ravi.
Le jeudi, l'été venu, je prenais Annette par la main et je l'emmenais à la maraude. Nous nous glissions à travers les haies, par les trous de poules. Les ronces qui s'entrelacent aux branches d'épines déchiraient nos bas et nos mollets. Elle pleurait et je haussais les épaules. Je n'avais pas peur non plus des vaches. Le seul péril consistait dans l'arrivée du garde champêtre. On l'a vu, un garde champêtre surveille un terroir d'on ne sait combien de milliers d'hectares ; vous le croyez à une lieue et séparé de vous par des centaines de clôtures; pas du tout; il surgit sur vos talons.
Je prenais la tête et marchais d'un pas accéléré, le cur battant. Je faisais signe à Annette de se courber; nous allions le nez dans l'herbe, nous rasions le sol. Comme j'avais une préférence pour cette variété, c'est vers les courts-pendus que nous nous dirigions. Il faut dire aussi que l'arbre était le plus proche du chemin et que la retraite nous serait écourtée à l'occasion. Un bon général pense à la retraite. Le pommier, un vieux tordu, se montrait chaque année plus couvert de pommes que la prairie de marguerites. Il en était comme grêlé. Je lançais dans la ramure les cailloux dont j'avais empli mes poches. Ma complice et fiancée ramassait les fruits dans son tablier, puis nous prenions le galop et j'étais toujours le premier à repasser par le trou des poules. Quand Annette s'y présentait, alourdie et gênée par sa charge je la tirais grand train par le col de son tablier; elle en sortait toute décoiffée et des griffes plein le visage. Elle geignait un bon moment. Après quoi, nous croquions les pommes, assis sur le talus.
Cette liaison ne fut pas de longue durée- je devais être d'humeur volage. Je délaissai Annette après un an de fréquentation. Elle constituait pourtant un beau parti: c'est son grand-père qui vendait les harengs dans le pays.
Il les faisait venir de Dunkerque, c'est-à-dire d'un point du globe non moins éloigné que le soleil. Cela se passait en hiver; la neige couvrait notre village. Les harengs arrivaient à la gare, raides comme des glaçons. Baptiste plaçait sur sa brouette les paniers d'osier. Et désormais, dans le grand silence de la nature et tout le long du jour, on n'allait plus entendre que son cri: "Harengs frais ! Harengs nouveaux !" on en avait deux pour trois sous.
Je n'ai pas gardé le souvenir du visage d'Annette enfant, mais je la revois très bien mariée (avec un autre). Elle était devenue vive et moqueuse comme son aïeule. Elle avait convolé avec un contrebandier, une bonne affaire. Il risquait certes d'aller passer de temps à autre une quinzaine de jours à la prison d'Avesnes; mais, outre cela qu'il courait mieux que la plupart des douaniers, il gagnait à ce métier beaucoup plus d'argent qu'un sabotier ou qu'un bûcheron. Et c'était de l'argent vite gagné. Il ne faut pas non plus oublier que la prison du mari se traduit en vacances pour la femme.
La fille d'un fermier fut la seconde de mes liaisons. C'était une enfant de riches. Son père possédait un cheval et trois vaches; le volume de leur maison, grange non comprise, atteignait au moins trois fois le volume de la nôtre.
Le jeudi, nous jouions, dans l'écurie, au papa et à la maman. Nous faisions des semblants de soupe et de ratatouille avec de l'eau et des betteraves. Après quoi, les camarades disaient: "Faut se coucher." Nous nous étendions, elle et moi, côte à côte dans la mangeoire; ils nous couvraient de foin jusqu'au menton; nous fermions les yeux, et cette fête-là était finie. Nous passions à une autre qui avait lieu dans le pré.
L'un de nos camarades, qui était laid et preste comme un singe, nous donnait un spectacle de voltige et de haute école. Je ne sais comment il y parvenait: il attrapait une vache par la queue et il lui grimpait sur le dos en un tournemain. La vache n'est pas une bête de selle. Immanquablement, elle se mettait à courir, à trotter, à galoper. Le camarade avait gagné l'encolure et s'était accroché aux cornes. La vache avait beau sauter des quatre pattes, virevolter, ruer, jamais elle ne parvenait à le désarçonner. Il descendait de son plein gré quand la bête, épuisée, demandait grâce. Son lait, ce soir-là, ne devait pas être très réjouissant.
Avec les filles, nous jouions à Mon beau château. La reine s'agenouillait; elle relevait sa jupe de dessus plus haut que ses cheveux qui se trouvaient là comme un groupe d'étamines au centre de la collerette ou, plus simplement, si l'on n'a cure de ma poésie, comme une bille au fond d'un entonnoir. Nous faisions la procession autour de la reine en chantant:
A mon beau Château
Ma tante ire lire lire
A mon beau château
Ma tante ire lire lau.
Et l'on pouvait tourner et chanter pendant une heure ou deux sans se lasser; on changeait de reine; on n'en était pas à une près, voilà tout.
C'est dans les mois qui précédèrent le certificat d'études que je choisis la troisième de mes promises; mais à vrai dire elle n'en apprit jamais rien de ma bouche, pas plus d'ailleurs que ne l'avaient fait les précédentes Ce sont là des états implicites; on n'a pas besoin pour s'en expliquer de jouer de la mandoline ou de monter la scène du balcon. Le père de celle-ci, dont j'ai honte d'avouer que j'ai oublié le nom, était le bedeau d'une église voisine. Je la poursuivais dans le pré qui borde l'école; je l'y poursuivais avec des orties. Mes camarades souriaient d'un air entendu. Moi aussi. Cela suffit bien, n'est-ce pas, la poursuite aux orties, pour préciser la qualité des rapports d'un garçon et d'une fille, candidats en même temps au certificat d'études
Prosopopée: bien-aimées, qu'êtes-vous devenues ? Annette est morte, et la dame de la mangeoire a pris de la moustache et doublé le cap du demi-siècle, et j'ai perdu la trace de la fille du bedeau. La première et la troisième du catéchisme, dont j'ai parlé plus haut, ont pris le chemin du Ciel et je souhaite que le Seigneur les y ait bien reçues. Qu'elles me pardonnent mes infidélités. J'avais dix ans.