Les gens de notre pays ont perdu la bonne habitude des fêtes et j'ai des raisons de croire qu'ils l'ont perdue en grande partie depuis un siècle.
Au temps de mon enfance, le village célébrait encore quatre fêtes par an: le dernier dimanche de mai, le 14 juillet, le 15 août et le premier dimanche d'octobre. La deuxième et la troisième fêtes avaient un caractère officiel qui ne leur enlevait rien de leur entrain; la première était la ducasse "aux cerises" et la dernière la ducasse aux "pommes de terre". Ainsi honorait-on les fruits de la terre, et la terre elle-même, dans une de ces survivances païennes dont la religion catholique a gardé les formes, appelant la bénédiction divine sur les récoltes au cours des Rogations. Mais plus avant, au temps où ma grand-mère tenait un cabaret, le village fêtait, dans sa prairie et aux lampions, l'arrachage des betteraves. .Je n'aurai garde d'oublier la ducasse aux poireaux qui se donnait à l'orée de la forêt, à l'époque de la maturité des jardins.
Il en est un bon nombre de perdues. La chronique de Mahieu Manteau, qui vivait en Flandre au temps des Espagnols, m'émerveilla toujours sur ce chapitre des réjouissances: elles étaient bien plus fréquentes, et, quand on s'y mettait, c'était pour une semaine entière. J'ai moi-même des souvenirs qui ne sont point de France; je n'étais pas moins ébahi de constater que des sauvages, ou soi-disant tels, du Pacifique, ont inscrit sur leur calendrier plus de jours de fête que de jours de travail. Cependant, mon père, esclave des magnats du rail, disposait en tout et pour tout, en compensation de journées de travail qui atteignaient douze heures en été, d'une trentaine d'après-midi de dimanche sur toute une année. Qu'est-ce à dire sinon que le capitalisme industriel, dans la seconde partie du siècle passé et au début de ce siècle-ci, cependant que florissait le trompe-l'il du libéralisme politique, a considéré très ouvertement l'ouvrier comme un animal, comme un outil, moins sans doute qu'une machine, et qu'il ne doit pas y avoir beaucoup d'exemples, dans l'histoire sociale des peuples, d'un traitement aussi inhumain. Nous voilà bien loin des ducasses !
Les préparatifs en commençaient le jeudi; c'était le jour où les ménagères cuisaient les tartes. Ma mère, tout le temps de la matinée, mélangeait l'eau, le lait et la levure de bière à la farine et cassait là dedans une douzaine d'ufs. La pâte revenait dans des seaux. Après quoi, ma mère l'étalait dans des tourtières de fer-blanc à rebord dentelé, la couvrait de prunes, de cerises, de poires ou de sucre en poudre; elle confectionnait aussi des pâtés aux poireaux qui sont faits des lits épais de ce légume logés entre deux croûtes; et encore des "pagnons" et des "riboches", rien qu'une belle pomme sous un habit de pâte.
Nous n'avions pas de four à la maison. Les fours ne se trouvaient plus que dans les chaumières, datant de ces siècles où le paysan achetait sa farine au meunier et cuisait lui-même son pain. A l'époque dont je parle, les boulangers avaient à peu près acquis ce monopole.
Je dois bien aussi vous entretenir du boulanger. Cela m'écarte de mon sujet, mais nous avons du temps devant nous et je n'aimerais pas non plus que ce récit fût mené avec une rigueur bien préparée. Je laisse parler mes souvenirs; c'est mieux ainsi pour moi, et peut-être pour mon lecteur, s'il aime un peu muser, même en ma compagnie.
Le boulanger portait le nom d'un prophète. Le boulanger Élie fut celui-là qui le premier dans la commune substitua au pétrissage par les mains le pétrissage par les pattes des chiens. Je vois bien qu'il faut que je m'explique. Élie avait travaillé d'abord dans la menuiserie. On le vit un jour installer dans son fournil une roue de bois qu'il avait fabriquée lui-même, qui montait jusqu'au plafond et présentait sur toute sa circonférence une plate-forme qui allait servir de piste à son chien
Le chien, un bouvier des Flandres, fut introduit dans cette niche d'un nouveau genre. Élie donna le branle à la roue. Le chien, entraîné par la même occasion, dut bien se mettre à trotter pour rétablir un équilibre qu'il ne pouvait trouver que dans le bas de la machine Il accéléra du même coup le mouvement. Il lui fallut ensuite, et par conséquent, accélérer sa course. La roue par le moyen d'une courroie de transmission, actionnait un volant qui battait la pâte. Le chien devenait le mitron, et le prophète Élie se suçait le pouce en admirant son uvre, le comble du bonheur pour lui sinon pour le chien.
Dans les années qui suivirent, au cours desquelles on vit des choses courantes comme les guerres, mais aussi bien des inventions nouvelles: les écrémeuses mécaniques, les faucheuses-lieuses, les automobiles et les avions, le bouvier se vit remplacé par un moteur électrique, ce qui ne rendit pas la miche plus succulente; elle ne renfermait plus toutefois de poils de chien.
Le boulanger allait de porte en porte dans sa carriole. Il hélait la ménagère. Elle apportait sa "taille". C'était une planchette étroite et longue comme le fer d'un ciseau; Élie possédait la pareille. Il les juxtaposait et, sur la tranche des deux, traçait à la scie autant d'encoches qu'il donnait de pains de six livres. Le contrôle était ainsi facile. Le nombre des encoches demeurait le même sur l'un et sur l'autre témoin. Impossible à la ménagère d'en effacer sur les deux à la fois; impossible au boulanger d'en ajouter.
Elie mourut à la fleur de l'âge. Son fils n'avait pas quinze ans et prit quand même la suite. Sa perplexité, qui allait parfois jusqu'aux larmes, lui venait de ceci qu'il se sentait incapable d'absorber les innombrables verres de bière que le boulanger est tenu de boire s'il veut garder la clientèle des cabarets. Le fils n'avait pas le coffre du père. Il faut croire qu'il s'en est tiré. Maintenant, revenons aux tartes.
Nous les portions à cuire chez une voisine. Ma mère fournissait le bois pour sa propre affaire. J'avais aidé à garnir les tourtières, mais l'attente devant le four ne me disait rien. Je gagnais le large.
A cette heure-là, les forains commençaient d'installer les balançoires, le manège, le tir à la cible et la loterie, sans compter le "plancher".
Le "plancher" servait à la danse. C'était une façon de baraque Adrian couverte de toile. Le propriétaire, un garçon de notre village, portait le sobriquet de "Tape à Moukes". Je le revois, solennel dans sa démarche comme un vieux bedeau et souriant comme un bon curé.
Pour les autres, ils nous étaient à tous inconnus. Des étrangers, comme on disait. Nous les aidions et ils y comptaient bien. Nous transportions les poutres, les ais, nous transportions les chevaux de bois. C'était de la main-d'uvre à bon marché. Mais aussi c'est le plaisir qui vous paie le mieux de vos peines. Nous étions reconnaissants aux forains, sans nous rendre compte de nos raisons, du nouveau dont ils nous permettaient de parer notre petite existence.
***
La fête commençait le dimanche à midi; elle commençait à table. Le matin, mon père avait tué le lapin. Il avait choisi le plus gras, un mâle de préférence, les femelles pouvant être un pouvoir de progéniture, comme on s'en doute. Il l'avait tiré du clapier, qu'on nomme la baraque; c'est là un vocable passe-partout, à la convenance de bien des toits, animaux et humains.
Mon père avait saisi dans sa gauche les deux pattes d'arrière; la tête pendait à la verticale, et la petite bête, dans cette position pas du tout naturelle à son gré, s'était d'abord débattue. Peu à peu étourdie, elle s'était apaisée. C'était précisément le moment qu'attendait mon père. Il assenait deux coups de travers de main sur la nuque; puis il empoignait les oreilles et tirait de toutes ses forces, le long de sa cuisse, comme pour allonger le lapin. On entendait un menu craquement. Je ne savais pas alors pourquoi c'était fait, mais c'était fait. Le malheureux gigotait bien encore un peu, deux ou trois secousses électriques. Il ne restait plus qu'à procéder au déshabillage.
Mon père suspendait le lapin mort à quelque corde à linge. Il l'attaquait par les pattes avec son couteau bien aiguisé. Quand il arrivait au ventre, la peau s'enlevait comme un bas. Avant de s'attaquer à la tête, qui était le point difficile, à cause des oreilles, il faisait sauter les yeux. Le chat du voisin se tenait embusque sur notre toiture et surveillait l'écorchement. Il attendait son régal de tripes. Le sacrifice, si l'on ose dire, se passait dans notre jardin. L'endroit était bien choisi. Le jardin, à l'époque des ducasses, ne portait pas seulement un tapis de légumes; il montrait une bordure magnifique de giroflées, de lilas et de roses. Un beau décor pour le lapin.
Nous nous mettions à table à midi. Tout d'abord, on mangeait une assiette de ce pot-au-feu que ma mère dorait avec du café; ensuite venait le buf bouilli - et je n'aimais pas le gras - accompagné de pommes de terre, de navets, d'oignons, de poireaux - et je n'aimais pas les carottes. Ceci fait, on passait au lapin; il était garni de pruneaux et par conséquent sucré, ce qui n'était pas pour me déplaire; en général, on me laissait un rognon. Et c'était fini. On ne servait pas de fromage, ou blanc ou gras, après un repas pareil et je n'ai su que fort tard ce que c'est qu'un dessert. Je lisais dans les livres d'école que les parents privaient de dessert leurs enfants désobéissants. Ce n'eût pas été pour nous une punition.
Le jour de la fête, on buvait de la bière à la maison. Je n'ai connu le vin que bien avancé dans la vie, et je considérais d'ailleurs comme des pauvres les buveurs de vin qui devaient le couper d'eau.
Ce repas de roi terminé, je gagnais le lieu de la fête. J'avais reçu deux sous pour mes fous plaisirs. Je les avais rangés dans la poche de mon pantalon et j'avais mis mon mouchoir par-dessus, ainsi que me l'avait enseigné ma tante Chrysolée, dont l'économie, à ce qu'assuraient ses surs, touchait à l'avarice. Il était une heure et demie et j'allais demeurer sur place jusqu'à la nuit close.
La place du village est bordée par de nobles marronniers; elle est flanquée par l'église alors entourée de son cimetière et par la mairie; une rangée de cabarets la ferme.
Au milieu de la place, les cantonniers avaient dressé le kiosque de la musique. Il était paré lui-même, tout comme la façade de la mairie, de guirlandes et de lampions multicolores. Le garde champêtre allumerait les lampions le soir venu; ils flamberaient avant minuit, mettant le feu à toute cette papeterie de bazar, supprimant du même coup une illumination qui gêne les amoureux. On danse tout aussi bien au clair de lune; on s'y embrasse mieux.
Les boutiques étaient alignées à l'ombre des marronniers. Elles étaient la tentation perpétuelle. Elles rayonnaient de choses qui n'avaient jamais été touchées, qui n'avaient jamais été mangées, qui même n'avaient jamais été vues. Les bonbons, que notre patois nomme les chiques, se présentaient sur l'éventaire à la façon d'un parterre dans le jardin; il y en avait de jaunes, de rouges, de blancs, de verts et même de transparents. On vendait des trompettes avec quoi l'on sonne la charge, des pistolets et des amorces qu'on fait éclater dans l'oreille des filles, des frondes - il faut dire qu'on les fabrique fort bien soi-même - et des balles de celluloïd. Je ne parle pas des hochets et des poupées qui sont le lot des bambins.
Il s'agira toujours dans la vie, pour le gamin comme pour le banquier, d'opérer de sa fortune le placement le plus avantageux. Un paquet de bonbons coûtait un sou. Si j'achetais de la mélasse - ce que nous nommions des chiques jaunes - j'en avais pour tout mon après-midi car la mélasse ne se laisse pas avaler comme la soupe; elle résiste à fondre et vous colle aux dents; on la tourne à longueur de journée entre ses gencives; c'est un gros avantage. J'avais bien aussi la tentation d'acquérir une "surprise". La surprise, c'est un cornet de papier glacé au fond duquel vous découvrez, outre deux ou trois dragées ou pastilles à la menthe, un petit objet d'usage, parfois un sifflet, parfois une toupie, parfois aussi un plat de plomb qu'il ne vous reste plus qu'à offrir à une demoiselle. Ces galanteries-là, à huit ou dix ans, sont argent perdu.
Je n'en finissais pas de me décider. Je m'approchais de l'éventaire du pâtissier - il vendait de tout sauf de la pâtisserie - de celui d'Eugénie à chiques - c'était là son surnom - et j'examinais pièce par pièce, et d'un côté comme de l'autre, et je m'écartais et je revenais, je supputais les chances de durée. Le premier sou partait enfin.
Celui qui me restait se plaçait aussitôt à la source d'une nouvelle perplexité qui durait parfois jusqu'au soir. Le déposerai-je dans la main du patron des chevaux de bois ou dans celle du patron des balançoires ? En attendant d'en décider, j'allais voir les jeux.
Il y en avait pour les grands et pour les petits; tout le monde y trouvait son compte. Les compétitions des hommes portaient sur les quilles, sur la crosse et sur la course aux grenouilles. Je ne voudrais pas avoir l'air de découvrir la lune dans ce siècle-ci, mais enfin vous ignorez peut-être, et vous surtout, gens des villes, en quoi ces batraciens pouvaient bien participer à la fête de notre village. Je vais vous le dire; vous tâcherez de vous y essayer; je vous promets un fameux plaisir. C'est une course entre bipèdes à pantalon, dont chacun pousse une brouette. La grenouille est placée sur la brouette. Le brouhaha l'effraie; elle saute à terre. Il faut la ramasser sans la meurtrir. Et l'on repart. Et elle s'échappe. Bref, le premier d'entre vous qui passe la ligne avec sa bête en bon état décroche le trophée.
Il en décroche un second s'il grimpe jusqu'à la pointe du mât enduit de savon. N'imaginez pas l'affaire aisée. C'est au moment où, parvenu tout là-haut, à proximité du ciel, vous tendez la main vers l'argent et la gloire à la fois, que vous repartez d'un seul trait jusqu'au sol. Bel enseignement. Votre pantalon avait pris trop de graisse; il eût fallu, sachez-le, le saupoudrer de cendre.
Les femmes se mesuraient avec le café; c'est à qui d'entre elles aurait avalé la première tasse de ce breuvage bouillant. Les petites filles s'évertuaient à trancher, les yeux bandés, une ficelle qui supportait un lot de friandises, et les garçons fouillaient du nez dans un sac de farine, histoire d'en rapporter entre les dents l'une des pièces de dix sous qu'on y avait cachées.
Les jeux finis, éteints le bruit des quilles et le tapage des braillements, on entendait un air de pas redoublé, le plus sonore qui fût : la fanfare débouchait sur la place, bannière en tête, la grosse caisse au second rang, les musiciens par quatre et le chef en flanquement. La bannière était de velours grenat; les médailles d'argent et de vermeil tintinnabulaient sous le fer de lance doré. La grosse caisse était portée par un bossu. Les musiciens, les bugles et les pistons d'abord, les trombones au centre, les contrebasses à l'arrière; ils se dandinaient tous sur les hanches et gonflaient des joues écarlates; ils portaient leurs habits et leurs casquettes du dimanche. Mais le chef arborait une coiffure plus galonnée que celle d'un colonel .
La fanfare s'installait sur l'estrade et donnait son concert. On applaudissait une ouverture, une polka à coups de langue, une fantaisie, le grand morceau, la Marseillaise. Chacun à ce moment se découvrait. Après quoi, tous allaient boire.
Il y eut aussi de merveilleuses bagarres, mais j'en ai parlé.
Je gagnais le manège. C'en était fait, l'option était formelle; non pas le siège de la balançoire, mais la selle peinte du cheval de bois recevrait l'honneur de mon derrière. Le jeu des balançoires, plus viril que celui du manège, puisqu'on s'y lançait soi-même en plein ciel au lieu de se laisser porter comme un marmot, m'écurait plus que je n'osais dire. Allez donc de là-haut vomir sur les rubans de cheveux des filles ! Je choisissais le coursier le mieux cabré. Le marchand recueillait mon sou; il revenait à son orgue mécanique et commençait d'en tourner la manivelle. Le cheval de chair démarrait, le vrai, celui qui entraînait ses collègues de bois. Le malheureux ne faisait rien d'autre depuis des années, aussi spécialisé qu'un homme, rien d'autre que de tourner en rond sur un rayon de trois mètres. Il avait beau s'ébrouer, piaffer, en mettre un coup; il ne serait pas plus avancé la nuit venue. Il devait se dire: "Quelle chance que d'être un cheval de bois !" Pour moi, je tirais sur les rênes, je creusais les reins, bombais le torse, et quand les yeux des filles s'arrêtaient sur moi, je laissais pendre négligemment une main sur ma cuisse, au risque de me voir désarçonné.
La chevauchée n'était jamais bien longue; c'est au sifflet qu'elle s'achevait. Je redescendais sur terre. J'y redescendais ruiné, ruiné si l'on compte pour rien les quelques fils de mélasse qui résistaient encore entre mes dents. Il n'est de fête qui ne s'achève et la plus attachante finit toujours plus vite que les autres. Il me restait de regagner le logis. Plus tard, quand je serais un jeune homme, la ducasse recommencerait avec le bal, et quand je serais vieux, vers les trente ans, je la poursuivrais au cabaret. En attendant, la mienne participait déjà du passé.
Je traversais le Champ des Corneilles. Le soleil se couchait dans les ailes désentoilées d'une carcasse de moulin que le vent de bise finirait bien par jeter tout entier par terre. Les troupeaux vaguaient dans les prairies, et les trayeuses traînaient dans les ornières leurs "poussettes" où brimbalaient les "canes" et les seaux de fer-blanc: les jours de ducasse ne dispensent pas de vider le pis des bêtes. A main droite se déployait la vallée au bas de quoi la paresseuse Aunelle se prélassait entre les saules, déjà prise dans une vapeur de brume.
***
La fête se poursuivait le lundi. Ce jour-là, on dansait à l'heure de midi, et c'était aux gens mariés que la musique donnait le branle. On en rencontrait qui touchaient aux quarante ans et qui, de ce fait, nous paraissaient singulièrement ridicules. L'une de ces vieilles, dont les cheveux allaient bientôt grisonner, s'avisa même un jour de valser à sabot. Elle ne s'en tirait pas mal, et c'était quand même à nos yeux une indécence. Nous moquâmes ses enfants, qui paraissaient des plus gênés.
A huit jours de là, au prochain dimanche, le village faisait "le raccroc". Autrement dit, une resucée de ducasse. Les gens ont bien du mal à se détacher du plaisir. Mais ce n'était plus désormais qu'une image très pâle de la première. Les forains, qui savaient par cur le calendrier des fêtes, avaient gagné un autre canton; seuls restaient les boutiquiers de l'endroit, Eugénie à chiques et le pâtissier. Peu d'intérêt.
Je me souviens d'une certaine année où je reçus quatre sous pour mes dépenses somptuaires. J'allais sur mes dix ans, c'est-à-dire sur l'âge. Pour que je pusse un peu mieux faire le faraud, ma mère plaça, dans la poche de milieu du porte-monnaie qu'elle me prêtait, une pièce de dix sous. Mais elle m'interdit en même temps d'y toucher; je pouvais sans doute seulement la laisser voir.
Je n'y manquai pas et, pour finir, je fis davantage. Emporté par la vanité d'être à la tête d'un pareil trésor, je changeai la pièce sous les yeux de mes camarades médusés. Je me vis aussitôt entouré par une escouade de flatteurs et de thuriféraires. Les laudes et l'encens fumèrent autour de moi. J'en concevais une gloire extrême.
Pendant toute l'après-midi, je me vis ainsi escorté par des garçons qui espéraient recueillir les miettes d'un festin que je me gardais bien de faire. Je ne dépensai scrupuleusement que quatre sous et je rapportai à ma mère les cinquante centimes qu'elle m'avait prêtés, mais en billon. Ce fut un beau haro. Comment ? J'avais osé faire le change de la pièce ? J'en entendis de belles; ma mère en suffoquait. A vrai dire, je n'ai jamais pu déterminer la source réelle de l'indignation de ma mère, ou bien le sentiment que son fils manquait de droiture morale, ou bien une préférence qu'elle avait pour le beau métal d'argent.
Ce n'est pas là mon seul souvenir. J'en garde un autre dont la brûlure m'a beaucoup cuit. Un manège de vélocipèdes, le premier à ma connaissance, s'était installé sur notre place; il y fit fureur. La veille de la ducasse, un de mes arrière-grands-oncles avait rendu son âme à Dieu. C'était une âme que l'âge restituait à l'enfance. Mon oncle Béneu mangeait du savon et des pelotes de fil. Quand sa fille lui réclamait le savon, il pleurait en déclarant que c'était bien aigre; quand elle exigeait son fil, il consentait à en retirer une aiguillée du fond de sa bouche. Je le connaissais peu, il ne me connaissait pas du tout. Toujours est-il que, m'étant installé sur une selle de vélocipède avec, j'imagine, la joie d'un paysan promu à la dignité de mandarin, je m'en vis arraché par ma marraine, emporté, bousculé, secoué et presque fustigé, pour cette raison que j'osais me divertir le jour que mon arrière-grand-oncle était dans le cercueil. Il comptait quatre-vingts ans. J'en comptais huit, et ma marraine n'avait pas ce jour-là grand-chose à faire, ou bien elle avait des raisons pour quoi je payais. Elle vivait tant soi peu sur ces principes éculés qui prétendent soumettre à la règle formelle la vie instinctive des enfants.
***
Il y eut certain soir une attraction fameuse. Un cirque ambulant déplia sa tente dans la cour de Louisa la cabaretière. Ma tante me donna les deux sous qu'il en coûtait pour s'installer sur un banc.
L'affaire débuta par un appel de tambour, un roulement voilé, passablement funèbre dans la nuit tombante. Une affreuse mégère dépenaillée, les seins aussi lourds que le ventre, tendait sa main sale à la porte de la tente.
On entrait là comme un chat par la chatière. Je pensai aux bohémiens, aux ravisseurs d'enfants. Nous n'étions pas nombreux et nous parlions haut pour nous encourager.
Le travail se faisait aux quinquets. La piste avait dans les trois mètres de diamètre. Inutile d'ajouter qu'on n'y voyait courir aucun pommelé, aucun alezan. L'unique numéro consistait dans la présentation d'un phénomène qui avait dû se déboîter les vertèbres du cou. Il se renversait d'une échine souple, et les mains au sol, voûté comme un ponceau, il faisait tourner sa tête sous ses épaules comme si elle eût été suspendue au bout d'une longe. Je haletais. Imaginez que la tête se détachât. Je repris mes sens quand l'espèce de sorcière qui avait fait l'annonce et proclamé que le héros allongerait son cou d'une façon "prodiguieuse", nous donna le signal d'applaudir. Ce que je fis avec une frénésie de délivrance. Après quoi, elle nous mit dehors.
Nous vîmes venir aussi une troupe de théâtre. Elle donna ses représentations à la guinguette, qui était une salle de bal et de réunions publiques, passablement vermoulue. Elle joua les Deux Orphelines et La Porteuse de Pain. Toutes ces histoires plutôt sombres n'étaient pas du goût de nos paysans. Ils n'avaient pas payé leur place pour se manger les sangs. Les acteurs, qui n'étaient pas bêtes, le comprirent dès la seconde représentation, où déjà les bancs comptaient des vides. Mais la comédie n'était pas dans leur répertoire. Ils s'en tirèrent cependant, ayant opté pour jouer le drame à la façon d'une farce. C'est ainsi que, je ne sais plus dans quelle pièce, les spectateurs virent la chandelle qui brûlait sur la table s'y déplacer sans intervention humaine, au bout d'un fil, dans le dos des acteurs qui poursuivaient leurs uvres ténébreuses. La salle n'entendait plus rien et se tenait les côtes à chaque bond de la chandelle.
De temps en temps passaient les bohémiens. Les gendarmes belges les avaient refoulés au delà de la frontière; ils resteraient sur notre terroir jusqu'à l'heure où les gendarmes français leur feraient reprendre la route de la Belgique. C'était une incessante navette de ces carrioles tirées par des chevaux décharnés et remplies de femmes brunes aux yeux chauds, aux longues tresses, aux châles à ramages, assises ou couchées sur des bottes de paille et fumant, les jeunes la cigarette et les vieilles la pipe.
Ils s'arrêtaient à l'orée du village. Les haridelles dételées broutaient l'avoine des champs tout aussi bien que l'herbe des talus. Les grands gaillards aux cheveux de cirage cassaient du bois dans les clôtures. Une aïeule disposait la marmite sur trois pierres. Nous allions lui chercher de l'eau au puits voisin. Les diseuses de bonne aventure s'étaient répandues dans les maisons et, touchant à tout avec une effronterie naturelle, rapportaient le soir à la tribu le produit de leurs vols enfouis dans des poches pareilles à des sacoches: tasses, cuillers, couteaux, bobines de fil, pelotons de laine, enfin tout ce qui peut tomber sous la main dans une maison de pauvres gens, et des poules et des canards étouffés et dissimulés sous leurs jupes.
***
En ai-je fini avec les ducasses ? Avec celles de mon jeune âge, bien entendu, mais non avec celles des autres âges. Pour mon père, un jour de ducasse n'était pas différent d'un autre jour, sinon par le plat de lapin qui améliorait notre ordinaire. Je suppose que cela représentait pour lui peu de chose. Sans doute eût-il aimé faire sa partie de quilles ou de cartes, comme ses camarades. Sa femme malade, deux enfants sur les bras, ce n'est pas avec trois francs de salaire quotidien qu'il peut s'offrir de ces plaisirs.
Les autres avaient passé leur chemise empesée et leur gilet à manches. D'un bout à l'autre du village, on entendait, dans les clameurs, cette espèce de cliquetis que font les quilles bien abattues. Le soir venu, on verrait couler des ruisseaux d'urine au pignon des cabarets. Les ménagères, ayant préparé la salade aux endives, attendraient ces vainqueurs sur le pas de leur porte. Ils rentreraient avec une allégresse titubante.
Je revois mon père dans notre jardin, tout seul, occupé à fouir, à râteler et à semer, ou bien dans le grenier, en train de scier et de raboter les semelles des galoches qu'il portera l'hiver. Peut-être mon père a-t-il besoin de s'isoler, peut-être sont-ce la ses seuls refuges. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre. Il souriait peu; il ne riait guère. Le fond sur lequel se déroulait sa vie manquait de la moindre clarté. Monotonie des ans, grisaille sans espérance. Jusqu'à sa mort, Je cheval du manège entraînera le manège. Tant pis pour lui s'il le comprend.