Le professeur de géographie, sur la porte de la classe les yeux légèrement brillants, et avec l'ombre de ce sourire qu'il se permettait entre sa moustache et sa mouche noires, me dit à mi-voix, penchant un peu de mon côté la tête:
- J'ai rencontré votre grand-oncle, ce matin.
Je pris un air aussi entendu que celui qu'il affectait lui-même. Mon grand-oncle était entre nous quelque chose comme un lien, le seul peut-être, d'ailleurs peu réel. A présent j'approchais des quinze ans, je comptais à la troisième classe où, d'excellent élève que j'avais été, je devenais un élève ordinaire. L'indifférence à l'égard de l'enseignement par matières m'avait envahi; mes notes baissaient
Le professeur de géographie s'était logé dans une auberge de notre village. Il lui convenait de faire à pied le trajet jusqu'à la ville, une demi-douzaine de kilomètres le matin; il en ferait le double le soir. Les gens, à cette époque, n'avaient pas d'inquiétude à l'égard des ressemelages; ni le cuir ni les clous ne manquaient. Le lundi, il arrivait à M. Gazin de rencontrer mon oncle Colas qui s'en allait faire à quatre ou cinq lieues de là son métier de charbonnier et qui n'empruntait pas la voie ferrée pour si peu de route. Colas, haut d'à peu près deux mètres, ouvrait des enjambées d'ogre. J'imagine que le professeur, moyen Poucet, allongeait sa foulée pour le suivre; il en éprouvait un grand contentement.
J'ai souvenir d'un vers mirlitonesque qu'il nous citait avec une conviction qui ne se raccordait pas au poétique:
Et les bons marcheurs font les bons soldats.
Car il aimait, étant un Lorrain du territoire annexé, l'armée dont il attendait tout, son foyer français, notre honneur. Pur patriote, âme délicate et scrupuleuse, savant comme un bénédictin dans sa partie et s'y perfectionnant sans répit, contrairement aux neuf dixièmes de ses collègues, lisant tout, si docte qu'il eût été beaucoup mieux placé dans une chaire de faculté que sur une estrade de collège, peut-être même un peu trop docte pour cette raison qu'il allait loin dans les détails et n'aboutissait à la fin de son cours que par un galop dans la ligne droite. Je ne sais pas s'il lira ces lignes; elles sont sans réserve. S'il les lit, qu'il les tienne pour ce qu'elles sont et sans aucune ambiguïté, un hommage.
Et il est évident, ceci dit, que nous le chahutions. C'est le propre du potache que de s'attaquer aux moins sévères et sa farce se découvre à l'occasion inconsciemment sinistre. On m'a raconté que ce Français très noble avait dû lire un jour sur son tableau noir, tracé par une main d'enfant stupide, qui n'en pensait rien: "A bas l'Alsace". Il en avait pleuré.
Je ne crois pas que l'histoire m'ait dit quelque chose et je tiens ce détachement pour un effet du système par lequel elle m'était enseignée. Nous en prenions les faits sous la dictée. Ils constituaient une suite interminable, je n'en découvrais pas le sens vivant, je ne pensais même pas que ce sens pût exister. Déjà le manuel valait mieux, que le maître écartait, avec ses images parlantes. Il eût fallu décanter l'histoire de ses incidents peu significatifs, il eût fallu la composer. J'étais par ailleurs tout à fait perdu dans la chronologie. Par exemple, je saisis bien en ce moment ce qui constitue les grands plans d'une révolution qui met en feu depuis un quart de siècle le monde entier et je me sens dans l'incapacité de la figurer par année. Mais il me fallait alors répondre avec précision sur les dates des règnes, des batailles et des traités, qu'il s'agit de l'Empire Romain ou du royaume de Clovis, de Charles VII ou de la Convention. Encore bien quand je ne me voyais pas mis en demeure de préciser le jour. L'histoire se plaçait dans un canton de la mémoire. Il ne s'agissait pas de compréhension, mais de virtuosité, et la virtuosité ne me touchait plus. Que m'importait-il de réciter par cur la série des victoires de Bonaparte, Lodi, Lonato, Castiglione, Arcole et Rivoli, alors que j'eusse frémi de vivre dans Milan occupé avec le Fabrice de Stendhal. Jamais nul n'a eu l'idée de me faire toucher du doigt sur la carte, au départ de Bourges, la reconquête de Jeanne d'Arc. Nous étions dans la copie et jamais sur le sol et parmi les gens. La Révolution qui commence en 1789 prend lente vie par des racines qui plongent loin dans le temps; elle ne fut pour moi qu'un remous encadré par des dates. Mais je n'étais plus, en raison de la transformation physique et spirituelle qui s'opère chez les garçons, à ce stade d'emmagasinement qui est celui de l'école primaire, j'étais au stade de l'explication.
Le professeur que j'eus pour la littérature ne me nourrit pas davantage. Je crois qu'il n'était informé lui-même que d'une façon superficielle; il m'a fait apprendre des résumés et ne m'a pas donné le contact des uvres. J'ai su par lui qu'il existait dans la Grèce ancienne des poètes tragiques et des poètes comiques.
Le professeur évoluait, marches et contremarches, sur le carreau de la classe, pour figurer le mouvement du chur. Il se balançait à la façon d'un ours pour réciter le "Brekekex, coax, coax" des Grenouilles d'Aristophane. Sa science s'arrêtait à l'analyse du thème et à quelques citations. Sa lourde cervelle n'était pas l'antre des grands souffles.. Il n'imaginait pas de replacer la floraison célèbre dans le siècle de Périclès, il n'imaginait pas de peindre le tableau d'Athènes. Ses connaissances passaient dans son discours comme le bouchon sur l'eau du fleuve. Aucune vue d'ensemble; aucune intelligence des uvres. On soupçonne ce qu'un garçon peut perdre d'être aussi mal enseigné.
Ce professeur se nommait Laude (Aristide, c'est comme je vous dis). Comme il avait entendu raconter que je ne manquais pas de facilité, il notait fort bien mes devoirs. Comme je savais qu'il les noterait fort bien, je les rédigeais à la diable. Un enfant est un monstre. Voilà où j'en étais, enfoncé dans un irrespect qui avait sa source dans l'irréfléchi des jugements de ce maître. Cette plaisanterie dura jusqu'au jour où le recteur, à qui l'on me vantait, mais qui tenait ma copie sous ses yeux, reconnut sans effort l'insignifiance d'un travail que je troussais en vingt minutes. Il me pria de lui lire mon brouillon. Je ne faisais pas de brouillon et je rougis jusqu'aux oreilles. Un peu plus tard, M. Laude dessillé me jura que "je lui paierais ça". Il s'y employa de son mieux, sans succès.
C'était un homme corpulent, suffisant à ne pas croire et qui portait sa suffisance dans sa démarche. On le voyait sur sa porte, le chapeau relevé sur le front, le regard de Jupiter dans un gras visage, les pouces aux entournures, planté la comme un Terme. S'il avançait, il pavanait son ventre. Il m'a donné le dégoût de la philosophie qu'il était nommé pour enseigner et à quoi il ne comprenait un traître mot; et je sais bien que j'en eusse eu quand même de l'éloignement, étant organiquement fermé à cette matière aussi peu solide que les dessins que le balai de ma mère traçait sur le sable. Je ne manquais pas toutefois d'une bonne volonté que M. Laude se chargea de décourager dès le premier engagement. Ce n'était rien que d'avoir à copier un cours écrit de je ne sais combien de pages; mon oncle m'y aidait. Mon oncle Onésime prit d'ailleurs à exécuter ce pensum une étonnante considération pour un neveu qui paraissait marcher d'un train tranquille, parmi les labyrinthes et les ténèbres; il ne se doutait pas que son neveu, tout comme lui, n'y entendait que couic. Tout comme le professeur aussi. Quand je demandais à cet honnête pédagogue de vouloir bien m'ouvrir quelque volet de lumière sur sa caverne de cacographie, et par exemple sur sa définition de la distance qu'il tenait pour "une association de sensations tactiles et musculaires dans la perception active d'un objet donnant la notion de l'espace comme simultanéité d'états successifs", il me traitait d'ignare. Pour y couper court, le verdict ne résolvait pas la question.
Je crois qu'à la vérité l'enseignement secondaire était alors pourvu de maîtres médiocres; il y était dans tous les cas en ce qui concerne notre collège. Et il faut dire encore que ces maîtres n'étaient pas coupables d'arriver si mal équipés; ils l'étaient toutefois de ne point se soucier de parfaire leur équipement. L'enseignement est chose infiniment difficile et les connaissances n'y sont pas tout; il faut surtout y apporter de la sympathie. En ce sens nous n'étions pas bien partagés. Que si maintenant l'on m'objecte le traitement misérable que l'État allouait aux maîtres secondaires, je répondrai que c'est sans rapport avec ma question. Ma question est morale. On doit certes reconnaître qu'un ventre affamé n'a pas facilement le moral bien haut; l'ardeur perd la plupart de ses mobiles dans une médiocrité injuste; il peut être pénible à un homme affiné par des années d'études, et mal nourri, de voir le brasseur éclater de contentement et de graisse. Un accroissement de ressources n'eût pas élevé la qualité d'éducateurs de la plupart de mes maîtres.
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Je me revois le soir, surtout l'hiver, dans notre maison. Mon père est au lit; je suis censé rédiger mes devoirs. Il fait très froid au dehors. J'ai approche la table du poêle. Je suis assis sur une chaise de paille, à moins d'un mètre de la panse qui chauffe dur. Aucun bruit sinon celui du balancier de l'horloge et le ronflement du foyer. La lampe à pétrole projette son cône de lumière sur mes feuillets seuls éclaires. La commode et la garde-robe de cerisier verni luisent doucement dans la pénombre. De temps en temps le vent soulève le rideau et va siffler dans la cheminée. De temps en temps la voix de mon père s'élève: "Tu n'as pas fini ? - Bientôt".
Mes livres de classe sont fermés, repoussés à l'autre bout de la table, avec mes cahiers. Je lis depuis quelques semaines Victor Hugo, Leconte de Lisle, Hérédia, Coppée aussi, ce que le collège met à notre disposition, ce qui se trouve en peu de pages à la fin des manuels; ce n'est qu'après des années que je rencontrerai Rimbaud et Mallarmé. J'ai quinze ans, je suis seul à la lisière d'un hameau très éloigné, avec la bise et la neige et non avec les poètes pour compagnons, sans livres autres que scolaires, où tout de même la grande aile a commencé de palpiter. J'ai pris une fièvre qui va durer. Ce sera une fièvre de forme classique, voire de rhétorique; je ne suis pas fait pour découvrir d'un trait de nouveaux mondes. J'écoute la voix d'Eviradnus, celle de Caïn, celle des Conquistadores, et la Grève des Forgerons. Ce que ma tête résonne ! O sourds remous dans la poitrine et les entrailles t Je suis celui qui considère en silence et n'évite pas son angoisse, qui entend un appel et s'y livre en tremblant, qui d'abord imite pour créer. Tout à coup, ô stupeur, j 'ai pris place sur un bateau de haut bord. La barque du collège fait eau de toutes parts.
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Après cela, que dirai-je de l'enseignement des matières pour lesquelles je n'étais point fait ? Quelle qu'eût été ma bonne volonté, déjà les sciences exactes me rebutaient; je m'étais évertué en vain. Mais à présent que je découvrais la terre qui de tous temps m'était promise, je n'allais point perdre mes pas dans les chemins arides, je n'allais point déserter, pour le quotidien des études, le chant perpétuel qui réclamait de s'élever en moi, de m'élever en lui. Au surplus, des nouveaux professeurs à qui j'aurais affaire pour les équations, pour les formules, les réactions, les logarithmes, un seul avait valeur humaine et c'était, considérant ce que j'étais devenu, ma propre chance, non celle de mes camarades, qu'il ne s'appliquât point à faire sa classe.
Le professeur de mathématiques servait en même temps, celui-là, de surveillant général. M. Meunier souriait une fois l'an, au jour qu'il commençait le cours de cosmographie: "Si, par une belle nuit d'été..." et j'avais bien le sentiment qu'il souriait par ironie. La belle nuit d'été, celle dans quoi rôdent les brises, les parfums, les bêtes sauvages et les amoureux en péril, jamais il ne l'avait vue fleurir, j'imagine qu'il la niait. Il a passé sa vie géométrique entre une armoire et un lit de fer, il est mort riche, et jamais, au grand jamais, il n'a serré une femme sur son cur. Avare au point que le père Grandet fut un prodigue auprès de lui. Il n'a jamais fumé un cigare qu'on ne lui eût tendu, et il a porté pendant quarante ans, avec gloire, le même chapeau de paille. Il m'a dépêché, ce théorème, à la retenue autant de fois qu'il l'a voulu et il ne s'en est pas privé, la chose lui était facile, mais il n'a jamais su que je m'en retournais à pied au village pour le spectacle des prés en fleur. Qu'y eût-il compris ? Mon âme, mon rêve, il n'y aurait pas, ce cur en polygone, la moindre prise, il ne saurait même pas qu'ils existaient. J'entends toujours sa langue métallique distribuer les punitions avec le plaisir qu'elle eût connu à savourer le gâteau qu'on lui aurait offert. Sadique au surplus. Me laissant espérer pendant une heure et cinquante-neuf minutes qu'il aurait la générosité de ne pas me faire rappliquer le dimanche à la ville, mais me "collant" pendant les trente dernières secondes. Je ne lui en veux pas pour le peindre sous ses traits réels. Je le plains. Je peux jurer qu'il n'a jamais entendu dans les marronniers un chant d'oiseau. Il était à l'égard de la vie moins que le concierge, que le valet, que le mendigot, que le chien. Ah! il n'aboierait jamais, celui-là, à la lune.
Il m'est impossible de considérer le professeur de physique et de chimie sous l'angle des pédagogues: je suis devenu son ami dans les années qui suivirent ma sortie du collège.
Je ne lui avais pas trouvé sur les bancs un bien grand entrain pour l'enseignement. Nous habitons un pays herbager, et il avait pour premier souci de mettre au point une méthode de décèlement de la margarine dans le beurre. C'était la grosse affaire de l'époque. On vous vendait cet extrait de suif et de je ne sais quelles autres graisses au prix du bon produit laitier. Les scandales éclataient. Pendant les deux heures que durait le cours le professeur, ayant fondu le beurre dans une casserole et la margarine dans une autre, opérait des transvasements dans les éprouvettes, puis, maniant des flacons et des fioles, enfin menant ses alchimies, faisait tomber goutte après goutte les mélanges sur du buvard et mesurait les taches qu'il obtenait. Il finit par mettre au point le procédé, s'occupa de prendre un brevet et s'entendit répondre qu'il était en retard de dix ans. Tels sont les aléas des inventeurs.
Pendant le temps des expériences, nous jouions à tous les jeux possibles à qui se tient assis sur un banc, assurés que nous serions "collés" dans les dix dernières minutes. Nous ne manquions pas souvent d'y être. A reconnaître sur le cahier de notes un certain nombre de zéros et de retenues, le principal pourrait déduire que le professeur faisait sa classe et la menait tambour battant. Nous payions, nous, pour des histoires qui nous étaient étrangères et surtout l'étaient à nos programmes. Nous ne nous insurgions que sur le moment.
Car il était charmant, mon futur ami, quand, à notre prière, il nous chantait "la Brabançonne". Nous lui avions juré n'en connaître aucune note et c'était faux, mais quel triomphe pour un potache que d'amener le professeur de physique et de chimie à s'évertuer sur un air de musique ! Il avait une agréable voix. Nous voyions le rouge lui monter aux joues. Au fond il pouvait bien nous coincer au post-scriptum; nous l'avions eu dans le corps de la lettre.
C'était un garçon de haute taille, maigre, distant d'apparence, une froideur d'emprunt que démentait son ironie, un esprit d'analyse, un être de raison. Pas beaucoup à son affaire, j'imagine, dans son milieu. Tard marié et sans aucun contact, surtout spirituel, avec une ménagère qui installa, dans le collège qu'il devait diriger par la suite, une façon de vacherie et de porcherie, ce qui fait que les élèves traduisaient Virgile dans un concert de beuglements et de grognements, saisi vers la fin de sa vie par la détresse de ce qu'il avait perdu de bonheur possible aux environs de sa vingtième année, cet homme fin, aujourd'hui évanoui dans l'univers, demeure toujours vivant à ma mémoire, cher à mon cur, tant il est vrai que la nature et le comportement personnels sont bien ce qui imprime la marque la moins périssable.
Chapitre 21 : L'âge ingrat - Chapitre 23 : La fronde des paysans