Hiver comme été, les jours de classe, je me levais un peu après six heures. Déjà, mon père était parti piocher le ballast. Ma mère n'était plus. Ma grand-mère la remplaçait dans les travaux du ménage. Installée à la maison, elle cuisait la soupe, préparait les fricassées et faisait les lessives.
A partir de décembre, nous devions rompre la glace dans le tonneau qui recueillait les eaux de pluie et ma grand-mère s'en chargeait pour moi. Elle mettait fondre la glace sur le poêle, dans une cuvette; ce traitement écossais lézarda et ébrécha fort vite l'émail. Allant du poêle, qui ronflait en digérant son charbon gras, au miroir large comme un petit atlas, entouré d'un cadre de bois verni orné de deux baguettes noires, je me lavais le visage et les mains, sans savon en semaine; c'était vite fait. Le savon, nous le réservions pour le dimanche.
Pendant ce temps, ma grand-mère préparait le café au lait et beurrait les tartines. Je m'asseyais à table. Il faisait encore nuit. La lampe à pétrole était allumée. Le cône de lumière éclairait le bol de faïence, la miche et les miettes qui étaient demeurées sur la toile cirée après le repas de mon père. Je ne manquais pas d'appétit. J'en avais à revendre au contraire. J'ai toujours été un gros mangeur, avis à qui m'invite. Ma grand-mère se tenait auprès de moi. "Vous voulez encore du jus ?" me demandait-elle dès qu'elle s'apercevait que le pain avait bu le liquide. Elle était bonne et attentive.
Je me levais. J'essuyais à quelque torchon mes doigts qui avaient trempé dans le café au lait. Ma serviette m'attendait, posée sur une chaise, bourrée de livres et de cahiers. Mon manteau sur le dos, un cache-nez autour des oreilles, le capuchon relevé, aux pieds des souliers fabriqués par le cordonnier du village, équipé comme le facteur, à part la canne et le képi, j'embrassais ma grand-mère et prenais la route.
Le jour hésitait à naître; quelques étoiles s'attardaient. Un nuage commençait la procession du ciel. Mais il n'est pas du destin d'un enfant de participer dans son âme à la grandeur mystérieuse du lever du jour. Je marchais entre des haies aussi impénétrables que des talus, entre des tas de cailloux bleus, à présent tout noirs. Pas un bruit, hormis celui du feuillage des peupliers; si mobile, il cliquette au moindre souffle. J'allais bon pas. Parvenu à la hauteur de la boucherie, j'obliquais, je m'engageais dans la cour. Mon condisciple Armand demeurait là, élevé par son oncle Anselme.
La maison est longue et basse. J'entrais par la porte de l'étable. Nul ne se fût risqué à pénétrer dans la pièce d'apparat que possèdent les gens à l'aise, les notables, le boucher, par exemple, celle qu'on appelle "la chambre", qui possède, garni d'un dessus de guipure, un lit où l'on n'étend jamais ses membres, même une fois mort, des chaises où l'on ne pose jamais son derrière, un vase qui contient un bouquet de fleurs artificielles durables et qui se passent de père en fils. On n'entre là qu'en ôtant ses sabots, sur la pointe des pieds; tout juste si l'on ne fait pas le signe de croix.
Les vaches étaient debout et remuaient. La mère d'Anselme avait fini de les traire. Je défilais, évitant les flaques de purin, devant les croupes et les queues, saisi à la gorge par une aigre odeur d'ammoniaque et d'urine qui ne me gênait pas, j'en avais l'habitude, dans un de ces clairs-obscurs que Rembrandt a dû considérer avant moi dans les chaumières de son pays flamand. Le cheval, au bout de la rangée, piétinait et tapait dans le bat-flanc; c'est un animal moins placide, moins philosophe que la vache. Au surplus, un boucher se doit de posséder un cheval fringant. La porte de la pièce d'habitation ouvrait dans l'étable, de telle sorte que les gens profitaient pendant la nuit de la bonne chaleur des bêtes; s'ils profitaient aussi de leur odeur, c'était par surcroît et sans importance.
Armand n'était jamais en avance. J'avais dit bonjour, je m'étais assis; il fallait le houspiller. Pendant qu'il finissait d'avaler son café au lait, puis qu'il se harnachait, mes yeux glissaient sur un paysage familier, composé, comme celui de notre maison, de tasses sales et de miettes de pain répandues sur une toile cirée, d'un poêle dont la panse rouge était fendue et dont la table portait une casserole et une cafetière, d'un lit non refait; il faut y ajouter des seaux remplis de lait autour desquels rôdait le chat.
- Te voilà parti ? me disait Anselme.
La phrase était rituelle et elle me faisait plaisir. J'aimais qu'Anselme s'avisât de ma présence. Ce grand gaillard hardi, maigre et barbu, ce conseiller municipal par intermittence, cet homme de gauche sans éclipses qui comptait de terribles ennemis lesquels tiraient sur lui à l'embuscade tandis qu'il les affrontait à découvert, nous l'aimions bien dans le hameau.
Nous nous remettions en chemin, Armand et moi. Il était de deux ou trois ans mon aîné; il ne brillait pas aux études. Nous tenions le milieu de la chaussée, nous allions au pas. De quoi devisions-nous ? Des camarades, des professeurs, des jeux, des filles ? De tout un peu, sans doute. J'apercevais bientôt ma tante sur sa porte; elle me tendait un bout de chocolat qui constituerait le dessert d'un déjeuner dont une tartine fit pendant des années le plat de résistance.
Le marchand de bois du pays me guettait, celui-là même qu'après son accession curieusement rapide à la fortune sa jeune servante, à lui dévouée jusqu'au bout, avait fait nommer "monsieur" par tout le monde. Il me remettait une lettre destinée à l'huissier de la ville. Impossible de refuser de la porter sans faire courir du même coup à mon oncle le tailleur le risque de perdre ce client. Il en était ainsi, il doit toujours en être ainsi dans les villages: on se connaît trop pour se désobliger en rien; d'emblée la guerre totale, franche ou sournoise, éclaterait. Le marchand de bois commençait par décoller le timbre de l'enveloppe, mais il ne me donnait pas les deux sous qu'il récupérait de ce fait. Un million, c'est quand même composé de pièces de deux sous; il le montrait.
Quand nous arrivions à la gare, ou notre groupe de paysans se reformait, vers les sept heures du matin, nous avions déjà collecté maints garçons, fils de cultivateurs, qui arrivaient par les différents chemins du hameau. Il y avait Dupont qui, dans la bagarre, lançait ses bras à tort et à travers comme des pattes de faucheux; il était plutôt hurluberlu. Le compagnon que le même affluent nous apportait représentait le sérieux et le studieux, exactement le bon élève, j'entends du genre appliqué; c'est pourquoi nous le nommions monsieur, encore qu'il n'eut que douze ans. M. Boez se montrait toutefois sujet à des colères violentes; elles éclataient hors de lui comme le feu quand il a couvé pendant des heures sous la paille; il explose. Il se venge. Jovial, un rire ouvert d'une oreille à l'autre comme par un coup de ciseaux, les yeux d'un bleu de petite poésie, les cheveux de maïs dans un temps où même les belles n'y pensaient pas, apparaissait "Tarte à Prones", autrement dit "Tarte aux Prunes". Il débouchait du passage à niveau quand le train stoppait. On jubilait à l'idée qu'il le raterait; on avait beau hurler, à moitié sortis par la vitre: "L'aura ! L'aura pas !" Il ne le ratait jamais. Il s'abattait sur une banquette, soufflant comme la locomotive, époumoné, hilare. J'imagine aujourd'hui que le mécanicien, brave homme, lui accordait ses dix secondes de répit.
Nous étions plus nombreux que je l'ai montré jusqu'ici: une bonne douzaine dans la voiture, mais le complément ne vaut pas que je l'envisage. C'étaient des fils de fonctionnaires, embossés par aventure dans notre port et prêts à reprendre le large, des garçons faits pour être tenus à la douillette, même le jeudi, tous marqués de cette tare qu'ils parlaient français. En général, ils portaient lorgnon. Ils sont devenus des fonctionnaires, comme leurs pères, ou en vertu des ambitions de leurs pères.
Un seul, qui cependant venait du centre du village, échappait à cette séquelle d'apprentis bourgeois. Ce fils du chapelier Payen, qui savait pousser des cris stridents, chahuter dans le wagon, parler haut à la barbe des gens, ce gars, franc du collier, ce contraire de petit monsieur, qui se colletait et qui jouait à corps perdu, nous l'avions admis d'emblée dans le groupe des parfaits. Il était roux et il portait le prénom d'Aur. Il le porte toujours, mais sa tignasse a perdu de ses tons fauves. S'il a opté pour le baragouin des prétoires, il n'a pas oublié le langage de ses pères et, de ce fait, s'est maintenu dans l'estime des bûcherons. Pour Dupont, il vend des purgatifs et de la poudre vermifuge aux ménagères et il leur vendrait tout aussi bien de la mort aux rats; son royaume n'est pas dans les pots. Le garde forestier Armand a fait la chasse aux braconniers, au clair de lune, et le douanier "Tarte à Prones" l'a faite aux fraudeurs qui n'étaient pas moins malins que lui et qui étaient plus dégourdis. M. Boez est mort à la guerre.
Enfin le train nous emportait. Il roulait sur les remblais et dans les tranchées. Il y menait l'assourdissant fracas de ces vieux wagons de bois que les ingénieurs reléguaient sur les lignes secondaires; il ne couvrait pas pour cela nos clameurs. Nous avions de quoi nous exciter: le voisinage d'un demi-quarteron de filles qui s'en allaient recevoir à la ville, chez Mlle Julie, l'enseignement de ces manières par la vertu desquelles on fait une mascarade d'une franche paysannerie. Le jour blême s'efforçait maintenant vers les tristes compartiments. Il éclairait le coq de fer à la pointe du clocher, les tuiles d'une ferme, les pommiers chaulés des prairies, les saules d'un ravin; les chapelles de pierre blanchissaient dans le cimetière. Nous passions à toute vapeur sous le pont de l'Alouette; encore quelques tours de roue et le beffroi de la ville serait en vue, sa flèche et sa coupole coifferaient les bosquets.
Mes premiers grands serrements de cur, je les ai connus dans l'avenue de la Gare, au Quesnoy, sous les tilleuls, à cent mètres de la porte de la ville. Ils se renouvelèrent pendant des mois. Ils étaient liés à la vue du collège.
Nous arrivions a cet endroit où les fossés des fortifications laissent le champ libre au regard, là où l'énorme rempart dresse ses murs de briques et sa tendre crête de sapins et d'herbe. Mais par delà, badigeonné de cet ocre que l'architecte a préféré rendre terne alors qu'il aurait pu le faire rayonnant, se détachait sur le ciel le bâtiment qui n'a pas d'âme. Ah ! non, mon école ne montrait pas cet air de maussade indifférence, ce morne inhumain; et les instituteurs ne gardaient pas avec nous la distance de ce chapitre de professeurs que je verrais dans un moment, le cur étreint, aller et venir en palabrant, les mains sous les basques de leur jaquette ou de leur redingote. Ils se mêlaient à nos jeux, ils étaient de notre pâte, ils étaient de notre sang. Ils nous nommaient par nos prénoms. Leurs yeux se posaient sur les nôtres. Nous recevions d'eux des gifles; c'est que nous l'avions mérité. Nos pères ne pensaient pas à se plaindre comme il fut de coutume par la suite; nos pères savaient que ces maîtres agissaient comme ils eussent agi eux-mêmes et qu'une bonne correction témoigne d'un vif mécontentement du cur. Nos maîtres primaires ne considéraient pas notre petit monde du haut d'une importante taille et, s'ils s'élevaient du peuple, ce n'était pas pour s'en éloigner.
Quand nous entrions dans la cour, les pensionnaires accouraient respirer sur nous l'air du dehors. A cet âge en boutons, il leur pressait surtout d'apprendre que nous avions bousculé les demoiselles. Ils les regardaient passer par l'enfilade du porche. Qu'elles risquassent un regard vers eux, l'effervescence montait dans les propos A leur tour, ils nous contaient les blagues et les chahuts. On avait vu venir un nouveau pion, du nom de Monatte. (Il devait s'illustrer par la suite à la Confédération Générale du Travail.) C'était un homme de petite taille que je bousculai un jour, par pure malencontre, l'ayant pris de dos pour un élève, ce qui ne l'empêcha pas de me consigner le jeudi; un passionné qui flottait dans sa veste et qui était constitué en bonne partie par un visage pâle, des yeux froids et une abondante chevelure noire. Il avait introduit les pensionnaires dans la salle d'études et dare-dare en avait expédié cinq ou six à la retenue. Il s'asseyait dans sa chaire: "Un peu de silence, au travail, et rapidement !" La salle ne remuait, ne respirait pas plus qu'un hypogée.
Le groupe de filles passé, la troupe des garçons refluait dans la cour, s'y poursuivait, s'y divisait, s'y dispersait. Ils braillaient, n'effarouchant pas les pierrots qui voletaient parmi les marronniers dans lesquels une municipalité bornée vient de faire opérer une trouée de guerre. "On reprochait, m'explique-t-on, aux marrons qui tombaient de casser les vitres de la marquise." C'est drôlement écrit, mais que c'est significatif ! L'arbre est mort et le verre reste. Le marronnier a payé pour le marron, l'élève aussi. Quant à ce crétin d'édile, il n'y comprendra jamais rien, et que s'il a sauvé quelques deniers, c'est aux dépens de dix arbres splendides. Tant pis pour lui d'ailleurs, qui n'échappera pas à la vindicte des divinités de la terre, celles que la Chine honorait avant la Grèce. Ces Euménides danseront autour des oripeaux qui constituent son âme une danse dont il me dira des nouvelles; car j'y serai pour mener le chur de vengeance. En attendant, j'espère que les potaches, plus nobles que les vieillards, élèveront des arbres dans des pots. Je plaiderai pour eux dans un prétoire plus retentissant qu'une salle de collège.
Ces pensionnaires ne semblaient pas souffrir de l'internat; ils étaient pourtant habitués à la vie pleine d'espace. Sortis de l'école, les chemins, les prés, les chiens et les chevaux, la forêt leur appartenaient. Mais, à la vérité, la solitude n'étant pas un sain breuvage pour la plupart des hommes, la vie serrée en commun leur composait un autre plaisir, le même qu'ils éprouveraient plus tard à la caserne non par le fait des adjudants, mais par le fait des camarades. Pour la plupart, fils de terriens, que leurs pères désiraient pousser dans les études, un peu, pas trop, parce que ça faisait bien, mais qui saisiraient vers les quinze ans les mancherons de la charrue, ces pensionnaires avaient d'abord besoin d'une dépense physique que les jeux leur proposaient. Par leurs poursuites, leurs disputes et leurs bagarres, ils usaient à perdre haleine leur vigueur organique. Ce qui leur restait de tracas particuliers, propres à tous ceux que la puberté travaille, avait des objets précis. Les amitiés sentimentales entre garçons leur étaient étrangères. Ils pouvaient être de petits mâles; ils n'étaient pas de petits messieurs.
Ils n'auraient pas compris, pas plus que moi, ce que signifient les tendres regards et les frôlements et les billets doux de cette séquelle dont les exploits pourris ont contaminé depuis trop longtemps les livres, excitant les imbéciles. Ils seraient tombés sur le derrière si quelque camarade évadé des bagnes mous que sont ces pensionnats, ces pépinières d'invertis, leur avait fait pressentir la suite. Ils étaient mal ficelés, ils avaient des cheveux courts et quand même hirsutes, non des raies et des cosmétiquages; des visages sanguins, parfois sales et jamais parfumés; de l'encre aux doigts et non pas des gants; des blouses façonnées comme des sacs et non des vestons à taille; de gros bas de laine tricotés par leur mère et non des chaussettes; des bottines à clous, attachées avec des lacets en peau de chien, et non des souliers découverts.
J'en retrouvais dans leur nombre qui fleuraient bon les champs et la prairie, les feux de bois dans les talus, dont les grosses mains rougeaudes me rappelaient celui d'entre nous qui déjà sciait de long. Mais ce n'était pas pour eux que je venais à la ville; j'y venais pour recevoir ma part d'une distribution de science et la malchance voulait que le distributeur fût installé dans une chaire et que, un peu trop souvent, il s'en prévalût.
***
Il était huit heures. Le principal se plantait sur sa porte et la cloche sonnait.
D'un seul coup, une marée large comme la cour se mettait en marche vers le rivage, désordonnée, traversée de courants, encore sonore; et, dans l'instant d'après, on l'apercevait fractionnée en trois tronçons, le nez aux portes des salles d'études, alignée, à peu près immobile et silencieuse, à part les chuchotements.
Un nouveau son de cloche. Les répétiteurs, qui avaient pris leur place en serre-file, disaient: "Entrez." Les trois colonnes s'ébranlaient d'un pas traînant, se mouchant et reniflant, encore aux souvenirs des empoignades, bientôt aux réalités des abstractions, tournant le dos aux feuilles des arbres, implacablement menées vers les feuilles des livres. J'avais vu M. Père et M. Martin, le répétiteur pour les grands et le maître pour les petits dont j'étais, déboucher ensemble du porche. Je les retrouverais dans un moment, allant et venant de conserve sous les marronniers, l'il sourcilleux et le regard glaçant. J'imagine à présent que, comme la plupart des hommes, ils défaisaient et refaisaient les lois et les États et vomissaient certains hommes politiques de Paris. A les voir, mon angoisse, qui avait un peu fondu dans le bruyant commerce des pensionnaires, se reformait.
***
Je savais par cur mes leçons, mes devoirs étaient sans faute et bien écrits. La sixième, où je débutais, ne me paraissait pas pour le courant des matières, le calcul et le français, d'un niveau plus élevé que l'école primaire.
Les journées allaient maintenant se partager d'une façon régulière; les classes seraient coupées d'études, les récréations viendraient à heures fixes, et la seule différence, mais elle comptait, avec mes habitudes précédentes, c'est que je ne quitterais pas l'établissement pour le déjeuner et que je n'en sortirais qu'à la nuit.
Bien qu'il fût de petite taille, M. Martin aimait à se donner un air de cavalier, voire de mousquetaire. Il portait un chapeau de feutre à larges bords sinon à plumes, une barbiche taillée en pointe, sinon une royale, une veste qui rappelait le justaucorps. Il avait remplacé les bottes par le pantalon à la housarde. Il nous dominait du haut de son estrade. Sans doute, la vie moderne lui paraissait-elle insipide; le fait est qu'il bâillait sans fin. Il effilait ensuite sa moustache et sa barbe. Je n'ai pas gardé le moindre souvenir de son enseignement. Je n'ai gardé que le souvenir de sa prestance.
De temps à autre, M. Père le remplaçait. Les élèves le nommaient le Père Père, et ils avaient à cela bien du plaisir Il était le plus ancien des pions, un homme d'âge à mon sentiment, pas loin des trente ans. Je ne l'ai jamais vu que distingué comme une gravure de modes à l'usage du fond des provinces, vêtu d'une jaquette noire dont les pans battaient sur le pantalon à rayures et qui s'ouvrait sur un gilet de maharadjah, une cravate de maharahnée, tous les ramages de l'Orient; le col blanc à coins cassés brillait sous son menton comme un névé sous la cime de la montagne. Le lorgnon aussi brillait, dont la ganse moirée, limitrophe de l'oreille, où un tel homme eût pu porter des boucles, mais il n'en portait pas, rejoignait la boutonnière du col de la jaquette. Il se chaussait de souliers vernis. C'était le Brummel de la corporation.
L'acuité du souvenir étant fonction de l'intensité de l'impression, comme disait le lourdaud qui était bien incapable de m'enseigner une philosophie à laquelle il n'avait jamais rien compris, les miens à l'endroit de M. Père s'arrêtent là.
M. Laïs nous enseignait l'histoire ancienne, celle des Égyptiens, des Perses, des Mèdes, des Grecs, et s'arrêtait à Rome, essoufflé. Il y avait de quoi. La course est longue, celle d'une année scolaire. Mais M. Laïs n'a jamais pensé, on peut en être sûr, à se demander, ce qui après tout n'importe qu'aux Dieux, si certains grains échappés de sa main n'étaient pas de longtemps prédestinés, si ces grains de fer ou d'or, d'utilité ou de féerie, n'allaient pas se fixer dans un cerveau de douze ans et commencer en plein vide de son discours une germination illuminante. La première poésie dont j'alignai les jambages avait pour objet, banal mais non pour moi, le sphinx, qui n'était pas un symbole et rien qu'une grosse sculpture pour M. Laïs. Il est vrai que, plus tard, le Parthénon fut pour lui un beau bâtiment.
Je ne fais pas le procès d'un brave homme pour en noter l'insuffisance. Ce n'était pas insuffisance de connaissances, mais de culture. M. Laïs avait appris ce que le programme des examens l'avait obligé d'apprendre; il avait reçu son diplôme. Mais il ne s'était pas avisé que, ses manuels refermés, leur enseignement n'était guère qu'à son début et que c'est affaire personnelle que de le parfaire. Il n'était pas seul dans son cas et, par exemple, son collègue qui professait les mathématiques déclarait, sa licence acquise, "qu'il avait fini ses études". Voilà bien quel était le lourd défaut de ces éducateurs, souvent un verbalisme qui tient lieu de science et conduit vite à la fatuité. Le mieux que vous ayez à espérer dans ces cas-là, c'est que votre route soit régie par les astres.
En sixième, nous commencions l'étude des langues. Le professeur d'allemand montrait une jolie moustache et des yeux clairs. Il souffrait de n'avoir pas encore décroché sa licence. Etait-ce, par rapport à ses collègues le fait de cette infériorité en parchemins, toujours est-il qu'il menait sa classe avec nervosité. Cependant, il savait corriger et interroger, et il était juste. Je le craignais plus qu'un autre. Non pas en raison de la matière, où je n'étais pas loin d'exceller, mais en raison de ses incursions continuelles dans la politique. La classe lui tenait lieu de tribune. Il y pérorait, il y tonnait. Pas riche, tout juste son traitement pour vivre, et des enfants, il était, on se demande pourquoi, un conservateur fieffé.. Il était un clérical à tous crins, un nationaliste à tout casser. Peut-être devait-il à quelque évêque son maintien, que ne justifiait aucun grade, dans son poste de professeur; le clergé avait alors grand pouvoir dans l'Université.
Nous n'étions pas assis sur les bancs qu'il enfourchait son cheval et prenait avec lui le mors aux dents. Mon père passait dans le village pour un avancé, ce qu'il était. Je n'imagine pas qu'il fût connu comme tel à la ville. Dans tous les cas, je subissais les attaques qui se déclenchaient contre les suppôts de l'ennemi; je recevais la mitraille. Quand les yeux du professeur se portaient sur moi, je rentrais la tête dans mes épaules et mes joues s'empourpraient.
Payen, mon camarade, n'en menait pas plus large, dont le père était lui aussi un "républicain". A la sortie de la classe, nos condisciples nous considéraient avec dégoût. "On le sait, me dit un jour, avec sévérité, un fils de brasseur, un ignare qui prenait des leçons d'escrime avec un de ces guerriers qui n'ont jamais touché même un fleuret - mais ça faisait bien dans l'établissement, ça faisait cossu de se coller sur le bréchet un plastron rembourré, sur le visage une cage à mouches, et de ferrailler Dieu sait comme pendant que les miteux séchaient sur leur version et sur leur thème, qu'ils se laisseraient ensuite emprunter - on le sait que ton père a été Dreyfusard."
Tout cela n'était pas bien sympathique. Il est évident que le milieu nous admettait mal. Le fils portait le poids de ce que les enfants de la bourgeoisie considéraient comme la faute du père; il subissait encore la punition de sa pauvreté. J'ai raconté plus haut comment j'étais devenu boursier, et comment mon père allait devoir pendant des années, s'imposer d'inimaginables restrictions sur la nourriture pour compléter le prix de ces études qui n'étaient pas, en fait, ouvertes à sa classe. Le domestique n'a pas sa place dans le cercle du maître et l'héroïsme de mon père devait passer pour vanité. "Toi, me dit un jour avec mépris un rejeton de propriétaire, tu es inscrit sur le Grand Livre."
Hé ! oui, j'étais inscrit sur le Grand Livre, j'étais à la charge de la communauté comme mon père, cantonnier, était, j'imagine, à la charge de ses patrons milliardaires. Nous étions l'un et l'autre de ce fretin qu'on frit, des ventre-creux, mais, par bonheur, pas du tout des échines souples. La langue de mon père n'était pas du tout docile et aucunement prudente et mes poings se serraient vite. Laissons cela.
Le professeur d'anglais se nommait M. Véron. Pendant les six années où j'usai mes manches de lustrine et mes fonds de culotte sur les planches d'un chêne qui n'a pas fini d'en user, je ne lui ai connu qu'un seul costume: veston croisé et pantalon bleus, gilet chamois; deux chapeaux, le melon pour l'hiver et le canotier pour l'été; une canne. M. Véron a fait les délices de notre génération.
Il s'asseyait devant le poêle ou plutôt il prenait le poêle entre ses genoux, il l'enfourchait et, pendant deux heures, n'en démarrait pas. En hiver, son premier soin allait aux préparatifs de cette cuisson. On nourrissait le feu avec un mortier de charbon, de marne et d'eau. M. Véron emplissait le fourneau jusqu'au ras bord, ménageait à coups de tisonnier une cheminée dans la masse, assurait un bon tirage. Apres dix minutes, la panse était écarlate. Elle pétait sans délai et restait fendue pendant toute l'année. M. Véron, s'il était enrhumé du cerveau, suspendait son mouchoir à la clé. Après quoi, assuré de sa sécurité physique, il empruntait le livre d'un élève et commençait ses interrogations. Pour sa sécurité morale, il l'avait établie de mémoire d'homme et il l'affermissait, le cas échéant, avec une impudence inflexible. Il nous envoyait à la retenue du jeudi ou du dimanche pour un éternuement, un reniflement, un clin d'il. Ne parlons pas des bavardages à quoi le plus intrépide ne se fût pas risqué. Vous étiez "collé" si vous tourniez la tête. Vous l'étiez s'il pensait que vous l'aviez tournée. Il doublait la retenue si vous protestiez de votre innocence; il la triplait si vous persistiez à maintenir votre bon droit. A part cela, un rigolo.
Nous apprenions par cur, dans ce temps-là, des listes de mots. M. Véron interrogeait la classe entière, élève par élève, en suivant l'ordre alphabétique et sans jamais en dévier. De telle sorte que vous saviez immanquablement et pour toute l'année quand arriverait votre tour de répondre. Il débutait en ces termes: "Et comment dis-tu..." Qu'il posât ensuite cent ou deux cents questions, il ne variait pas une seule fois dans sa formule. Après tout, à quoi bon ? "Et comment dis-tu: un, une ? - A - "Et comment dis-tu: bébé, petit enfant ? - Babe." "Et comment dis-tu: lac ? - Lake." - "Très bien... Vinsse." ce qui voulait dire vingt. Car il avait aussi la manie des déformations verbales. C'était chez lui peut-être un sadisme. Il ne prononçait pas: "Mon petit ami"; il prononçait: "Mon petit lama." J'en passe et de plus drôles. Avec un pareil mirliflore, on avait des envies de pouffer cent fois par heure. Gare ! Il fallait pouffer en dedans.
M. Véron faisait réciter à chacun trois mots, pas un de plus, pas un de moins. Il commençait par le premier de la colonne et il en sautait un à chaque coup. Les mots impairs passaient dans la première fournée, les mots pairs dans la seconde. De telle sorte encore que vous saviez huit jours et même un an d'avance sur quels vocables de la langue anglaise porterait votre réponse. Il ne pouvait y avoir de surprise que lors de l'absence d'un camarade. C'est chose que vous connaissiez dès le matin; vous remontiez alors d'un cran dans la liste.
Pour les devoirs, M. Véron les corrigeait pendant la classe et jamais n'emportait une copie. Il les lisait à haute voix et les notait sur-le-champ. Nous étions une quarantaine à l'environner, n'ayant de mouvement que pendant la minute de l'interrogation, et toute l'affaire durait deux heures pendant lesquelles ce pittoresque magister monologuait quarante fois le même monologue. Nous fixions la rainure de la table d'un regard sidéré qui, à la fin, devenait un regard de veau. A quatre heures moins cinq, M. Véron rentrait son mouchoir bien sec dans sa poche, posait son melon sur son crâne chauve, empoignait sa canne par la dextre, logeait sa montre dans la senestre, se levait, s'allait planter devant la vitre, jouxte la porte, et saisissant des yeux le départ de la cloche, nous plantait là avant d'en entendre le son. Nous le regardions fuir, boitant des deux jambes et les bras écartés, une vraie caricature de pingouin.
M. Véron n'était pas très bien noté par les messieurs de l'Académie. Etait-ce à cause de sa méthode ? Ces messieurs avaient tort s'il faut s'en tenir aux résultats: le professeur arrivait à produire de bons élèves. Etait-ce pour cette raison qu'il portait volontiers, de la gare au champ de foire, les paniers des paysannes les plus rougeaudes, les plus fessues ? Chacun reste libre de son esthétique et celle de M. Véron avait été celle de Rubens. Les inspecteurs en haut de forme considéraient peut-être qu'un professeur qui véhicule des oies dans la ville de son magistère compromet d'avance la majesté d'une toge dont, une fois l'an, il exhibera le luisant et répandra la naphtaline. Des arriérés. Il se moquait bien d'eux, celui qui spécifiait sur sa feuille signalétique, à la colonne des avancements: "Depuis vingt ans, une promotion et une fièvre typhoïde." L'originalité d'un homme constitue en partie son prix humain et M. Véron finissait par nous amuser Que par ailleurs il peuplât à nos dépens la salle des retenues, nous ne le détestions quand même pas.
Il ne s'entendait pas au mieux avec ses collègues; je crois que, dans le fond de son esprit, il les méprisait. Il devait à la fois jouer un jeu par la bande et un autre plus naturel de loufoquerie.
Il tomba en grande querelle avec le professeur d'allemand, aisément excité. Il ne ratait pas une occasion de brocarder ce pédagogue. Les circulaires commençaient d'exposer et de recommander ces méthodes vivantes qui étaient à l'antipode de la méthode morte de M. Véron. Il convenait de s'entretenir et non de réciter, de composer plutôt que de traduire. Cela demandait de la part du maître une certaine action personnelle qui ne lui permettait pas de se rôtir les genoux.
Le professeur d'allemand avait sauté tout de suite sur la panacée; elle répondait à son tempérament. Nous avions vu les murs se couvrir de tableaux en couleurs qui représentaient le foyer, les saisons, les jeux, les métiers, et c'est devant ces scènes et ces paysages de papier, mais qui enfin étaient plus figuratifs que la page du manuel, que nous nous exercions au nouveau langage. La classe s'animait et je ne dis pas qu'elle s'améliorait. M. Véron, tout le temps qu'il resta fidèle à une manière qui lui permettait sa sieste, n'obtint pas de moindres résultats que son confrère qui lançait des étincelles. L'explication doit tenir en ceci: que l'examen écrit s'accordait plutôt à la façon du maître d'anglais. Nous apprenions mieux par lui à faire les devoirs. Quant à parler la langue, c'est une autre histoire, et le jour où, pour la première fois, après six ans de pratique scolaire, j'ai débarqué à Douvres, je n'étais pas plus avancé que je ne le fus plus tard à la douane chinoise de Yunnan-fou. Il faut ajouter que mon succès n'a pas été plus grand à Cologne.
Bref, notre M. Véron que, pour finir, le principal avait dû pousser et peut-être forcer à s'adapter à la mode du jour, s'y mettait avec une mauvaise humeur qu'il dirigea d'emblée contre son collègue, coupable d'avoir accepté, et peut-être suggéré, ces façons nouvelles. Il plaça sa vengeance dans les dialogues qu'il nous faisait apprendre par cur (évidemment), et ces dialogues avaient pour fin de ridiculiser le novateur. Je me souviens que, le bout de la baguette sur une gerbe de blé jaune comme un faisceau de rayons, qui passait par une lucarne, nous demandions quel imbécile avait pu loger le soleil dans le grenier, et nous le suggérions. Ce n'était pas du tout intelligent, mais il ne s'agissait pas d'intelligence; il s'agissait de représailles. Notre carnet de notes en profitait.
Je ne sais pas comment l'affaire s'est terminée, ayant quitté le collège en pleine bagarre. Mais en philosophie, dispensés des cours d'anglais, nous revenions quand même à la classe de M. Véron les jours où notre moyenne de dissertations s'avérait basse. Plantés devant l'image, nous en mettions et en remettions à tour de langue. M. Véron se tenait les côtes. Il nous payait d'un "Vinsse" inscrit dans la colonne des leçons; nous le priions d'en ajouter un dans la colonne des devoirs. Il ne s'y refusait pas. Je n'imagine pas qu'il devait à ses séjours en Angleterre d'être devenu ce qu'il était en réalité: un personnage de Dickens. Il traduisait David Copperfield avec une délectation impayable; il en jouissait jusque dans la bouche. Il était à la retraite quand il est mort; il s'était mis à jouer du piston.
Voilà la bonne amorce de transition pour passer d'un art à un autre, de la musique au dessin que M. Mousry nous enseignait.
La salle était ornée de plâtres. Homère, Vénus, un chapiteau, une frise du Parthénon encadraient la République. Nous commencions par le dessin géométrique et le dessin d'ornement, les inscriptions dans des cercles, les festons et les astragales, pour finir par la ronde-bosse. Je ne brillais nulle part. Nous nous servions de fusain, d'amadou, de crayons Conté et de compas. M. Mousry avait gardé le privilège de vendre ces fournitures. Il taillait lui-même nos crayons et les effilait tellement que, quand il avait tâté trois fois de son canif, le crayon était mort. Pour la boîte de compas, qui coûtait deux francs cinquante à son officine, je dus déclarer forfait. C'était la semaine de la foire. Mon père, un soir, vint me rejoindre à la ville. Nous allâmes de boutique en boutique et finîmes par découvrir une trousse convenable, faite de bois teinté en marron, moins élégante certes que celle du professeur, mais non moins efficace. Elle revenait à dix-huit sous.
M. Mousry portait les cheveux d'un artiste et montrait des yeux exorbités. On prétendait dans son entourage qu'il était entré en loge à Paris, normal comme vous et moi, et qu'il en était sorti sans nomination mais éberlué. Sa femme vendait des plâtres dans la ville.
Le professeur de gymnastique se nommait M. Farbus. Il nous apprenait la gymnastique irrationnelle et sans vertu qui était inscrite au programme, et il ne se demandait pas s'il pouvait en exister une autre. Il s'écriait d'une voix de stentor qui allait troubler les élèves jusque dans les classes: "Élévation verticale des bras, un, deux, un, deux !... Cessez ! - Élévation horizontale des bras, un, deux, un, deux !... Cessez !" Mais on comptait plus de "un, deux" que je n'en écris.
M. Farbus commandait encore: "Formez le cercle ! Formez la spirale !" L'exercice de la spirale était le plus amusant; nous nous enroulions sur le modèle d'une coquille d'escargot, puis le mouvement inverse se déroulait. Je me demandais quelle tête, quelles cornes ferait le petit mollusque si pareille aventure arrivait à sa maison.
M. Farbus nous enseignait encore cette boxe française qui marie si bien l'insuffisance à l'inefficacité et il n'avait pas son pareil pour faire claquer un mollet contre l'autre dans le lancement du coup de pied bas. C'est en vain que nous nous évertuions: impossible d'arriver à un effet pareil, net, sec, définitif. Nous n'avions pas les mollets qu'il faut. M. Farbus exigeait que nous regardions droit devant nous avec des yeux qui nous sortissent de la tête; c'est ce qu'il appelait regarder bien en face. Le visiteur découvrait avec surprise que ces gamins avaient les yeux pédonculés. M. Farbus était petit, rougeaud, costaud et, je crois, représentant d'assurances.
***
Quand je pense au principal, je revois d'abord le flottement courroucé d'une redingote. Soudain, le principal s'élançait à travers la cour, les bras levés, pareil à l'ange noir du châtiment; le feu sortait de ses lorgnons. Derrière lui s'ouvrait instantanément un sillage de silence qui s'élargissait jusqu'aux murs; la cour s'arrêtait d'exister. Les joueurs qui lançaient leurs billes avec le pouce et qui, de ce fait, marchaient à quatre pattes sur le sol, déjà s'étaient levés; et tout à l'heure, ils ne sauraient plus de qui c'était le tour de "chasser" ou de "caramboler". Les gendarmes qui poursuivaient le voleur s'arrêtaient pile; et tout à l'heure ils auraient oublié sur quel dos leurs mains justicières devaient s'abattre. Les grands, les rhétoriciens, les philosophes, ceux qui "se baladaient", cessaient de deviser du dimanche et des demoiselles. Le vent d'un cataclysme, les ténèbres d'une éclipse, comme ils figent, comme ils rendent stupides les animaux, avaient suspendu le cours de deux cents vies entre les ailes d'un bâtiment qui paraissait se mettre au garde à vous. Nous n'étions plus rien d'autre nous-mêmes, absolument minéralisés, que les monuments funéraires d'une nécropole. Le principal s'était arrêté devant deux élèves qui se cognaient.
Ils se séparaient; ils fléchissaient des genoux, du buste, des épaules; ils levaient au-dessus de leur tête un bras sans bouclier, celui de l'enfant qui a l'habitude des gifles, mais ils ne recevaient jamais de gifles, tout au moins de la main du principal. Il les foudroyait du lorgnon et laissait monter dans leurs oreilles une tornade de silence, puis disait: "Suivez-moi." Sa voix courait, roulait sur la terre et dans les arbres - il est certain que les moineaux avaient cessé de pépier - sonnait comme le coup de trompette du jugement. Il repartait d'un train non moins rapide, les basques toujours envolées, quoique à rebours, les bras toujours déployés quoique en sens contraire; si les verres n'étincelaient plus, c'était la faute du soleil qui n'avait pas suivi le mouvement. Et les coupables, tête basse, allaient dans le nouveau sillage. Le principal ne tournait la tête qu'une seule fois pour lancer un regard très sévère au pion qui grelottait dans son habit, fût-ce au cur de l'été; peut-être était-ce un poète, en tout cas rien d'un surveillant. Les coupables, mornes ombres, reniflaient. Ils entraient derrière Lui dans son bureau. La cour ne respirait pas encore.
Telle est l'autorité. Elle s'exerce en silence et rien que par le prestige de deux verres, de deux manchettes blanches et d'une redingote noire. Nous craignions le principal comme les voleurs craignent le gendarme. Nous n'avions pourtant rien volé. Il était partout à la fois et surtout là où on ne l'attendait pas. Il pénétrait dans la salle d'attente de la gare, le soir, à la minute où nous allions prendre d'assaut le train qui nous ramènerait à notre village et je n'irai pas jusqu'à dire que nous nous y tenions comme à la procession: les filles étaient dans le voisinage; nous faisions les farauds, nous fracassions leurs tympans. La redingote traversait en volant notre concert. Déjà justice était rendue. Nous étions faits pour la retenue du jeudi suivant.
Le lendemain, l'un ou l'autre des citadins nous expliquait le coup. Il prétendait avoir croisé dans le même quart d'heure, sous les tilleuls de l'avenue, une dame dans son jeune âge, endimanchée pendant la semaine et plus enveloppée de parfums que le coiffeur de la Grand' Place. Elle avait, c'était curieux, pris le sentier boueux qui mène au glacis des remparts, solitaire et boisé. Le principal suivait à vingt mètres, et pour finir nous constituions, selon ce médisant, l'alibi d'une frasque. A part la retenue, je trouvais l'affaire excitante.
Nous nous faisions agonir, dans cette gare, par la bibliothécaire dont nous bouchions l'éventaire. Après six semaines de patience et d'économie, je pus acquérir les Contes Drolatiques, de Balzac, qui coûtaient douze sous. Il survient, il saisit l'ouvrage, il le confisque et il écrit sur mon carnet: "Achète à la bibliothèque de la gare des livres qu'il ne devrait pas lire". Hé ! comment aurais-je pu être informé de la malfaisance d'un texte qui m'était inconnu ? Bien entendu le titre m'avait travaillé plus que le nom de l'auteur. Mais voilà, si tout de même ce n'avait été encore pour lui qu'un alibi...
Contrairement au professeur d'allemand, le principal était un homme de gauche, un radical. Cependant ses opinions ne paraissaient pas dans son enseignement. Il les exposait dans les comités politiques, où il était des plus prisés; son éloquence abondait en périodes rondes et fleuries. Son maître était Victor Hugo. La fraternité humaine ne connaissait pas de champion plus sincère, plus sonore aussi. Il rêvait d'être député et il l'eût été avec quelque chance, intelligent qu'il était, droit et capable de volonté.
Il écrivait des poésies dont il publia deux ou trois recueils. L'une d'eux porte pour titre: Les Chrysanthèmes. Quelle mélancolie ! C'était là, avec la politique, sa tarentule. Elle continua de le piquer lorsqu'il eut l'âge de la retraite. Les conditions matérielles et sociales de l'existence ne font souvent que contrarier les destinées. Les hommes sont rares qui s'imposent à eux-mêmes, ce qui est plus difficile que de s'imposer aux autres.
Cher Herlemont, il ne manquait pas de me tenir en sympathie dans les débuts de ma scolarité secondaire. Il avait obtenu pour le fils du cantonnier quelque réduction sur les prix; il s'était mis aussi en tête de faire augmenter le taux de sa pension. Je crois bien qu'il a fallu trois ou quatre ans pour m'en obtenir la moitié. Les justifications que je donnais, premier sur tous les tableaux, et son témoignage, ne valaient pas contre l'hostilité du conseiller général.
Voilà donc le cadre, le lieu d'asile, les piliers de la Jeunesse, ceux au moins autour desquels les garçons de onze à douze ans s'assemblaient. On ne me taxera pas d'ingratitude si le service de la vérité m'oblige à déclarer qu'une lumière bienfaisante ou simplement suffisante ne rayonnait pas de ces piliers.
L'enseignement était en même temps livresque et sans lucidité, sans personnalité, sans âme. une glane de notions éculées, une répétition de manuels. La culture de ces maîtres n'avait ni recul ni champ ni pénétration. La conception qu'ils s'étaient formée de leur tâche manquait de chaleur, voire d'intérêt. La plupart faisaient des heures de bureau, rien de plus. Ce qu'il peut exister de frémissement dans l'éveil d'une jeune tête leur avait toujours échappé; l'idée de la curiosité, celle de l'enthousiasme ne les effleuraient pas; elle les eût laissés sceptiques; le principal lui-même se moquera le jour où lui tomberont sous les yeux les premiers balbutiements poétiques d'un élève.
Ils gagnent leur vie comme le tâcheron gagne la sienne, payés au mois au lieu de l'être à l'heure. Ils ne sont pas tentés de faire du zèle, comme ils disent par ironie. En somme, ils ont trouvé leur gagne-pain dans ce métier comme ils l'auraient trouvé dans un autre. Le but, c'est la soupe, et l'acquisition de la soupe n'implique pas une vocation.
J'ai vécu ces premières années de collège de la seule façon qui m'était permise, en bon élève qui calligraphiait ses devoirs et débitait impeccablement ses leçons. J'ai fait des analyses et même de la linguistique élémentaire que J'apprenais par cur sans en soupçonner jamais le subtil agencement; c'était pour moi chose morose. J'ai fait des narrations sans qu'aucune trouée intelligente ne m'ait été ménagée ou suggérée sur des horizons de sensibilité ou de poésie. J'avais environ quatorze ans quand je lus, je crois que c'était dans Walter Scott, la traduction d'un chant ancien qui me donna l'ébranlement; et à partir de ce moment la vie de l'esprit se dédoubla en moi, celle du collège au second plan, ce qui fait que je devins un élève médiocre. Ce fut ma chance, inscrite en moi. J'ai peiné pour retenir les chronologies des dynasties des Pharaons et des rois mèdes; nul ne m'a proposé l'énigme des Pyramides, nul ne m'a révélé que, plus de trente siècles avant Lesseps, Ramsès avait entrepris de creuser le canal et que par conséquent la science ne date pas d'aujourd'hui et n'a jamais eu pour limites les frontières de mon pays. J'ai connu les rois de France règne par règne, leur avènement et leur mort, leurs cours et leurs fêtes, leurs guerres et leurs traités, sans même pressentir l'importance de la nation par qui s'établissait leur gloire. Je n'ai pas manqué dans l'interrogation une seule sous-préfecture, mais j'ai ignoré les caractères et les particularités des individus et des métiers. Que dire encore ? Toute matière se trouvait desséchée par des hommes d'ordinaire volonté et de compréhension restreinte, non pas tous incapables d'un effort, mais rebelles à l'idée qu'il y eût encore pour eux un effort à faire. Ils en avaient assez fait, ayant enlevé ce diplôme qu'ils ne considéraient en rien comme une base de départ, mais comme une arrivée, autrement dit la justification d'une inertie ou d'une paresse définitive. Et voilà le terrain dans quoi nous étions plantés.
***
Le soir venu, entre cinq et six heures, je travaillais à la salle d'études. Cette salle était de grandes dimensions. Meublée sur son pourtour de bancs d'ancienne forme, longs, faits de chêne à quoi le frottement des manches et des culottes avait rendu sa couleur naturelle, avec des encriers de plomb, elle montrait dans son milieu des tables d'un modèle récent, établies pour deux, taillées dans le hêtre, vernies de noir, avec des encriers de faïence. Cela rappelait assez l'école primaire. Des casiers couraient le long des murs, à hauteur de la tête, peints en marron, fermés au cadenas.
La plupart de mes camarades portaient des manches de lustrine et s'asseyaient sur des coussins. Ils arboraient, accrochées sur le front, des visières de carton vert qui garantissaient leurs yeux de la lumière des lampes. Nous étions alors éclairés par le gaz dont la lumière est blanche et crue. Je tenais ces coussins, ces visières, pour des objets de luxe. Il ne m'eût pas déplu d'en posséder.
Le surveillant présidait, assis sur une estrade, le dos au tableau noir. Il vaquait à ses propres affaires. Nous savions que M. Lejeune s'adonnait à la littérature et que M. Monatte écrivait des articles politiques. Nous n'étions pas des chahuteurs. M. Monatte pouvait, sans difficulté deux heures durant, démanteler la citadelle bourgeoise, M. Lejeune pouvait écrire des odes à sa fiancée.
C'était l'hiver. Je me matelassais et m'encapuchonnais. Ma serviette pesait à mon bras. Je sortais.
Passant d'un éclairage brutal à la nuit, un gouffre s'ouvrait d'un seul coup devant moi, noir à ne savoir où poser le pied; c'était la cour, barrée de bâtiments, couverte de marronniers dépouillés dans la ramure desquels de lourds nuages roulaient. Souvent, le vent les secouait et la pluie crépitait sur la marquise. Je m'enfonçais dans ce cher abîme avec allégresse.
Les intempéries ne limitent pas la liberté d'un petit paysan: l'averse, la neige, le verglas, ce lui sont des éléments familiers; il s'en accommode à peine sorti du berceau; il fait avec eux alliance; il y plonge. Une mère n'a pas l'idée d'asseoir son fils sur son giron, un jour d'école, en raison du mauvais temps, elle le prépare pour qu'il l'affronte.
Je retrouvais la rue de la Gare, l'octroi, les tilleuls de l'avenue. Le vent ronflait dans les fossés des remparts, sifflait dans les sapins des glacis. J'avais rejoint Armand, "Tarte à Prones" et les autres, à la sortie. Notre groupe fonçait, dents serrées, en silence, dans une forte communauté. Nous laissions derrière nous les pauvres camarades, la visière sur le nez, les fesses sur la plume, l'oreille dans un sifflement qui n'était pas celui de la bise ou du vent d'Écosse, qui était celui du gaz. Nous marchions dans les flaques. J'avais eu les pieds glacés pendant toute la journée; j'en avais souffert, et maintenant il n'y avait plus ombre de souffrance; j'avais chaud aux pieds, chaud à ces mains qui n'avaient jamais connu l'usage de gants. De temps en temps, l'un de nous marmonnait: "Qu'est-ce que ça souffle !" Alors on faisait un temps de galop. Les verrières de la gare étaient en vue.
Les trains n'étaient pas chauffés. Il en existait dont les wagons portaient un couloir central et d'autres dont les compartiments étaient cloisonnés. Dans les premiers, tout allait bien; on se donnait du mouvement. Quand la cloison des seconds n'allait qu'à mi-hauteur, on gardait le loisir de les escalader, quitte à se faire houspiller. Dès qu'il fallait s'enfermer dans ces boîtes misérables, on recommençait à geler.
La gare de Gommegnies, notre village, est bâtie au bord des champs. Elle n'était alors éclairée que par quelques lampes à pétrole. Ce n'était pas une gare bien importante; il n'y passait dans chaque sens qu'une demi-douzaine de trains de voyageurs. Son trafic se liait à l'exploitation de la forêt de Mormal. Les planches débitées par nos bûcherons allaient constituer dans les chantiers maritimes les carènes et les ponts de bateaux.
Nous traversions la gare en coup de vent, et de nouveau nous nous retrouvions dans le mauvais temps. La chaussée du Champ des Corneilles, le bien nommé, n'était pas commode. On s'y voyait pris d'écharpé par une de ces bourrasques du septentrion qui, portant des défis au mistral, aboutissent à démontrer aux hommes qu'elles les passent en violence. Elle nous prenait par le flanc comme une vague d'équinoxe d'une interminable haleine. Aucun obstacle ne s'opposait à elle depuis le pôle, la mer de Glace, le Groenland, les fiords. Elle s'était frottée à tous les icebergs, à toutes les banquises. Elle en avait arraché des aiguilles qu'elle transportait depuis des milliers de lieues pour vous les planter dans la peau. Le nez gelé - on avait le sentiment d'un prolongement de stalactite - les paupières cisaillées, on allait. Quelle tempête ! Accotés les uns aux autres, fonçant comme une rangée de harengs contre la marée, nous hélant et criant et ne manquant pas encore de nous bousculer, nous finissions par arriver à la hauteur du cabaret de Catherinette, où le talus faisait rempart; et quand nous nous étions ébroués, nous repartions d'un groupe moins compact, d'un pas plus dispersé, saluant derrière son carreau jaune le chaisier Miracle, maigre et pincé comme un écureuil, qui tressait des osiers, sans se soucier le moins du monde, ce bucolique, de la tourmente du ciel. Après venaient le cordonnier Désiré, gros et gras comme ce mammifère pachyderme dont je n'écris pas le nom par respect pour sa mémoire - Dieu ait son âme - et que nous faisions sauter sur sa sellette en heurtant du poing le montant de la fenêtre; le petit Adolphe, forgeron, qui nous vendait quarante sous le fer de nos crosses; l'église qui, à cette heure, retentissait des hymnes du Salut et où nous mettions volontiers le nez pour y reconnaître les filles; le forgeron Émile, lequel portait au rouge, dans un brasier de branches d'épines, les cercles des roues avant d'en garnir les jantes à coups de masse. Nous rencontrions aussi les chiens des contrebandiers; ils venaient nous flairer. Enfin, nous nous séparions. Armand entrait à la boucherie et Tarte à Prones en avait encore pour deux kilomètres dans la nuit d'encre et dans la boue; il arriverait un peu plus crotté que moi. A cette heure, les pensionnaires, tous au sec, se rangeaient et gagnaient, sous la conduite du surveillant, le réfectoire.
Nous n'avions pas toute l'année de pareilles bagarres avec les éléments. L'été se montre aussi dans le Nord et il existait pour nous, bien que tardif. A partir du mois de mai, nous regagnions nos maisons par le sentier des amoureux. Nous n'étions amoureux que de la nature, d'instinct bien sûr, sans théorie.
Le sentier, ce que nous appelons une cache, s'amorçait à la hauteur de la chapelle de saint Antoine, plantée sur un tertre, au bout d'un hameau de quatre fermes; les bonnes âmes viennent y faire des neuvaines.
D'abord serrée entre deux haies parallèles, que l'aubépine embaume, la cache d'Hitonsart s'ouvre ensuite à droite sur les champs de blé, un bel oreiller où le soleil couchant pose son front, puis se referme et va finir à la façon d'un goulet, de nouveau parfumée, à la hauteur de la maison du sabotier Carabole. Pendant le premier tiers du voyage, nous cueillions des branches d'aubépine dont nos mères composeraient des bouquets tenaces d'odeurs et de durée; pendant le second tiers, rampant comme des sauvages, nous nous appliquions à surprendre un fier chasseur et une belle bouchère qui s'attardaient volontiers sur un lit de chaume piqué de bleuets, non moins heureux que le soleil; enfin, le tracé de la cache épousant le cours d'un ruisselet, nous faisions la chasse aux têtards. J'emportais mes prisonniers dans notre cuvier; ils n'y résistaient jamais plus que ne résistèrent plus tard les bougainvillées rouges de Singapour que je prétendais acclimater en Provence. Les bougainvillées rouges se nourrissent dans la terre d'Asie, et le têtard dans l'eau courante, et l'homme, pas plus que le gamin, n'a de cesse qu'il n'ait compliqué les choses, tout cela est bien connu.
Nous nous mettions à table quand j'arrivais à la maison. Tant que ma mère vécut et tant que ma grand'mère put ensuite la remplacer, nous eûmes des menus variés quoique d'un seul plat, qui allaient des pommes de terre en robe des champs aux fricassées de pois et aux salades de laitues et de haricots. Puis je devins le cuisinier et l'affaire ne me plut qu'à demi.
Je commençais par allumer le feu puis je faisais bouillir, été comme hiver, des pommes de terre. A la fin, le menu apparut des plus monotones à mon père qui rentrait après moi; et il me fit remarquer que je pourrais bien cueillir une laitue dans le jardin; elles y montaient toutes en graine. Je répondis que je ne savais pas faire la salade, et ce n'était pas une réponse honnête. Je m'y appliquai toutefois le lendemain. De telle sorte que nous eûmes dès lors des menus sur deux tons, un jour les pommes de terre cuites à l'eau, avec le beurre et le fromage, et le jour suivant la laitue, l'endive ou la scarole, toujours avec les pommes de terre. Il y avait progrès dans les délices.
Le repas expédié, j'achevais mes devoirs et j'apprenais mes leçons. Je demandais à mon père de me les faire réciter, mais il n'y tenait guère, par pudeur d'un homme envers son enfant qu'il croit en train de se creuser un puits de science.
Si la nuit n'était pas tombée, mon père gagnait notre jardin; il y a toujours à faire, même sur une surface de quelques draps. Il sarclait ou il buttait; il procédait à la récolte des haricots qu'on enfile à la façon des grains des chapelets, à celle des aulx dont on tresse les queues, et que l'on garde les uns et les autres dans le grenier; à celle des pommes de terre, qu'on ensache et qu'on range à la cave; toute la réserve de l'hiver avec les poireaux qui se maintiennent dans le sol et qui résistent à la neige comme à la gelée; ce sont de fameux soldats.
Pour moi, j'aurais pu rejoindre ceux de mes camarades qui nous étaient voisins; nous aurions repris les jeux de l'école communale, la guiche et la caliborne, ou bien nous aurions poussé grand train sur la route nos cerceaux de fer. Mais ils étaient en apprentissage, la plupart dans la forêt, sabotiers ou abatteurs d'arbres, futurs bûcherons; et pour ceux qui restaient à la ferme de leurs parents, c'était l'heure de la traite des vaches. Je me serais tourné inutilement vers Armand; il rapportait plus de devoirs que moi et il était lent à les faire, n'ayant pas de goût pour l'étude; il en avait davantage pour les demoiselles. Je n'avais souvent d'autre ressource que d'ouvrir un livre. En hiver, je le fermais bientôt, mes paupières s'alourdissant. De la lutte que j'avais menée contre la tempête, il me venait une de ces bonnes fatigues qui vous endorment tout debout. J'allais rejoindre mon père qui se couchait tôt et dont je partageais le lit.
C'est ainsi que se passèrent mes premières années de collège. J'y étais estimé. Je ramenais chez nous les premiers prix à peu près en toutes matières. Seuls la gymnastique et le dessin laissaient à désirer et je n'étais pas satisfait de moi; j'eusse aimé y briller aussi. Mais j'avais beau écarquiller les yeux et les pousser hors des orbites, comme le recommandait M. Farbus, il ne le remarquait pas. M. Mousry ne portait pas plus grande attention à son élève: je taillais moi-même mes crayons.
Il n'importe. Tout allait s'organisant. Cette étreinte du cur que j'éprouvais à l'approche du collège et des professeurs, ces craintes, ces gênes s'atténueraient. Je m'habituerais aux jaquettes, aux redingotes, à la distance, à la froideur. Il apparut bientôt toutefois que je m'habituerais moins à l'incarcération quotidienne, au rétrécissement de mes libertés.