XIII. LA MALADIE . — Ma lutte contre le médecin. Intervention de mon oncle le sabotier. La bière comme médicament. Je guéris. Mon père et le fossoyeur.

Vers ma neuvième année, j'étais tombé malade et il paraît que ce fut gravement. Le médecin m'examina et déclara que je faisais une fièvre cérébrale.

Ma mère courut chez le pharmacien. C'était un petit homme déjà sur l'âge, gris, peu parlant; on l'appelait M. Coulon. Il malaxa les poudres et mélangea les liquides. La vue d'un homme qui paraît s'y connaître n'est pas sans vous donner de l'espoir. L'espoir, c'est comme le mercure du thermomètre: il monte et baisse sans que le thermomètre sache très bien pourquoi. Munie de boîtes et de flacons, ma mère refit au pas de charge la demi-lieue qui nous séparait de l'officine. Elle arriva chez nous le visage écarlate, le cœur battant.

Ma marraine s'était tenue à mon chevet pendant son absence; elle apporta la cuillère et commença par déclarer que j'allais boire quelque chose de fameux. Mais ma marraine vendait la peau de l'ours. Quand elle approcha la cuillerée de ma bouche, je fis signe que je n'en voulais pas.

Elle ouvrit un sourire entendu. Alors qu'en d'autres temps elle m'eût sans doute flanqué des claques, elle prononça un aimable discours où il était question à la fois de l'excellence du sirop et de mes bons sentiments; la cuillère touchait ma lèvre; je reculai la tête.

Je revois très bien ma mère; elle était devenue aussi blanche qu'elle avait été rouge. Elle prit le médicament des mains de sa sœur et commença de me dire ce que seules les mères savent dire; elle finit par me supplier. Je me collai contre le mur et serrai un peu plus fort les dents.

On appela mes tantes à l'aide. Elle chaussèrent leurs sabots et traversèrent le village en faisant voler leurs jupes. Mon parrain vint à la rescousse également. En vain. On aurait pu tout aussi bien mobiliser le maître d'école et le curé; ils n'auraient pas obtenu plus de succès qu'à battre du tambour. Mon père, quand il revint le soir de fourrer du ballast sous les traverses, tenta de me séduire; il se coucha sur le même échec que les précédents attaquants.

- Bien, dit le lendemain le médecin. Puisqu'il ne veut pas l'avaler, on le lui fera prendre par lavement

Le médecin était un présomptueux. De ce côté-là non plus il n'y eut rien à faire; je sus le défendre

Il l'apprit le lendemain et il entra dans une belle colère. En s'en allant, il déclara à la cabaretière Henriette que, dans ces conditions, ou bien je mourrais ou bien je deviendrais fou. L'alternative n'était pas encourageante

Le voisinage commença de défiler devant le lit de cet enfant condamné, ou plutôt qui se condamnait lui-même par effet de mauvaise tête. Les ménagères disaient: "Mon petit garçon, bois-le pour obéir à ta maman." Je faisais signe que non. C'est tout ce que je faisais d'ailleurs; je n'ouvrais pas la bouche. La plupart déclaraient en sortant que j'étais déjà devenu fou. Elles s'en ouvraient au médecin qui montrait un sourire averti.

Je me souviens que, regardant défiler ces visites, j'eus de l'angoisse à l'idée de voir paraître le peintre en bâtiment. Il m'avait gourmandé quand je courais entre les roues des chars en marche, puis menacé de prévenir mon père: j'avais récidivé. S'il venait, j'étais perdu.

Ce fut sa femme qui entra. Elle avait commencé de sourire avant le seuil. Elle m'assura que je n'étais pour elle et pour son mari qu'un modèle d'enfant. Allons ! tout allait bien. Mais pour ce qui est de la cuillerée qu'elle m'offrit, elle aussi, comme les autres - c'était devenu une façon de rite, comme l'eau bénite aux morts - elle sut tout de suite que ni le pardon ni la flatterie n'avaient d'effet sur ma caboche. Elle s'en alla, tâchant de rassurer ma mère. Elle avait perdu son garçon d'une méningite; les symptômes, assura-t-elle, n'étaient pas les mêmes.

Une semaine passa. J'étais toujours dans mon lit, pas encore mort dans tous les cas, ce qui dut tarabuster le médecin. Car la mort est une chose évidente et pour ainsi dire palpable, mais la démence d'un enfant qui ne fait que se taire et se buter, ce n'est pas un état si déterminé. Le diagnostic tardait à se vérifier. Et le médecin, qui était jeune, devait avoir les impatiences de son âge.

C'est pourquoi ma mère, un matin, le vit avec horreur m'empoigner dans ses bras, m'enlever, m'emporter, vêtu de ma seule chemise, dans la pièce voisine qui n'était pas chauffée, me faire passer (nous étions en hiver) d'une température de serre à une température de glace, et m'asseoir là sur ses genoux. Ma mère a toujours pensé que le médecin avait l'idée de me tuer. Je n'ai pas besoin de dire qu'il en fut pour ses frais. Je tenais bon pour tous les refus.

C'était un samedi. Mon oncle Martial rentra l'après-midi de la forêt où il passait la semaine à tailler des sabots. Il vint, encore qu'on ne fût pas en bons termes avec sa femme et qu'il filât doux dans son ménage; il avait dû se faire autoriser. Ma mère lui expliqua l'affaire et le chagrin qu'elle en avait. Il tira sur son nez. qu'il portait long, et rendit son jugement.

- Des drogues, il n'en veut pas, des drogues. Bon. Faut pas forcer les gens, mais faut tout de même les soutenir. Il va tout à la queue du chat. (Cela signifie, dans notre patois, que vous allez vous amincissant comme cette queue.) Donne-lui un verre de bière nouvelle; la bière nouvelle n'a jamais fait de mal à personne.

C'est inutilement que ma mère invoqua la diète et le docteur. Il alla tirer lui-même la bière et il me l'apporta.

- Bois ça.

Je n'avais pas de prévention contre la bière. Je cessai de résister. Le verre y passa.

Or il n'en alla pas plus mal, et même il en alla bientôt mieux. Là-dessus, je ne vais pas jusqu'à prétendre que je dus mon rétablissement au remède du sabotier. Les médecins font ce qu'ils peuvent, et la nature davantage. Enfin, pour ce qui est de ma mort, le gaillard fut bien quinaud, et s'il a gagné pour ce qui est de la folie, vous admettrez que je suis mal placé pour en juger.

***

Ce médecin, qui faisait si bon marché de mon existence et de mes facultés, me fait penser au fossoyeur dans une rencontre qu'il eut avec mon père.

Mon père, à cette époque, a passé le cap des quatre-vingts ans. Il sort en gilet un jour où le vent de bise tarabuste les peupliers, déporte les grives et fait gagner aux troupeaux le couvert des haies. Le fossoyeur passe et le morigène.

- Comment, fait-il, pouvez-vous avoir l'imprudence de sortir si peu vêtu par un temps pareil ? A votre âge, on a besoin de précautions. Un vieillard est toujours à peu près à l'article de la mort. Il faut vous couvrir.

C'était, ce fossoyeur, un grand maigriot, d'une soixantaine d'années, assez toussard. A huit jours de là, il attrape une fluxion de poitrine et ne s'en remet pas. On l'enterre.

- Ah ! Ah ! me disait mon père, tu l'as vu ? Il me conseillait de graisser mes bottes pour le long voyage, mais c'est lui qui a chaussé les siennes le premier. Ca l'apprendra à s'occuper des affaires des autres.

Mon père n'était pas mécontent de ce que l'autre eût passé le premier l'arme à gauche, et même il s'en réjouissait. Un homme âgé n'aime pas qu'on lui rappelle son âge et les inconvénients, les travers, les dangers. Parle-t-on de sa bosse au bossu ? Le fossoyeur avait eu grand tort de faire l'important.

Maintenant, je ne sais pas pourquoi j'ai juxtaposé ces deux histoires du médecin et du fossoyeur.


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