XV. LA SAINT-NICOLAS. — Les contrebandiers. Histoire de Papillon.

Le jour de la Saint-Nicolas, je recevais deux ou trois bonshommes plats en pain d'épice, qu'on appelait précisément des "Saints-Nicolas". Je les grignotais jusqu'au soir.

Ma mère me faisait revêtir mes habits du dimanche. Je gagnais l'école. Le maître nous rangeait dans la cour et, si nous avions la chance d'un temps à peu près convenable, nous nous mettions en route pour la Belgique. Ce n'est pas un long chemin: à peu près deux lieues.

Nous chantions en traversant les hameaux. Une plaine sans haie ni arbre s'ouvrait, un plissement monotone de labours gelés, qui fuyait jusqu'à la ligne décolorée de l'horizon, s'y perdait comme la mer dans la brume; et là-dessus, une maisonnette exiguë qui fumait: le poste-frontière. On marchait au pas et l'on donnait en passant une aubade aux douaniers.

Ils étaient deux ou trois assis devant la porte. Ils avaient de fortes moustaches qui leur retombaient sur la bouche, entre les poils desquels ils soufflaient la fumée du tabac de contrebande. Ils crachaient entre leurs grosses chaussures et leurs yeux étaient embusqués sous la visière de leurs képis. A côté d'eux, couchés sur le sol, leurs chiens grognaient et hérissaient leur poil noir de bouviers. Mais c'est au retour que notre cœur battait.

Nous avions à ce moment nos poches pleines de tabac, de café, d'allumettes, toutes choses qui valaient en Belgique bien moins cher qu'en France: nos parents nous avaient fait leur commande. Il n'était pas impossible qu'au retour les douaniers voulussent nous "visiter", nous "ramasser". Ils en avaient le droit; c'était leur devoir. D'aussi loin qu'on voyait poindre leur képi bleu, on cessait de parler, le pas était rompu. C'était une troupe morne qui s'approchait de ces puissants personnages. Le maître commandait: "Halte !"

- Alors, disait le brigadier en faisant une grosse voix, qu'est-ce qu'on a à déclarer ?

Silence.

- On n'a rien à déclarer ?

Silence.

- Bon, disait le brigadier, on va les "visiter".

- Oh ! disait le maître d'école, vous savez, ils ont peut-être un tout petit peu de café, un tout petit peu de tabac...

- Bon, disait encore le brigadier, un tout petit peu, ça va pour aujourd'hui, mais qu'on n'y recommence plus !

- Garde à vous ! criait le maître d'école. En avant, marche ! Et une chanson pour les douaniers. Le Moulin. Un ! Deux !

Le maître du moulin, un bien brave homme, ignore

S'il travaille en chantant ou chante en travaillant...

Ah ! de quel cœur on y allait ! on était venu pour la contrebande et l'on avait sauvé son chargement grâce au maître d'école. Étonnez-vous qu'il y ait des fraudeurs dans le pays et qu'ils soient considérés !

Les contrebandiers, en effet, n'étaient guère moins considérés que le boulanger, le menuisier, le forgeron. Le maître d'école leur tirait comme à chacun son chapeau. Au cabaret, devant une pinte de bière, ils étaient de tous les égaux, cela va de soi, et aussi du conseiller municipal et du maire, pour qui chaque électeur, riche ou pauvre, noble ou rustre, savant ou ignare, conformiste ou rebelle, représente une voix. Mais tout de même, mais à vrai dire, l'ensemble de la population mettait sans l'exprimer, quelque réserve dans son jugement à l'égard de ces citoyens qui se débrouillaient en marge de la loi, et la fille d'un fermier n'eût pas épousé un fraudeur. La seule que je vis enfreindre cette règle tacite avait médiocre réputation, trop portée sur les galipettes dans les luzernes.

Un fraudeur gagnait plus en une nuit qu'un sabotier en une semaine. Il risquait la prison, c'est d'accord, mais n'y faisait jamais qu'un court séjour, un mois au plus, compensé par les loisirs que lui laissait son métier autant que par les profits sonnants qu'il en retirait. Au surplus, un emprisonnement prononcé à ce titre n'était pas infamant comme l'eût été celui de voleur d'argent. Les frontaliers ne trouvaient ni agréable ni naturel de payer six sous un litre de pétrole et six sous un paquet de tabac alors que le Belge, à une lieue de là, les payait juste un décime. Les problèmes d'économie financière, inintelligibles au pauvre monde et régulièrement résolus sur son dos, ne lui étaient pas plus familiers que ne lui était sympathique leur solution; le pauvre monde vivait avec un simple sens humain et non pas avec un hypocrite sens social des choses. Il comprenait fort bien, quand le Parlement ramenait à deux sous le port d'une lettre, lui qui n'en expédiait pas dix par an, que ce n'était pas son budget que la réforme allait alléger, encore que les journaux lui serinassent la vertu démocratique de cette mesure. Mais quand, dans la même saison, le "sixième" de pétun augmentait de dix centimes, ou quand M. Méline méritait le surnom de Méline-Pain-Cher, il n'avait pas besoin de faire un long calcul pour se rendre compte que l'affaire n'allait pas selon ses vœux, lui qui n'avait d'autre luxe que celui de sa pipe et qui faisait beaucoup d'enfants. Non, il n'était pas dupe, et les contrebandiers, en exerçant contre l'État bourgeois la reprise individuelle des anarchistes, ne manquaient pas de le contenter dans son instinct. Ces mauvais citoyens lui vendaient le tabac belge à moitié prix du tabac français. Pourquoi voulez-vous qu'il leur ait tourné le dos ? Ils rétablissaient pour lui l'équilibre. On ne doit pas demander à l'homme de s'immoler sur l'autel des injustices de la patrie.

La corporation des contrebandiers se recrutait à peu près dans les mêmes familles. Rarement un nouveau venu. Ou bien c'était un coureur hors ligne. Le frère entraînait le frère; le fils suivait les traces du père: une contagion plus qu'un prosélytisme.

On les voyait partir deux, trois, quatre contrebandiers, un soir où le ciel était couvert. Ils prenaient par les sentiers écartés, se faufilaient à travers bois. La frontière franchie, ils opéraient dans une boutique leur chargement, soit un ballot, qui se porte à la façon d'un sac de soldat, mais deux fois plus volumineux, soit une ceinture, qui entoure les reins à la manière d'une ceinture de sauvetage, suspendue aux épaules, ouverte sur le ventre Et puis en route. On trotte à travers champs, on saute les haies; on n'en risque pas moins de se voir éventé par les chiens ou de tomber dans une embuscade. Alors c'est la poursuite. Claquent les coups de revolver et sonnent les cris de ralliement des douaniers: "A moi, la bande !" Il arrive que les délinquants s'échappent, ayant posé leur ballot en lieu sûr, dans une meule, dans une grange; ils le reprendront le lendemain pour le transporter à quelque relais de forêt, d'où d'autres bons lévriers poursuivront plus avant, vers Guise ou vers Saint-Quentin. Il arrive, que serrée de près, la compagnie abandonne le chargement qui ralentit sa course pour sauver sa liberté. Il arrive qu'elle le défende, et c'est la bagarre.

L'un de nos voisins, qui servait dans la confrérie, exerçait son métier par le moyen de ses chiens. Il "montait" en Belgique avec trois ou quatre de ces bassets qui passent par les trouées des haies, même alourdis d'un collier de tabac, aussi facilement que le chat par la chatière. Les bassets revenaient ou ne revenaient pas, abattus dans ce cas par les douaniers. En général on voyait reparaître ces bêtes qui doivent prendre un malin plaisir à mettre la loi en échec.

Il y eut un jour un grand branle-bas dans le village. Un contrebandier, du nom de Papillon, avait eu la malencontreuse idée de garer quelques ballots dans sa propre demeure. Or on est toujours "de guerre" avec quelqu'un du voisinage. Ce quelqu'un, contrairement à tous les usages qui veulent au contraire qu'on aide le fraudeur et qu'on trompe le douanier, ce quelqu'un l'avait dénoncé. Et les douaniers étaient venus. Mais ils s'étaient heurtés à une porte bien close et qui ne s'était pas ouverte en dépit de leurs clameurs.

Ils avaient demandé du renfort et même celui du capitaine. C'est ce qui les perdit. Car il fallut pas mal de temps pour amener à pied d'œuvre ces nouveaux habits bleus et, par ailleurs, le capitaine, un homme instruit, du fait qu'il était capitaine, se tenait à cheval sur le règlement, pour cette même raison.

Il fit les sommations et s'entendit répondre un mot malsonnant, dont il prit acte comme d'une insulte à l'Autorité. Là-dessus, il déclara qu'il allait faire enfoncer la porte et il cria: "Garde à vous !" Mais Papillon rétorqua qu'il se défendrait à coups de fourche, le capitaine n'ayant pas le droit de pénétrer par effraction chez un citoyen, à moins d'y être autorisé par un arrêt de justice. Qu'on lui montrât à lui, Papillon, l'ordre de perquisition, et il obtempérerait. En attendant, bernique, il était maître chez lui, tout comme le charbonnier. On allait voir.

Le capitaine, qui avait aligné son escouade sur deux rangs, prête à l'assaut, coupe-choux au canon et lui-même sabre au clair, se mit à se gratter le nez. Il devait se dire qu'au fait ce malandrin, quand même un électeur, n'avait peut-être pas tort et qu'en conséquence il allait, lui, risquer son avancement sur ce qui, en effet, pouvait constituer une illégalité. Il hésitait. Et quand on hésite dans des circonstances délicates, c'est qu'on est un fonctionnaire timoré et c'est que la suite de la partie est déjà jouée dans votre cervelle. Il dépêcha un brigadier à la ville où résidait le juge. Le brigadier enfourcha sa bicyclette.

A ce moment, le capitaine éternua. Ayant éternué, il leva les yeux. Nous étions là dans les deux cents à trembler pour Papillon, mais le capitaine n'imaginait pas pour quelle raison nous tremblions. Dans le même moment il entendit deux cents éclats de rire. Tous les yeux étaient levés au ciel. La cheminée de Papillon fumait. Et le capitaine comprit. Papillon brûlait son tabac; Papillon gagnait du temps et nous tremblions à l'idée que les ballots ne fussent pas tout entiers réduits en cendres pour la minute où les serviteurs de la loi s'empareraient de la maison. Nous entendions déjà Papillon, bon apôtre: "Du tabac ? Moi, du tabac ? Y a pas de tabac dans la boutique. Y en a jamais eu. Cherchez."

La jolie fumée bleutée que lançait la cheminée ! on n'a jamais vu une cheminée dérouler un aussi tendre ruban. On n'a jamais vu non plus un tuyau de pipe pareil. Le village ne respirait plus que la fumée du tabac de Papillon. Il s'était mis à éternuer et à tousser comme le capitaine et comme l'escouade.

Quand le brigadier fut de retour, essoufflé, mais brandissant son ordre de justice, Papillon, ayant ouï la sommation, ouvrit sa porte toute grande. Le gabelou se précipita, mais la cheminée avait cessé de fumer. Il n'y avait plus un fil de tabac dans la pièce. On n'emmena pas moins Papillon en prison, et ligoté, s'il vous plaît, pour cette raison qu'il avait crié merde au capitaine. Nous lui fîmes une escorte d'honneur. Il riait comme un innocent. Le capitaine n'était pas fier.


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