Le jour de l'An, dans notre village, était presque toujours sous la neige. En général, mon oncle Martial arrivait le premier, presque au petit jour. Il ouvrait la porte, et, pendant qu'il décrottait ses sabots sur le seuil, je regardais sa haute silhouette se détacher sur la haie blanche.
Il entrait et il disait:
- Je vous souhaite une heureuse année et une parfaite santé.
Nous répondions:
- Je te souhaite la pareille.
- Assieds-toi, poursuivait ma mère.
Il avait mis pour ce jour de fête son gilet de velours marron à côtes, à manches de lustrine noire, sur son tricot qui dépassait le gilet par le bas; son pantalon était aussi de velours marron à côtes. Il remontait sa casquette sur son front et il effilait sa moustache rousse. On s'embrassait.
Ma mère versait le café. La bouteille d'eau-de-vie demeurait en permanence sur la table. Ma mère poussait vers son frère les gaufrettes qu'elle avait cuites l'avant-veille (chaque ménage possédait son fer à gaufres et son fer à gaufrettes) et qui allaient devenir de jour en jour plus dures, au point qu'après la semaine écoulée il faudrait les mettre à tremper dans le café au lait; on s'y fût rompu les dents.
Mon oncle Martial se levait. Un peu plus tard apparaissait mon oncle Émile. Il avait servi comme maître d'armes aux dragons et il me racontait des histoires d'assaut au sabre, à l'épée, au fleuret, qui me faisaient frémir autant et plus que les récits de Fenimore Cooper. Il tirait aussi au revolver. Il possédait une panoplie de poignards et de coups de poings américains. Il disait en entrant:
- Je vous souhaite une heureuse année et une parfaite santé.
Nous répondions:
- Je te souhaite la pareille.
Le ciel demeurait gris sur la plaine; l'intérieur de la maison paraissait embrumé. Mais la panse du poêle flamand rougissait, pleine à craquer de ce charbon gras qui nous venait des mines de Denain; elle éclairait les visages de la famille. Je me tenais les pieds sur les chenets et je m'ennuyais ferme. Vers les onze heures, nous nous mettions en route à notre tour. J'avais un beau lot d'oncles et de tantes; le circuit était long.
Mon père, ma mère, ma sur et moi nous suivions à la queue leu leu l'étroite piste frayée au milieu du chemin. Plus d'herbe, plus de fossés, plus de haies, plus de pommiers, plus de toits, rien que cet épais et monotone et interminable revêtement de blancheur molle. La pie sort le bec de son nid gelé, le merle n'est plus qu'une boule engourdie dans l'épine, les seuls habitants du ciel ce sont les corbeaux. Aucun bruit, rien que leur croassement et, par intervalles, les cloches assourdies.
Nous entrions chez mon parrain, chez mes oncles. La cérémonie se répétait, avec ses mêmes paroles fixées dans leur forme on ne sait depuis quand, avec ses mêmes embrassades; après quoi, ma mère me poussait au premier rang; j'avais déjà mon compliment dans les mains.
Je l'avais écrit de ma plus belle écriture, sur une feuille de papier blanc à dentelle, ornée dans le coin gauche d'une image qui représentait une branche de lilas, un panier d'illets, une brouette de roses; c'était affaire de prix, et plus on y mettait de sous, plus on avait de fleurs et de dentelles. Déjà, le matin, j'avais lu à mon père et à ma mère mon compliment que je savais par cur:
Chers parents, par vos soins et votre tendre amour,
Ma vie est sans cesse abritée,
Je vous offre mon cur pour payer en ce jour
Vos bienfaits de toute l'année.
Ce jour est celui des étrennes
Et sans plus longtemps deviser
Je vous demande pour les miennes
Un bon baiser.
Je l'obtenais sans peine de mes parents, de mon parrain, de ma marraine, et de mes oncles et tantes, enfin de tous ceux que j'honorais sur un aussi beau papier. J'obtenais même un peu d'argent, cinquante centimes en général, qui allaient rejoindre ma petite fortune: j'eus un moment, si ma mémoire est bonne, jusqu'à dix-sept francs, et il faut se représenter que je les amassais sou par sou dans une tirelire que mon père avait fabriquée pour n'avoir point à en acquérir chez le marchand, une boîte dont le couvercle à glissière, percé d'une fente, se voyait maintenu solidement par une vis. Le compliment allait rejoindre dans un coffret ceux qui s'y trouvaient déjà couchés, frêle parfum du souvenir, fragile entassement d'années.
Nous n'entrions point chez le frère de mon père, en raison des tours pendables qu'il nous avait joués. C'était un sabotier, haut de deux mètres, maigre comme une perche à haricots, et qui bégayait. Nos familles étaient "de guerre". Nous n'y étions qu'à moitié avec mon oncle Martial, ou plutôt point du tout avec lui, mais absolument avec sa femme, une fille qu'il avait prise de l'autre côté de la forêt, une étrangère. Mes tantes n'ont jamais fait bon ménage avec ceux ou celles qui s'alliaient à leur famille.
Un jour de premier janvier que nous entrions chez mon oncle Martial, ma mère, ma sur et moi (mon père avait lâché le cortège), pour l'étrenner, autrement dit pour lui présenter nos vux, nous le trouvâmes seul dans la pièce. J'imagine que sa femme s'était cachée en entraînant ses enfants. Il nous parut morose. Nous lui souhaitâmes une bonne année. Et là-dessus:
- Est-ce que ton fils sait "Faidherbe" ? demanda-t-il à brûle-pourpoint à ma mère.
- "Faidherbe" ? repartit ma mère. C'est "Gambetta" que tu veux dire ?
J'oublie de noter qu'il s'agit là de deux chansons à fumet de revanche que l'on chantait vers 1900 dans les écoles.
- Non, fit mon oncle, c'est "Faidherbe" que je dis. Est-ce qu'il le sait ?
Ma mère dut bien reconnaître que mes exploits lyriques n'allaient pas au delà de "Gambetta", que d'ailleurs je pouvais chanter sur-le-champ.
- Martial (c'était son fils, mon aîné de quatre ans), Martial aussi, dit mon oncle, peut chanter "Gambetta" mais il connaît "Faidherbe", et ton fils ne le sait pas.
C'est ainsi que, cette année-là, le Jour de l'An de ma mère fut, par une terrible humiliation, empoisonné.