Je n'en ai point fini avec mes souvenirs d'école. Leur variété seule peut conférer un certain agrément à ce récit. Dans une enfance aussi modeste, il doit en exister une qui relève de la diversité des coutumes comme aussi de la singulière liberté de manuvre des petits paysans; je soupçonne qu'elle échappe même à l'idée de ceux qui ne l'ont point vécue. La vie campagnarde doit leur paraître sans ressources quand c'est la leur de vie qui nous semble étroite.
Entre leur alvéole d'immeuble, si riche soit-elle, et la salle de classe, les jeunes citadins n'ont d'autre territoire que la rue et la cour du collège. La rue est un canal à sec privé des reflets du ciel, et la cour du collège un lieu d'obscures fermentations. L'air n'y circule ni autour ni dans les têtes. Quel est celui d'entre les garçons de mon âge, né à la ville, qui connaît la saveur des pommes de terre qu'on fait cuire sous la cendre en gardant les vaches - en "soignant" les vaches - dans une cheminée de talus ? On les a dérobées au champ voisin, on a cassé le bois sec de la haie. La pulpe vivante du fruit est sur la branche, l'eau vivante à la source. Quand le soir tombe et qu'on est épuisé de jeux, on entonne le chant des vachers. Le chant s'envole d'un pré à l'autre, d'un hameau à l'autre; il résonne d'un bout à l'autre de ces villages, qui ont deux ou trois lieues de transversale; il réunit la terre des hommes au crépuscule de Dieu. Les paroles ne sont rien, ou plutôt rien que l'occasion d'une mélodie du soir, lente et mélancolique comme l'heure.
Voilà là-haut, ridodiau,
Voilà, là-haut
Les vak et les pourcheaux
Au long du k'min du blanc k'vau,
Voilà là-haut...
Est-ce même ici l'orthographe qui conviendrait ? Est-ce bien ce "là-haut" qu'il faudrait écrire ? L'expression me paraît trop française pour nos bouches patoises. Il n'importe. Ce que je ne rendrai jamais avec le pauvre moyen d'une plume, c'est la majesté de ces appels. Je n'en ai entendu d'à peu près semblables que dans le chant des cors de la puszta.
Mais, dans ce même moment, Télesphore qui gardait ses vaches du côté d'Hitonsart, Gustave qui avait mené les siennes dans les prés humides de la Cavée, Zénobe qui taillait des flûteaux dans les saules du Sarloton, Marie qui tricotait sur le champ des Corneilles, nous-mêmes qui nous étions aventurés jusqu'au pont des Alouettes, tous nous nous mettions en marche, poussant devant nous notre bétail, et le chemin du Cheval Blanc voyait passer dans la nuit tombée le grand troupeau obscur des bêtes ruminantes.
Bien des connaissances me manquent parmi les plus simples et je sais bien que les plaisirs sont affaire personnelle. J'ai gardé le souvenir de cette après-midi de dimanche, quand j'entrai chez un camarade avec qui je faisais équipe pour notre jeu de crosse. Je vis son frère, notre aîné - il pouvait avoir quinze ans - assis, les pieds sur les chenets, un livre sur les genoux. Cependant l'air de décembre était tranchant comme l'eau qui charrie des glaçons; la neige étincelait. J'eus pitié de ce prisonnier.
***
J'avais onze ans quand je subis au chef-lieu du canton les épreuves du certificat d'études. Le maître espérait que j'obtiendrais le Prix Départemental, autrement dit que je serais classé le premier. Il ne fut pas déçu: je savais trop bien tous mes manuels. Mon voisin fut classé deuxième. Il avait rectifié sa dictée sur la mienne et j'avais rectifié mon problème sur le sien. Il répondait au nom de Léophage, plus fier que celui d'Hercule.
L'école avait présenté douze candidats qui furent tous déclarés reçus. Nous rentrâmes au village bras dessus bras dessous, lançant aux échos notre répertoire. Le maître nous suivait en traînant la jambe. Il souriait aux ménagères et faisait le modeste comme s'il avait été sûr de son coup.
Ma mère avait tout à fait le même air. Elle expliquait aux voisines que la question n'avait jamais été pour moi d'obtenir le certificat, ce qui était couru d'avance, mais de l'emporter sur tous et haut la main. Les voisines poussaient des "Oh !" des "Ah !" et des "Mais, tu me demandes !" Ma mère fit du café neuf pour toutes sauf pour une, grande, sèche et méchante femme, qui passa sur le chemin pendant que je me pavanais dans la cour et me cria des injures.
Mon père avait pour son fils de l'ambition; il résolut de le présenter à l'examen des Bourses. La pension coûtait au collège dans les quatre cents francs par an, c'est-à-dire l'équivalent pour mon père d'un salaire de cinq mois. D'un autre côté, ma mère commençait de tousser beaucoup et le médecin entrait chez nous de plus en plus fréquemment. Impossible d'imaginer même qu'un aussi pauvre ménage pût subvenir aux frais d'études d'un garçon; je n'étais pas non plus le seul enfant.
A onze ans, les garçons se mettaient à l'apprentissage d'un métier. Les uns s'essayaient à creuser des sabots, les autres à scier du bois; on en voyait qui prenaient le chemin de l'usine, une demi-heure de marche et une heure de chemin de fer à l'aller comme au retour. J'eusse pu, pour ma part, m'asseoir sur l'établi de mon oncle le tailleur: c'est une noble profession dans un village. Mon oncle était réputé pour sa science. On voyait encadré dans son atelier un diplôme que lui avait décerné une école, pardon, un Institut Professionnel. Tout en se rongeant les ongles, il coupait les vestes en fonction d'une méthode dite de triangulation. L'affaire n'était pas commode. Quand mon oncle vint me voir longtemps plus tard à Paris, sa visite essentielle ne fut point pour le cinéma, le vaudeville, les courses de vélo dont il était pourtant un amateur, la butte Montmartre ou la tour Eiffel, elle fut pour un tailleur de haute classe que je connaissais d'amitié; il m'en parla toute sa vie.
Bref, j'aurais pu être son second, le suppléer, lui succéder. Mon cousin Martial, qui tira l'aiguille sur l'établi de mon oncle, s'établit de bonne heure à son compte dans un village voisin, puis s'envola vers la ville pour le compte des autres. Mon père en décida autrement et ce fut, de la part d'un homme qui gagnait quatre-vingts francs par mois et qui était chargé de deux enfants et d'une femme malade, une décision héroïque. Je dis bien: héroïque. Car, à partir de ce jour-là, il ne mangea plus sur le rail que du pain et du fromage et ne but plus que de l'eau; et s'il en est pour dire que mon père eût fait tout aussi bien et même mieux de maintenir son fils dans le cercle des siens, autrement dit dans la condition des pauvres, ces gens-là sont des misérables.
Mon père est mort dans un âge avancé. Le jour de son enterrement, j'étais cloué au lit par la maladie. Il ne m'a pas été donne de le suivre jusqu'à sa tombe. Mais, quand j'ai pu mettre le pied par terre, je n'ai plus eu qu'un souci, et ce fut de faire jouer sur mon phonographe la Marche Funèbre de la Symphonie Héroïque de Beethoven. Je l'ai écoutée, accroché à quelque meuble, à tout instant sur le point de m'écrouler. Je sais ce que je fais, je mesure mes paroles et mes actes. L'hommage n'était point trop grand pour mon père.
Il résolut donc de me présenter aux Bourses; l'instituteur me garda un an pour m'y préparer.
Je croyais avoir appris à peu près tout ce qu'il est possible d'apprendre. Un jour que le maître tenait conversation avec un capitaine, père d'un de nos camarades nommé Maxime, que sa famille avait mis en pension au village et dont j'ai ce seul souvenir qu'il s'oublia dans sa culotte et poussa des cris de pintade, je l'entendis dire: "Ils croient tout savoir quand ils ont leur certificat d'études", et je n'y compris pas grand-chose. Je faisais les dictées sans faute, les problèmes sans erreur, je récitais d'un bout à l'autre les manuels; que pouvait-on me demander de plus ? Or ce n'était point là vanité; je m'étais, au contraire, interrogé avec un grand sérieux.
Nous partîmes pour Lille, mon père et moi, un après-midi d'été. Mon père avait obtenu pour nous des permis; la Compagnie des Chemins de Fer lui devait bien cela. Je n'avais fait qu'une fois un pareil voyage, plus long même. C'était pour aller voir la mer à Dunkerque. Mon grand-père nous accompagnait. Le vent, sur la jetée, avait gonflé si bien sa blouse de toile bleue plissée, celle des dimanches, que j'avais eu grand peur qu'il ne s'envolât.
Près de la gare de Gommegnies se tenait une cabaretière; la fille de la cabaretière avait épousé un instituteur qui exerçait à Lille sa profession. C'est cet instituteur qui nous hébergea. Les petites gens savent s'entr'aider.
J'eus chez lui deux révélations. Nous avions sonné à la grand'porte de l'immeuble; il était venu nous ouvrir, lui et non un autre locataire. Il m'expliqua qu'il nous avait vus de sa chaise; c'est ainsi que je connus l'existence et l'usage de ces miroirs inclinés qu'on nomme espions; j'en étais éberlué.
Nous couchâmes, mon père et moi, dans son lit, le seul qui fût dans le logement, lequel était assez étroit. Je ne parvenais pas à m'endormir, tracassé par l'idée que notre hôte allait devoir, lui, passer la nuit sur une chaise. Il me rassura le lendemain et me fit voir, à ce moment replié et dissimulé sous une housse, un lit-cage. J'ignorais qu'il existât des meubles d'une qualité aussi luxueuse et j'avais le souffle coupé par l'admiration.
L'examen se passait dans un vaste hall à l'extrémité duquel des agrès de gymnastique étaient plantés. Je n'avais jamais fait à l'école qu'une gymnastique rudimentaire des bras et des jambes. Le sous-maître, toutefois, nous avait enseigné la boxe, sans compter l'exercice au fusil. Nous étions munis de fusils de bois avec lesquels nous paradions sur la place publique, les jours de fête. Dans le moment où il criait: "Feu !", le sous-maître tirait à blanc un coup de carabine dans les marronniers.
Pendant les pauses de l'examen oral, je galopais vers la barre fixe, les barres parallèles, les anneaux et le trapèze et j'y faisais mes débuts d'acrobate. Puis j'entendais mon nom; je me laissais tomber dans la sciure qui couvrait le sol, je m'époussetais en galopant, j'arrivais, congestionné comme une prune bleue quand elle est mûre, devant un monsieur grave et je lui récitais d'un trait tout ce qu'il voulait.
Je fus reçu, ce qui ne veut nullement dire que la bourse d'études m'était acquise. L'affaire était en effet moins simple; elle ne faisait que commencer. Eussé-je emporté même la première place au concours, battant à plate couture le lot entier des concurrents, je pouvais fort bien rester sur le carreau.
Les Bourses était réparties à cette époque par le Conseil Général, et le Conseil Général était formé, je m'aperçois que je peux le réciter encore, par les conseillers généraux. Les conseillers généraux se servaient des bourses comme d'un moyen de pression politique. Inutile de rien espérer, le postulant fût-il un aigle de savoir, si le père ne se montrait pas de bonne obédience. Notre conseiller général était un Blanc et mon père était un Rouge. L'affaire se présentait mal.
Ce ne fut pas la moindre vertu de mon père que de se résigner à la démarche indispensable et qu'il dut faire. Chaussant ses bottines, le matin d'un dimanche, il s'en alla me recommander au tout-puissant propriétaire qui disposait à son gré de l'argent des autres. Il ne fut pas mal accueilli et reçut une promesse que l'autre tint comme je vais dire.
A quelques semaines de ce dimanche, ma mère me demanda de lui lire la lettre que le facteur finissait de lui remettre. Elle émanait du conseiller. Je poussai un cri de joie et je dis:
- Je l'ai !
- Combien ? fit-elle.
- Soixante-dix francs.
- Seulement ?
Elle s'en alla sans en dire plus long; jusqu'à l'arrivée de mon père, la maison fut morne et ne le fut pas moins pendant le repas du soir.
Ainsi, le Conseil Général accordait au fils de l'ouvrier, pour lui permettre de poursuivre des études auxquelles il s'était attaché avec une ardeur dont il avait donné la preuve, lui accordait une subvention de quatre sous par jour.
C'était l'été. Nous mangions la salade aux pommes de terre. Ma mère ne parlait pas et mon père comprenait bien que le représentant de la République lui faisait le coup classique d'une générosité si maigre qu'il devenait impossible d'en user et qu'il n'était plus que de renoncer.
- Il n'ira pas, dit ma mère avec accablement.
Mon père fut un moment sans répondre, puis il dit:
- Il ira.
Je n'y suis allé que par un surcroît de privations de tout le monde et grâce aussi à la compréhension d'un principal de collège qui s'efforça de me donner ma chance. Il obtint des répétiteurs qu'ils renonçassent à quelque redevance qui grossissait un peu leurs maigres traitements. J'allais être ce que l'on nommait un "externe surveillé mangeant la soupe", et cela veut dire que le collège me servirait une assiette de soupe à midi, après quoi j'avalerais la tartine que j'aurais apportée de la maison, et tout serait fini pour la journée. Si je dis maintenant à la canaille de conseiller qu'il a fallu que j'aie, partant à douze ans de ce pas, et pour tenir le coup au physique, des racines plus solides qu'il ne l'imaginait, je veux espérer qu'il en conviendra. Mais j'y pense, il est mort. J'espère que le Seigneur n'a pas admis son âme.
Mon père dut décider si je suivrais les cours de l'enseignement classique ou du moderne. Ce n'était là pour lui que des mots; il s'en fut prendre conseil du maître d'école.
Le maître d'école - je le vois fort bien encore - se tenait debout près de l'armoire aux fournitures dont la porte était entr'ouverte. Il réfléchit en grattant sa moustache noire.
- Le latin, le grec, c'est plutôt pour faire, dit-il, non sans une pointe d'incertitude, des médecins, des notaires...
Comme il n'y avait aucune chance que je fusse jamais notaire, nous optâmes pour l'enseignement moderne.