Ce qui me paraît le plus frappant, dans le temps de ma scolarité secondaire, c'est la force avec laquelle notre groupe de paysans maintenait son autonomie. Armand et "Tarte à Prones" avaient déclaré forfait. Il en était venu d'autres qui, ayant deux ou trois ans de moins, se voyaient classés dans les gosses; leurs jeux pas plus que leurs travaux ne se liaient aux nôtres. Nous restions quatre, Payen, Dupont, M. Boez et moi, qui, faisant la même route, suivant les mêmes cours, jouant ensemble aux mêmes jeux, finissions par constituer une équipe singulièrement soudée et dans laquelle les citadins n'avaient pas accès. Il existait d'ailleurs entre eux et nous une distance réelle: ils parlaient français, nous parlions patois. Et quand il arrivait à l'un d'eux de se mesurer avec l'un de nous, il se trouvait aussitôt empoigné par quatre gaillards qui lui administraient une volée de belle main. car si nous nous talochions l'un l'autre, nous n'admettions pas que la ville éraflât nos épidermes.
Les citadins avaient pour eux les professeurs, du moins ceux qui résidaient dans leurs murs. Le principal venait de prendre un décret par lequel il envoyait à la prison du dimanche celui d'entre ses administrés qui n'usait pas en tout lieu d'un vocabulaire et d'une syntaxe choisis. La plupart des campagnards s'évertuaient, non pas nous.
Le jour où, jouant aux billes, je m'avisai de crier à mon adversaire: "Pas celle-ci, celle-là !" je fus l'objet d'un haro qui dura des semaines. Puérilité, oui, dans l'apparence. Quand l'un d'entre nous manquait aux devoirs de la confrérie, nous l'entraînions sous les fenêtres du principal pour lui administrer la raclée. Il se débattait et tapait. Nous le ligotions dans nos bras. La fureur s'échappait de lui à cris stridents et naturellement en patois. Dans la même seconde, le principal surgissait sur sa porte, ange noir, foudre de Dieu, et dépêchait à la retenue le misérable coupable d'user de termes que le Larousse ne contient pas. Ainsi avions-nous l'avantage que notre justice fût doublée d'une autre plus efficace. Pour le reste, nous n'aimions pas qu'on s'occupât de nos affaires.
Le professeur de littérature nous moquait en moquant les gens de notre village. Il peignait les jeune filles qui paraissaient au marché vêtues d'ensembles multicolores. Nous ne détestons pas les couleurs voyantes. Le gris des dames et des péronnelles nous paraissait tout juste bon pour l'église. M. Laude (Aristide) prétendait que les jeunesses s'accordaient sur cette phrase qu'il prononçait comme nous-mêmes dans le dialecte picard: "Rak' din m'bouk; j' rak'rai din l'tienne", ce qui signifie quelque chose de dégoûtant. D'ailleurs idiot, vous pensez. Enfin ils étaient volontiers, les magisters, à crier à la chienlit autour des indépendants. Sans compter que la fermentation politique des ouvriers de chez nous ne leur convenait pas du tout. Nos pères se montraient capables de changer le résultat d'un scrutin indécis. Ils le changeaient fréquemment. Aux dépens des bourgeois. Si nous n'étions que de peu d'intelligence avec les bourgeois, nous le demeurions d'entière avec les gens du village. Nous étions à l'occasion leurs commissionnaires et pour les choses les plus délicates comme pour les plus hétéroclites. Combien de fois j'ai porté à la banque, pour l'un et pour l'autre, l'argent de traites en retard. Le marchand de beurre me remettait au passage une liasse de billets que je ne vérifiais pas; je n'avais pas non plus l'idée d'aller lui dire, au retour, que la commission était faite. La confiance que les grands argentiers recherchent comme un élément de sécurité financière existait de fait entre nous, aussi franche que l'échange des saluts, aussi naturelle que l'herbe sur la prairie. Il nous arrivait aussi d'être choisis pour des courses ennuyeuses; nous ne les refusions pas.
Un matin, nous vîmes venir sur le quai une villageoise qui portait une poule enfermée dans un panier. Elle s'enquit sur le point de savoir lequel de ces collégiens aurait la complaisance de déposer ce petit colis entre les mains d'une dame qui déjà l'attendait à la sortie de la gare du Quesnoy, où nous allions nous faire enseigner. Aucun dérangement si ce n'est de placer la poule sous la banquette au départ et de ne point l'y oublier à l'arrivée.
Nous nous écriâmes d'une seule voix et sans nous concerter qu'un seul parmi ces citoyens sans moustache était capable de mener à bien pareille mission et que c'était M. Boez. La villageoise se tourna vers lui.
Certes la commission était cette fois de nature à ne pas plaire à tout le monde, mais il eût été malséant de se récuser; on eût pris à cela piètre réputation. Au surplus notre camarade était plutôt empêtré de langue. Il fait signe qu'il consent.
Quand il fut dans le wagon, tenant sa serviette d'une main et le volatile de l'autre, nous commençâmes autour de lui un beau hourvari, tant et si bien que, pour se défendre, il assenait des coups de panier à la cantonade. J'ose à peine imaginer à quels saints de son paradis le poulet en appelait contre nous, balancé et lancé comme une masse d'armes. Mais le plus beau de l'histoire n'est pas écrit et le voici: la dame n'était pas au rendez-vous.
Planté sur le trottoir, se dandinant d'une jambe sur l'autre, M. Boez se mordait les lèvres, amassait en lui l'inquiétude et le ressentiment tout en surveillant l'horizon. Nous suppliions le bon Dieu que la dame ne parût point et le bon Dieu nous exauça. Personne d'entre nous ne s'étant enquis ni de son adresse ni même de son nom, il s'ensuivait que M. Boez devait ou libérer son prisonnier sur la place de la gare ou le transporter au collège, où l'on viendrait sans doute le réclamer. Ce dernier parti devait évidemment prévaloir dans une tête de bon élève. Nous marchâmes au pas cadencé, faisant au camarade un cortège de bourreaux.
Notre entrée dans la cour du collège fut ce jour-là glorieuse. Dans les derniers cent mètres, nous avions galopé afin de prévenir les pensionnaires. Groupés auprès du porche et, tout altérés, ils attendaient leur victime. Mais ils en furent pour leur soif. M. Boez, quand il parut, souriait de ses lèvres blanches; il avait déposé le panier dans le parloir.
Il n'était pas dix heures quand le principal fit une furieuse entrée dans la salle d'études. Les basques de sa redingote épousaient le mouvement d'une indignation qui mettait la danse de Saint-Guy dans tous ses membres; il agitait les bras mieux qu'un possédé. "Qui, mais qui, mais qui avait osé déposer une poule sur la table du parloir ? La poule..." Et voilà, c'était clair. M. Boez n'avait pas prévu les incongruités des gallinacés; le tapis de la table, à ce moment, s'en abreuvait.
M. Boez s'était levé; il baissait la tête, il flottait, pareil à un condamné sans courage quand l'exécuteur va lui passer la corde de chanvre. Nous dûmes expliquer le coup au principal, M. Boez ayant avalé sa langue.
Le principal se radoucit, M. Boez étant un bon élève, et l'affaire n'eût pas de suites pédagogiques. Elle en eut d'autres sur quoi je conclurai un récit déjà long d'autant qu'il n'a de sel que sur mes dents. Je vous laisse imaginer le cortège quand M. Boez, le soir venu, reprit son panier que la concierge avait installé dans le courant d'air du porche, et la nouvelle coalition dans le train; les plumes de la poule traversaient l'osier. Mais c'est sur le Champ des Corneilles que nous réussîmes la trahison que nous méditions depuis le matin contre M. Boez.
Nous n'étions plus que deux à le flanquer, Dupont et moi. Nous devisions paisiblement et il pouvait croire son calvaire fini quand l'un de nous, je ne sais plus lequel, lui arracha le panier des mains, et, pendant que l'autre le ceinturait comme un vrai lutteur de catch, souleva le couvercle et fit s'envoler la poule. Elle n'était pas tout à fait morte et elle prit le large à la vitesse du diable quand on l'a plongé dans l'eau bénite.
M. Boez resta d'abord pantois. Nous riions à nous fendre l'âme. Mais voilà qu'il prend sa course dans le pré, s'efforce et s'évertue, gagne la poule de vitesse et finit par s'en emparer. Nous nous tenions les côtes quand il revint, rapportant l'oiseau par les pattes, et le remit dans sa prison. Il laissait le panier par terre, près de sa serviette qu'il avait jetée. Il se relevait blanc comme un linge. Et tout à coup il se ruait sur nous deux à la fois, et nous administrait, à coups de pied, à coups de poing, l'une des plus belles corrections que l'on reçoive de sa vie.
***
Telle était notre équipe, frondeuse, batailleuse, indépendante et très unie. A cet âge, les coups de poing éveillent l'amitié. Nous étions continuellement sous vapeur, enthousiastes ou indignés; la ville même nous connaissait à la fois comme des élèves doués et comme des restants de manants, ceux qu'avaient été nos grands-pères, qu'à ses yeux nos pères étaient encore, ne portant ni faux cols ni manchettes, des casquettes au lieu de chapeaux, et la langue verte des forêts. C'est, j'imagine, cette faculté d'explosion qui nous empêchait d'exprimer notre humeur en langage français; nous n'avions pas le loisir d'une traduction et nous payions pour cette spontanéité.
Cela dit, nous faisions bon an mal an notre chemin de classes, les uns sauvés par le français et les langues, les autres par les sciences. Je n'étais pas de ceux-ci. J'avais fini de rafler tous les prix. J'en recevais même de moins en moins, n'ayant plus de goût que pour mes propres écrits, que je gardais secrets. Il ne me fût jamais venu à l'idée de les soumettre à l'un ou à l'autre de mes professeurs; il n'était pas question non plus de les communiquer à l'équipe dont j'eusse craint sur ce point la réaction. Elle vint un jour, par pur hasard.
Le principal nous avait autorisés, comme nous étions déjà des grands, à travailler sans surveillance. Cette tolérance, qui libérait un répétiteur, nous libérait aussi. Nous nous réunissions tous les quatre dans une salle qui contenait des panoplies, et là, délaissant Platon aussi bien qu'Archimède, nous décrochions les plastrons, les masques et les fleurets, et ferraillions bon train. M. Boez qui était le plus studieux, se refusait à ces fantaisies. Nous punies un jour le décider. Quand il fut bien matelassé et encagé, nous le liâmes à bras le corps et poussâmes des clameurs de sauvages jusqu'à la minute où nous vîmes accourir à travers la cour le surveillant général. Nous étions revenus à nos places et sages comme des images quand il entra, plein d'un grand courroux. Mais M. Boez n'avait pas eu le temps de se défaire de son capitonnage et de sa tête en fil de fer; il avait toujours le fleuret au poing. C'est sous les armes qu'il fut envoyé à la retenue par M. Meunier, dont il était le meilleur élève et qui l'aimait bien. Il n'y avait pas moyen de faire autrement si l'on s'en rapportait à la justice. M. Boez n'allait jamais à la retenue et nous finissions par trouver inacceptable cette position privilégiée. J'ajoute que, dans l'après-midi, M. Meunier, qui avait compris le coup, et le principal, qu'il avait mis dans le coup, s'arrangeaient pour nous coller tous les trois à notre tour. M. Boez eut ainsi des compagnons.
Mais je m'écarte de mon sujet qui est la rencontre des camarades avec mes essais poétiques. J'étais sorti pour un instant; peut-être avaient-ils vent de l'affaire. Toujours est-il qu'ils plongeaient le nez dans mes feuillets quand je revins. J'écrivais ces odes et ces sonnets au dos des cartes d'échantillons que mon oncle le tailleur me donnait, la saison finie; je les débarrassais d'abord du tissu; ils étaient brillants d'un coté, pelucheux de l'autre. Et ce n'est pas que ce format, ou cette matière, m'inspirât; j'économisais ainsi le sou d'un cahier.
Les camarades s'en revinrent silencieusement à leur place. Ils reprirent leur porte-plume et M. Boez déclara: "C'est pas mal." Après quoi, on n'en parla plus. Je pense qu'ils voulurent respecter la pudeur que j'apportais dans une affaire si éloignée du quotidien de notre vie
La ville me proposait d'ailleurs un exemple illustre dans ses murs. Ayant publié un recueil de vers où respirait Albert Samain, Paul Avis en était le maire. Mais non, je me laisse emporter par mon zèle à honorer ma première maîtresse, la poésie. Il était devenu le prince des collégiens qui galopaient pour considérer de près ses lorgnons, sa barbiche rousse, et particulièrement aussi, je dois l'écrire, ses deux filles dont l'élégance du chapeau, de la robe et de la chaussure, dont la qualité de la poudre et du rouge étaient bien ce qu'on propose de mieux dans les provinces, fût-ce chez les négociants en gros; l'une d'elles était à vrai dire adorable. Paul Avis était fils de notaire, ce qui sert mieux que l'art des vers le prestige de la magistrature municipale.
J'eus un jour le courage de l'approcher. Il considérait les livres des autres, rangés de dos à la bibliothèque de la gare, le sien aussi dont j'ai oublié le titre, et qui s'y trouvait de face et en bonne place. Je ne sais comment je m'y pris, mais je me permis de lui demander si la vente se montrait bonne; on le voit, déjà l'auteur apparaissait. Paul Avis n'était pas faiseur le moins du monde. Il me parla de quelques dizaines, j'en demeurai éberlué. Cependant je n'osai pas lui dire que je me dépensais sur ses traces.
Au surplus, l'appareil de sa famille m'en imposait. J'étais peut-être, j'étais sans doute un poète, moi aussi; en présence d'un aussi beau monde, je me retrouvais d'abord un cul terreux. J'eusse aimé frayer avec le musicien des rimes et je ne pouvais échapper à ma propre image. Il y a des occasions où cela vous congèle d'être vêtu à contre sens; les petits bourgeois ne manquaient pas de me le signifier. Je portais à cette époque les habits d'un vieux cousin, garçon charitable. Il me les passait après usure de l'endroit; mon oncle Onésime les retournait et je les usais à l'envers. On ne connaissait pas le stoppage dans notre village. La poche de poitrine, qui se porte à gauche sur les vestes de tout le monde, s'ouvrait à droite sur la mienne. .Je vous laisse à penser comment les muscadins rigolaient. Ils n'avaient pas fait deux fois le tour de ma petite personne que mes poings entraient en action. N'importe. Un enfant est sensible au ridicule, et je me sentais ridicule.
De temps à autre, toutefois, il en allait mieux sur ce chapitre. Mon habit des dimanches commençant à s'épuiser, mon père décidait que je le porterais la semaine. Il y avait à cela un avantage et un inconvénient. L'avantage était d'ordre esthétique et l'inconvénient d'ordre physique. Certes, je me rendais compte que je présentais mieux, la poche de poitrine au bon endroit, mais je me rendais compte également que je respirais mal. C'est l'âge de la croissance et déjà le gilet était trop étroit. Or, s'il peut être de bon ton de laisser flotter sa veste, il convient de garder son gilet boutonné; sinon on a l'air d'affecter une négligence de mauvais aloi. Les choses ne sont pas simples à résoudre. Ou bien j'étais mal ficelé ou bien j'étais comprimé. En présence des camarades cela ne tirait pas, après tout, à conséquence; c'était tout autre chose en présence d'un poète-maire flanqué de deux nymphes comme il n'en paraît que sur les pastels. Pour si petit qu'on soit, on a quand même sa fierté.
Mes chaussures n'étaient pas non plus du genre de celles qu'on promène dans les salons, du moins je le supposais, car je n'avais jamais mis le pied dans les salons. Le cordonnier Émile les fabriquait. Sur mesure, s'il vous plaît. Je posais mon pied couvert de deux chaussettes - car il faut prévoir le grossissement et l'allongement - dans un couvercle de boîte. Émile mouillait son crayon sur sa langue et il en traçait le contour; il détachait ensuite avec son tranchet cette semelle de carton. Puis mon père faisait avec lui la conversation sur la pluie, les récoltes, les parents, le voisinage et surtout la politique. Huit jours plus tard, j'allais retirer de l'échoppe une paire de bottines à tige roide; je la laçais avec des lanières de peau qui tournaient sur des crochets de cuivre. Cloutées comme les chaussures que mon père traînait sur la crasse de la voie ferrée, elles se montraient excellentes pour botter le derrière des insolents, mais peu aptes à poser sur des tapés de laine tendre pareils à ceux que je contemplais à la vitrine des magasins.
Enfin tout cela revient à dire que je n'éprouvais pas une grande sécurité à l'égard de la ville. La vue du collège ne me donnait plus la chair de poule; les professeurs m'en imposaient moins, encore qu'ils me punissent plus; mes rapports avec les fils des négociants et autres seigneuries de canton demeuraient occasionnels, et mon destin, ancré parmi mes copains, s'orientait vers une création plus ou moins personnelle qui déjà m'entraînait. C'était l'affaire des nuits de veille.
La vie d'un homme, la vie d'un adolescent, comme une maison, ne repose pas sur un seul pilier. Notre franche chaleur paysanne me réchauffait. Le menu des cours et des manuels ne me nourrissant pas, j'avais nécessairement découvert ce qui faisait soudain plus que de me nourrir. Je sais bien qu'avec de tels éléments on n'aboutit pas à une synthèse de fort en thème et qu'il n'est pas dit non plus qu'on aboutisse à quelque chose.
Chapitre 22 : Mes nouveaux professeurs - Chapitre 24 : La vie au village