XVI. NOËL. — La messe de minuit. Le chantre Clément et le nouveau curé. Le chœur sur les pasteurs et la romance de Mireille. Clément et la statue de saint Joseph. Ce que me racontait ma grand-mère.

Aujourd'hui, jour de Noël, je songe aux Noëls de naguère. La neige couvrait les vallonnements du Hainaut et les rues n'en étaient point dégagées et le froid, surtout si la bise sifflait, se montrait singulièrement vif.

Le tableau a été peint et vingt fois repeint, des paysans et des paysannes qui s'en vont à la messe de minuit, isolés, sous un ciel triste et sur des routes qui l'éclairent plutôt qu'elles n'en reçoivent la clarté. Ils sont emmitouflés, lourds et gauches comme des ours. La neige colle aux semelles de leurs sabots; par moment, ils chancellent. Ils balancent dans leur poing une lanterne, faibles étoiles égarées elles-mêmes dans le grand espace glacé, gris et désert.

Cette nuit-là, l'église a son plein de fidèles. Ce sont pour la plupart de jeunes garçons qui n'y remettent plus les pieds leur communion passée et qui s'y sont donné rendez-vous pour ce qu'ils trouvent de pittoresque à une cérémonie nocturne; ils n'en chantent pas moins à gorge déployée les hymnes qu'ils ont appris sur les bancs du catéchisme. Ils se tiennent à l'entrée de l'église pour marquer leur détachement.

La crèche est installée à l'autel de la Vierge, qui se trouve à gauche du chœur, l'autel de droite étant celui de saint Joseph. Les religieuses l'ont disposée sur les degrés recouverts d'un drap blanc, l'enfant Jésus dans une corbeille, son père et sa mère adorant, le bœuf et l'âne. On a manqué de crédits pour les rois mages. Cependant, l'étoile qui les garde pend du plafond au bout d'un fil. Et les colonnes de la nef sont reliées par des guirlandes de papier d'argent.

Le chantre se nomme Clément. Il possède la plus belle voix qui se puisse; il lit à peu près le français et le latin et ne comprend goutte ni à l'un ni à l'autre il joue convenablement de l'harmonium. L'un de nos curés, qui a le sens du prosélytisme, l'a chargé de recruter pour l'embellissement des offices une compagnie de chanteurs, filles et garçons. Pour recruter les filles, c'était facile; ce l'était moins pour les garçons. Toutefois on les sait assez vains de leur voix qu'ils prodiguent au cabaret; on peut penser qu'ils désireront la produire à l'église, c'est-à-dire dans un plus grand éclat. Les parents les suivront pour se faire gloire et tout le monde chantera les louanges du Seigneur et le curé sera content.

Clément forma une chorale bien plus nombreuse que le curé ne l'espérait. Il disait à chacun: "Toi qui chantes si bien..." Mais il y avait plus sûr appât. Dame, on n'a pas tellement l'occasion de faire la nuit un bout de conduite aux demoiselles...

Mon cousin Eugène faisait le ténor; je me tenais dans le groupe des barytons et je poussais du gosier de façon à dominer la voix des autres qui ne s'évertuaient pas moins. Pour la Noël de cette année-là, nous préparâmes un chœur sur les Pasteurs. Les répétitions avaient lieu le mercredi et le samedi après le salut. Quand elles avaient duré un bon bout de temps, et qu'il sentait l'affaire en main, le curé renvoyait les filles; puis il se retirait, nous laissant encore un autre bon bout de temps pour le fignolage. A la vérité, il avait prévu bien avant nous le coup des amourettes et il y parait avec tranquillité.

En sortant, il fermait le portail: il gèle en décembre et les églises, en ce temps-là, n'étaient point chauffées. Nous restions seuls avec le chantre qui changeait alors de registre et lançait sous les voûtes, en s'accompagnant de l'harmonium, des airs au choc desquels elles n'étaient point habituées. Clément était célèbre dans tous les cabarets du pays par la façon dont il chantait particulièrement une mélodie. Il l'entonnait pour notre plaisir et pour le sien. Nous reprenions au refrain, quinze à vingt garçons, à la barbe de saint Joseph:

Elle a doux nom Mireille

Sa beauté m'ensoleille

Je peux chanter toujours

Mireille et mes amours...

Le chœur des Pasteurs n'en fit pas moins l'émerveillement du village. Le curé avait dû rire du bon tour qu'il nous jouait. Il ne connaissait pas le second chapitre.

Il faut dire à la vérité que ce curé psychologue pensait un peu trop à la mise en scène. Il était rose et onctueux. Il célébra à la fin de l'année 1900, juste à minuit, une messe, la plus solennelle qu'il pût. Il avait installé dans l'église une pendule qui sonnerait les douze coups et nous annoncerait le passage d'un âge dans un autre âge. Il acheva son prêche de telle façon qu'il nous laissait le temps de cinq minutes pour nous recueillir et nous frapper le front et nous couvrir de cendres. Je ne sais plus comment au juste cela se fit et dans tous les cas le curé avait poussé de la voix sur les affaires de l'an mil. Je crus comprendre que cette pendule pourrait aussi bien sonner notre trépas. Dieu avait choisi cette échéance pour précipiter le monde mauvais dans la mort et devant sa justice.

L'angoisse commença de monter en moi. Elle m'imbiba en un clin d'œil comme l'eau fait d'un morceau de sucre. Sur un enfant sensible, ces jeux présentent des dangers. J'entrevis le cataclysme, le tremblement de terre qui réduirait l'église et le village et le monde en poussière cependant que la droite de Dieu s'étendrait sur le pécheur J'eus du mal à tenir bon jusqu'à la sonnerie.

Je reviens à Clément qui nous apprenait à l'église son répertoire de romances. Fut-ce la punition du Seigneur ? L'impiété était petite. Quel mal le bon Dieu peut-il trouver à ce que des enfants du Nord honorent en sa présence une enfant de la Provence ? Toujours est-il qu'accrochant aux chapiteaux, un matin, après messe basse, des guirlandes de papier, la longue échelle du cueilleur de fruits dont Clément se servait accrocha au passage la statue de saint Joseph et la fit tomber de son socle Elle venait de quelque rue Saint-Sulpice et ne résista pas à ce traitement. C'est ainsi que le père de Jésus fut mis en pièces par Clément le chantre.

Clément conçut d'un tel malencontreux exploit un grand chagrin, qui persista outre mesure et devint humeur morose. Le curé avait beau chapitrer le clerc, lui représenter qu'il n'était pas coupable, l'entendre et l'absoudre en confession; rien n'y fit. Le mal ne fit qu'aller en empirant. L'humeur morose devint noire et l'on apprit un beau jour que Clément avait pris place dans une voiture, en compagnie de deux messieurs qui n'étaient pas du village. Il allait droit au cabanon.

Ne finissons pas sur une note aussi triste le chapitre de la Noël, qu'à vrai dire nous célébrions peu dans notre famille. La Noël, les sabots dans la cheminée, il m'a fallu aller bien avant dans l'âge pour en connaître l'aimable réalité. Ce n'était pas indifférence. Mais nos parents n'avaient pas les moyens de nous offrir deux fêtes coup sur coup, et voilà tout. Ils se réservaient pour le jour de l'an. Sans compter qu'ils avaient eu, trois semaines auparavant, la Saint-Nicolas qui leur avait bien coûté dans les quatre sous. C'est peu de chose, c'est chose ridicule pour les enfants d'aujourd'hui que de compter avec quatre sous. Et là-dessus, je me souviens de ce que me racontait ma grand-mère: à l'époque de son mariage, le dimanche de la fête, elle achetait pour deux doubles de café et pour un double de sucre, ce qui faisait en tout un sou. Ce qu'il convient encore de retenir, c'est qu'elle ne buvait de café qu'une fois l'an.


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