XIX. LE COLLÈGE.—Esquisse de la ville du Quesnoy. L'adieu à la joie.

J'avais douze ans quand je dus abandonner la joie naturelle; elle ne m'est plus revenue depuis cet âge que par intervalles. C'était un courant continu, un fleuve à ma mesure. Ce n'est plus qu'un accident, un bouquet de feu d'artifice déclinant à peine ouvert. C'est aujourd'hui un état qui n'emprunte plus rien à l'instinct, trop réfléchi, trop recherché, trop médité, trop sollicité par la perpétuelle quête humaine; et pourtant je suis un homme que l'on tient pour enclin à l'optimisme. Le travail de l'esprit, dont j'ai le besoin, m'apparaît désormais comme une lumière d'aurore; il n'aboutit jamais à l'explosion radieuse de midi. Il s'enrichit en articulant ses parties; souvent sa simplicité n'est que feinte. Hélas ! il ne manque pas d'étendre sa manière, sa soucieuse emprise, à l'organisation générale de ma vie. Mais que ne donnerais-je pour éclater de rire comme un bûcheron !

J'entrai au collège du Quesnoy et l'affaire débuta comme un symbole des restrictions auxquelles j'allais être soumis; ce lundi-là, la fête du village battait son plein. En m'en allant, je passai près des guirlandes et des lampions multicolores, près des chevaux de bois à ce moment endormis sous leur bâche et qui se réveilleraient tout à l'heure aux sons d'une fanfare éclatante. A vrai dire, je n'en avais point de regrets. J'étais surtout ému. Le paysan, le fils du cantonnier appréhendait de rencontrer les fils des bourgeois. Quel serait leur accueil ? N'allaient-ils pas le mépriser, le moquer ? Le pauvre n'a pas confiance en soi.

Mes parents, à l'occasion d'un événement capital comme celui que représentait l'entrée de leur enfant au collège, m'avaient fait faire un vêtement neuf; ils se priveraient un peu plus pour le payer. Je songe au silence de mon père ce matin-là, sur le rail; ses camarades doivent le complimenter, tout en le trouvant entre eux bien présomptueux. Certainement ma mère tremble. Pour tous les deux, l'entreprise est déraisonnable, très au-dessus de leurs moyens.

J'ai sous le bras une serviette neuve qui contient mon déjeuner. Elle m'a été donnée par mon oncle le tailleur qui la reçoit lui-même de son fournisseur, garnie d'échantillons; elle porte une marque de drapier. Comme elle est en moleskine, elle ne résistera guère à l'usage. Percée après un trimestre, en pièces et en morceaux après un autre, il en faudra changer à chaque rentrée, ce qui sera possible, le drapier renouvelant sa collection une fois l'an et la renouvelant heureusement dans les mêmes formes.

Pour le trajet en chemin de fer, mon père a obtenu pour moi, ce qui est de règle pour les fils d'employés, un permis de circulation qui, tout d'abord, me donne droit à la deuxième classe, où je ne mettrai jamais les pieds, et sera ramené par la suite à la troisième. Au passage, je me penche à la fenêtre. Mon père, appuyé des deux mains sur sa pioche, me cherche des yeux; je lui fais des signes qui doivent le réconforter.

***

L'avenue de la Gare, au Quesnoy, était, à cette époque, à peine bâtie. Ombragée par d'abondants tilleuls, elle courait à travers des terrains vagues, puis enjambait le fossé qui entoure cette vieille ville forte, encore aujourd'hui ceinturée de remparts. Une grille tenait la place de l'ancien pont-levis. De là partait et part toujours une rue pavée de grès, bordée de maisons d'un étage badigeonnées à la chaux, leurs fenêtres garnies de rideaux à guipure qui retombaient derrière des pots de géraniums, leurs portes bien closes, paisibles comme des cloîtres.

Le beffroi dressait sa flèche au-dessus des toitures d'ardoise. Il sonnait les heures et c'était le seul bruit qui frappât la ville avec celui des carrioles et des charrettes, dont les roues cerclées de fer sautaient sur les pavés; j'oublie la déchirante école des clairons du 84e de ligne où j'ai eu plus tard l'honneur de m'ennuyer ferme. Peu de passants sur les trottoirs. Les artisans se tenaient dans leur atelier, les commerçants dans leur boutique, les ménagères dans leur cuisine, le notaire derrière ses panonceaux et le pharmacien parmi ses bocaux couverts d'inscriptions latines. Les chiens aboyaient-ils ? Je n'en suis pas sûr. Je devais plus tard faire connaissance avec le buste du sénateur, gloire locale, qui, dans un jardin public triste et désert, servait de perchoir aux moineaux. Telle était la ville où j'entrais, nid de silence, serrée dans son corset de pierre, au centre d'une plaine morcelée, à côté d'un étang où les pêcheurs ne menaient pas d'esclandres, à peine animée par le marché hebdomadaire qui se tenait sur une place d'armes pavée de façon à vous déboîter les chevilles, secouée par une foire annuelle, foire au pain d'épice, qui faisait pendant deux après-midi de dimanches le même tapage que toutes les foires.

Mais, ce matin-là, je ne pensais pas que je dusse un jour me laisser aller à peindre sommairement une petite cité dépourvue d'intérêt. J'avais passé le bureau de l'octroi; le collège y faisait suite.

Je ne sais rien de moins ouvert, de moins accueillant que le bâtiment de ce collège où j'allais abandonner six années de ma jeune vie. Rien de plus terne au physique, de plus morne au moral. Un long mur badigeonné d'un ocre sans vertu, percé de fenêtres où la peinture tient lieu de rideaux et d'un porche qui mène à une cour noire et donne sur une aile qui respire le couvent, la prison, tant de mélancolie.

Maintenant, je vais et viens tout seul dans cette cour, sans appuis, sans repères. Les citadins ne s'occupent pas de moi. Ils ne me voient même pas. Ils se retrouvent après les vacances, ils poussent des cris d'allégresse, ils se bousculent. Je me sens très désemparé. Où suis-je ? Que faire ? La cloche sonne. Je ne sais où me rendre. Les élèves se rangent, et parmi tous ces rangs, qui me dira quel est le mien ? C'était plus simple à l'école. Je reste seul au pied d'un arbre. Heureusement, un camarade du village vient me tirer par la manche. Il m'entraîne.

Je me retrouve dans la classe de M. Laïs. Je me suis assis sur un banc, au hasard, là où j'ai trouvé de la place. Je regarde et j'attends. Mon cœur bat.

M. Laïs enseigne le latin aux élèves de l'enseignement classique et l'histoire ancienne à tout le monde. C'est un petit homme déjà sur l'âge, grisonnant, maigre, une moustache de chat, doté de bienveillance. Je le soupçonnerai plus tard de fantaisie et de scepticisme. Il possède une voix haute perchée dont on jurerait qu'il s'amuse.

Pour le moment, M. Laïs n'enseigne rien du tout. Il recueille, dans un grand brouhaha, l'adresse de nos parents. J'entends les réponses de mes nouveaux camarades, je les écoute. Leurs pères sont médecins, notaires, avoués, percepteurs, banquiers, vétérinaires, propriétaires, négociants. (J'ai remarqué plus tard que le fils du moindre boutiquier de la petite ville fait de son père un négociant.) Il en est de ces garçons qui répondent avec un tranquille orgueil: maire. Je pense avec angoisse que mon père n'est même pas conseiller municipal. Pour un peu, je le lui reprocherais.

- Jouglet ! dit M. Laïs.

Je me lève. Je vais claironner ma réponse, en bon élève que je suis; je la claironnerai en tremblant.

- Jouglet, Antoine, Joseph, demeurant à Gommegnies-Carnoy, cantonnier au chemin de fer.

La classe éclate de rire.

- Du silence ! fait M. Laïs.

Il sourit dans sa moustache. Il se tourne vers moi et dit: "Très bien, très bien." Il ne cesse pas de sourire.

Je me rassieds sous les yeux des aristocrates. Je suis en sueur. Tout de même, le premier cap est franchi.

A présent, M. Laïs établit la liste des cahiers que nous devons acquérir: cahier de brouillon, cahier de mise au propre, cahier de dessin, cahier d'histoire, de géographie, de sciences; restons-en là. Les professeurs écartaient alors les manuels, ils dictaient leur cours. Une demi-heure de récitation, une demi-heure de dictée. Ce n'est pas une mauvaise façon de tuer le temps pour un professeur. Les livres étaient en location. Ayant calculé le prix que j'aurais à débourser pour l'achat de ces cahiers que le principal fournissait, je m'aperçus que je n'avais pas en poche une somme d'argent suffisante. Ma mère m'avait confié dix-sept sous, une fortune, dont une pièce de dix placée dans le gousset de milieu de mon porte-monnaie, deux pièces de deux et trois petits sous.

Je courus vers M. Laïs, poussé par mon angoisse. Mais ce brave homme me rassura; le paiement s'effectuait en fin de trimestre. Je respirai.

- Tu es boursier ? me demanda un gros joufflu du nom de Ladrière.

Je répondis que j'étais boursier. A la récréation, je restai seul.

Vint l'heure de midi. J'entrai au réfectoire et me fis renseigner par le surveillant général, qui présidait au repas et maintenait la discipline à coups de retenues.

On le nommait M. Meunier. C'était un célibataire, vieux d'après mon jugement puisqu'il passait la quarantaine, plutôt gras, chauve, râpe. Il logeait au collège, déjeunait à la table du principal, se laissait payer un verre de bière, offrir un cigare, et ne rendait jamais ces politesses. Il était avare à lui seul comme une compagnie de rats, s'il est vrai que les rats sont avares. Il mourut millionnaire et, comme dans le film, "ne l'emporta pas avec lui".

J'étais donc un "externe surveillé mangeant la soupe". Cette soupe avalée, je dépliai non sans vanité un paquet qui contenait une longue tartine de confitures.

Je vis à ce moment que la plupart de mes camarades tiraient de dessous le banc et posaient sur la table un panier. Ils en sortaient qui du lard, qui du jambon, qui un beefsteak, des légumes, du fromage, voire un fruit. Ma vanité s'évanouit comme se rompt la plus pompeuse des bulles de savon quand la frappe un sec courant d'air.

- Tu peux manger du pain plié dans du papier de journal ? me dit le garçon qui me faisait face, qui se nommait Lecat et dont, parfaitement éberlué, je considérais à ce moment, au petit doigt de la main gauche, un ongle long comme une spatule de pharmacien, ce qui devait être le signe d'une élégance qu'on n'imagine même pas au village, où l'on a généralement les ongles rognés et les doigts courtauds. Je ne comprenais pas.

- Moi, fit-il encore, je ne pourrais pas.

***

Ainsi commença cette première journée de ma rencontre avec les humanités et plus exactement avec les fils des hommes. Je ne rentrai cependant pas chez nous dans la détresse. M. Martin, qui professait le français en tiraillant sur sa barbiche noire ornée de fils d'argent et en rétablissant toutes les dix minutes le pli de son pantalon, M. Martin, dans l'après-midi, nous avait donné du travail, et là j'étais dans mon élément.

Je rentrais avec la hâte de raconter à mon père et à ma mère, qui déjà m'attendaient sur leur porte, la grande aventure. Je suivais nos chemins bordés de prairies. Je disais bonsoir au laitier, au forgeron; je caressais le chien du contrebandier. Les prunelliers, je le remarquais, gardaient encore ces baies avec lesquelles nous fabriquions de l'encre violette; j'ignorais que je n'en fabriquerais plus. Les scabieuses mettaient dans les bas-fonds leurs taches mauves et je ne soupçonnais pas que le temps me manquerait désormais d'en assembler des bouquets. Les talus gardaient leurs campanules. J'en cueillis une dont je fermai la corolle entre deux doigts et que j'écrasai sur mon front comme nous le faisions de coutume; elle y claqua: et je ne savais pas du tout que je mettais ainsi, avec ce point sonore, un point final à la joie simple de mon enfance, de ma vie.


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