Je n'eus pas au village grande occasion de me dépenser dans ces années-là. Je me retrouvais seul. Mes ressources du jeudi, c'était d'aller passer quelques heures chez mon oncle le tailleur et chez mes tantes.
Chez mon oncle, je retrouvais mon cousin Martial, son apprenti, dont il n'était pas satisfait, vers les dix heures du matin. La colique de Martial coïncidait en effet tous les jours avec l'arrivée du Progrès du Nord; Martial emportait ce journal dans le petit endroit que vous pensez, et il n'en sortait qu'après l'avoir lu de la première à la dernière ligne, annonces comprises. Dès son retour, et pour améliorer l'atmosphère, je proposais des devinettes à la solution desquelles notre oncle, homme d'esprit vif, ne manquait pas de participer. Ce qui lui rendait de la bonne humeur. Ce n'était là pour moi que moyen de tuer le temps.
Mes trois tantes demeuraient au hameau et deux d'entre elles porte à porte. Ce qui fait qu'elles étaient assez souvent en froid. On est en froid pour un oui et pour un non, pour un soupçon, pour un racontar, ses neveux, d'une gentillesse et d'une serviabilité constantes et infinies, et je dois dire que les repas qu'elle m'offrait, et qu'elle était heureuse de me voir accepter, se montraient abondants et succulents. Après la mort de son mari, elle avait adopté un enfant de santé chétive, qu'elle ne put maintenir au delà des quinze ans. Ce fut elle qui se chargea de ma sur à la mort de notre mère. Encore que mon père lui fournît nombre de denrées, c'était un beau dévouement. J'ai souvenir - je ne mets pas ces choses sur le même plan - que, dans le désuvrement d'un jeudi, étant tombé en lisant sur une formule de pâtisserie, je prétendis faire de la pâte feuilletée. Elle me donna en riant tout son beurre et n'en usa plus de la semaine. Inutile d'ajouter que ma pâte s'avéra immangeable. Oui, c'était un brave cur, assez souvent en butte à l'humeur de ses surs, mais d'un si aimable commerce, d'une douceur si généreuse que je n'ai jamais fait que l'aimer.
Ma troisième tante, ma marraine, se nommait Désirée. Elle était la femme d'un sabotier, cet ex-prévôt d'armes dans un régiment de dragons et qui ne l'avait pas oublié. C'était une femme véhémente, sauf avec son mari. La parole lui sortait de la bouche comme le pet du derrière, je veux dire avec aussi peu de réflexion. Elle n'aimait pas mon père et je devais l'obliger à la décence sur ce chapitre. Elle se fût fait hacher pour nous.
C'est auprès d'elle et auprès de sa sur Chrysolée que, pendant les vacances d'une certaine année, je fus promu à la fonction de lecteur. Elles achetaient à tour de rôle je ne sais plus quel quotidien, Le Petit Parisien ou Le Petit Journal, où se déroulaient les péripéties d'un feuilleton larmoyant. L'angoisse montant tous les jours d'un degré, j'étais à mon poste avant le passage du vendeur. Il arrivait que mes tantes ne fussent pas d'accord sur le point de savoir à qui c'était de donner le sou; la discussion qui s'ouvrait, et qui était laborieuse, nous retardait d'un peu. Je finissais par entamer la lecture des nouveaux malheurs de Gogosse.
Tant je voyais bientôt mes tantes tourmentées, je m'interrompais pour leur dire: "N'allez pas vous tracasser pour Gogosse, c'est de la pure invention." Elles me rétorquaient avec ensemble qu'il était impossible d'inventer une histoire pareille, et tout ce qu'elles pouvaient me céder se tenait dans un arrangement possible des détails. Elles n'étaient pas loin de me trouver inhumain, qui mettais en doute la véracité d'un récit par lequel elles avaient l'occasion de verser des larmes. Elles en avaient versé pourtant leur bonne part dans leur vie.
Je ne les entendais jamais chanter en travaillant, contrairement à l'usage. Il est vrai qu'elles vieillissaient; elles avaient dans les trente ans. J'avais ouï naguère ma marraine roucouler d'une voix traînarde et non sans agrément la romance de l'oiseau qui vient de France. Elle était alors une jeune fille. Il faut croire que les soucis viennent après.
***
Oui, à la vérité, les jeudis du printemps et de l'été se montraient longs. Je faisais les courses des uns et des autres; je me tournais le plus souvent les pouces.
Il m'arrivait d'emplir quelques pots de mûres dans les taillis forestiers, quand ma tante Chrysolée m'y entraînait. Elle était beaucoup plus diligente que moi dans sa cueillette: je n'arrivais jamais à l'égaler.
Cependant, en hiver, je n'avais besoin ni d'elle ni de personne. J'ai parlé par ailleurs de cette variété de golf que nous nommons jeu de crosse. Ma crosse au poing, seul et libre, pendant des demi-jours entiers, je chassais la balle de hêtre à travers les prés, les pommiers défeuillés, les clôtures noires, les labours, la rivière. La neige ne m'arrêtait pas; à peine la pluie. Le meilleur temps, c'est quand il gèle. Alors, adieu les devinettes sur l'établi du tailleur, les malheurs de Gogosse chez les tantes. Je rentrais fourbu et crotté, ivre de grand air, décapé.
C'était le bienfait du village. Le terroir, d'où le bétail est retiré, en raison du froid, devenait en hiver une façon de terre banale; il devenait le champ de tous les jeux, et cela en vertu d'une coutume que les gens d'aujourd'hui sont parvenus à détruire, ayant pour eux le droit écrit. Les gens d'aujourd'hui ne parlent plus que de leur droit et ils ne s'aperçoivent pas que dans l'affaire ils jouent perdants: le bien d'autrui est plus étendu que leur bien particulier, du moins chez nous. Celui qui ne "cholera" que sur son propre champ, autant dire qu'il ne "choiera" plus. La belle malice ! Mais voilà, nous ne connaissions pas, au temps de ma jeunesse, ce genre de menus propriétaires à faux col, instruits à ce qu'ils croient et désireux de montrer leur suffisance, et je pouvais encore, Dieu merci, laver à l'air libre et sur la terre libre un système de bronches qui se chargeait de trop de miasmes dans l'air confiné du collège.
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