Le village, à cette époque, vivait d'une façon très resserrée sur lui-même et il en est allé autrement dès que l'usage de la bicyclette a commencé de se répandre. Le fait de pouvoir se rendre d'une ducasse à l'autre, d'une foire à l'autre, a vidé les centres les moins vigoureux. Les jeunes gens, qui font l'animation des campagnes, se groupèrent de préférence dans les cabarets où les serveuses étaient de jolies ou d'aguichantes filles; il ne leur en coûtait pas de rouler une heure pour le plaisir de faire le paon. D'autant moins que le patois du voisin vous semble toujours plus savoureux que le vôtre; la langue des belles parait mieux pendue. C'est toujours, même à quelques lieues, le mirage de la découverte.
Mais les bicyclettes, dans les premières années du siècle, étaient d'un prix trop élevé pour des bourses de tâcherons. Sortir deux cents francs de son gousset c'était en sortir le gain de deux bons mois. Il faut manger avant de s'amuser. Les plus industrieux trouvaient des aménagements. Le fils du menuisier avait fabriqué avec ses outils un vélocipède en bois où seuls le pédalier et la chaîne étaient en acier. Le vélocipède ainsi constitué se montrait des plus lourds, par conséquent des moins maniables. L'ingénieur-constructeur en perdait le contrôle dans les descentes. Je l'ai vu se jeter dans un jeu de neuf quilles et toutes les abattre. Mais enfin, tout le monde n'a pas les capacités du menuisier.
Au temps dont je parle, les paysans étaient nécessairement des plus sédentaires. A pied, ils ne pouvaient guère aller au loin. Quand je me rendais chez ma grand-mère, j'en avais au total pour vingt-cinq kilomètres dans ma journée. C'était un plaisir; je ne le répétais toutefois qu'une ou deux fois l'an.
Les propriétaires possédaient une voiture, les fermiers une charrette. Ils en usaient peu. Le dimanche est jour de repos pour le cheval. S'ils l'attelaient, c'était à l'occasion d'un baptême, d'une communion, d'une fête à laquelle ils étaient invités dans la commune voisine et où ils se fussent rendus à pied s'ils n'avaient trouvé dans leur condition la nécessité de faire la route en carriole. Ce mode les distinguait des manants qui ne possèdent pas de véhicules; il convient de tenir son rang. Ils allaient aussi en pèlerinage auprès de Saint Druon, protecteur du bétail. Les plus audacieux se risquaient à un pique-nique qui durait le dimanche entier et se passait dans la forêt de Mormal. Ils se mettaient en route au petit jour, avec des paniers pleins de charcutaille et de viandaille, des paniers de tartes et de fruits, des paniers de cidre et de vin, ils s'en mettaient dès les huit heures plein la lampe, ils s'en renvoyaient à midi jusqu'à la luette; déboutonnés, dépoitraillés, ils piquaient un somme, rotant et ronflant; ils rattelaient et rentraient en fouettant Cocotte, cramoisis et plus fiers que d'avoir repris le Saint-Sépulcre. Je voyais de temps à autre un fils de cultivateur chevaucher un boulonnais sellé d'une couverture et s'en aller à ses amours dans cet équipage; il avait coupé dans la haie un coudrier qui lui servait de cravache et dont la cinglée ne faisait pas avancer d'un pas plus rapide la placide bête. Quand il avait servi dans la cavalerie, il portait des éperons.
La lisière du village n'en formait pas moins une limite. Peu nombreux étaient ceux d'entre nous qui même allaient danser au village voisin. Nous n'y connaissions pas les garçons, encore moins les filles. Les garçons nous considéraient avec aussi peu de sympathie que le coq qui voit un concurrent pénétrer dans son poulailler. Ils nous toisaient; ils parlaient de nous d'un ton rogue. Il était assez fréquent que, dans le cours de la soirée, nous nous colletions. Le dépaysement du service militaire ne changeait rien à cet état. Le recrutement s'exerçait à destination de l'Est. Après Toul, Verdun, Nancy, Épinal, Lunéville, servitudes et non évasions, on reprenait ses habitudes. Le village était un monde plutôt fermé.
Les maisons même l'étaient. Ceux des paysans qui rentraient au logis, leur labeur achevé, ce qui n'était pas le cas des forestiers absents pour une semaine, se couchaient de bonne heure, avec les poules comme on dit. Ils n'allumaient la lampe qu'à la saison des jours les plus courts. Économie de pétrole, économie de charbon aussi. Quand on s'étend sous une bonne épaisseur de couvertures, il n'est pas question d'entretenir le feu.
Il arrivait, mais c'était rare, que je me rendisse, après souper, chez l'un ou chez l'autre de mes parents. Une tante avait décidé de faire des crêpes ou des gaufres et d'en offrir. Pour commencer, mon père s'abstenait. Depuis la mort de ma mère, ses belles-surs le traitaient sans amitié, et ma marraine, à qui restaient peu de dents, mais qui les montrait dures, sans aménité. Je n'ai jamais su au juste la raison de ces rebuffades, encore que j'aie pensé parfois que cette véhémente avait trouvé mon père trop empressé, lui veuf, auprès d'une belle-sur qui était veuve aussi. Ma marraine, que la vie conjugale ne favorisait pas, exprimait volontiers des idées de fidélité éternelle. L'analyste trouvera dans cette position le signe des représailles du refoulement. Elles ne s'exercent pas sur la vraie cible, mais elles s'exercent. Je devais entendre plus tard cette impérieuse enjuponnée interdire à ma sur de se remarier jamais. C'était, dans la manière, une vitupération, un aboiement. Ma sur n'avait guère plus de trente ans. Si l'on a quelque part entendu commandement à la fois plus stupide et plus fertile en dangers de nature pour une femme dont le sang n'est pas refroidi, je demande qu'on me l'écrive. Les campagnardes portaient dans leur caboche à chignon gris des idées qui ne résistaient à aucun examen, mais il n'y avait personne qui, dans la confrérie, pensât à la possibilité d'un examen des idées. Le plus drôle, c'est que ces langues d'animal à poison passaient pour appartenir à des têtes intelligentes. L'intelligence à son départ est souvent funeste, pour cette raison qu'elle est vaine, et, qu'étant vaine elle se sent assurée dans ses démarches. Il faut beaucoup de temps et de pénétration pour aboutir à l'équilibre. Mais voilà bien des gloses à l'occasion de crêpes et de gaufres.
Pendant que notre hôtesse les cuisait, ce qui mettait la gourmandise de chacun à une longue épreuve, car nous étions dix ou douze à nous les partager, nous jouions aux cartes et particulièrement au valet galeux qui donne du plaisir à tous. On sait que celui-là perd la partie qui ne peut pas se débarrasser de ce fâcheux serviteur. Ma tante Chrysolée, qui avait gardé l'humeur farceuse de son défunt mari, glissait en douce la carte dans sa poche et posait ainsi des problèmes. Nous jouions au loto, aux dominos. Mais ces rencontres étaient, je l'ai dit, peu fréquentes et je passais la plupart des soirées avec mes livres comme avec ces demoiselles très brûlantes dont j'avais appris, par les soins de M. Laïs, qu'elles se nommaient les Muses.
Par ailleurs le professeur d'allemand s'était fourré dans la tête de constituer une bibliothèque de littérature étrangère avec l'argent de ses élèves. Il ne leur demandait pas grand-chose, deux sous par semaine, que mon père commença par refuser. Si peu croyable que cela paraisse, c'était beaucoup pour lui, beaucoup pour un homme qui, même au plus fort de l'été, au plus desséchant de sa soif, n'abandonnait pas ces deux sous pour une chope de bière. Le professeur d'allemand ne pouvait pas comprendre et il tenait pour mauvaise volonté l'hésitation du pauvre. J'eus là bien du souci. Je suppliai mon père, lui représentant que je risquais de pâtir. Il se rendit. Le professeur reçut son décime et je pus emprunter les livres dont j'allais m'enivrer. Car c'est ainsi que je lus Yvanhoë, la Divine Comédie, les Fiancés, les Lusiades, Macbeth, les contes de Poe, Don Carlos, Pickwick, Don Quichotte, le tout pêle-mêle et sans préparation d'aucune sorte, comme j'avais lu le Roi du Bagne et les Jagellons quelques années plus tôt, comme je lisais toujours le feuilleton des quotidiens, bêtes mais mouvementés, les livraisons à deux sous qui vulgarisaient Eugene Sue à côté de Balzac, les hebdomadaires, la Veillée des Chaumières comme 1'Illustré du Petit Journal, Quo Vadis et Germinal, les Annales et Ronchonnot. Ce fut un beau bouillonnement. Je me revois au cours de ces nuits, quand mon père me suppose penché sur un devoir de classe. La tête me tourne de fièvre et de fatigue.
J'ai parfois réfléchi à cette anarchie dans laquelle un adolescent développe ses connaissances et, puisque j'y réfléchissais, je n'ai pas manqué de me, demander quelle influence un pareil bric-à-brac d'acquisitions peut exercer sur le déroulement d'une vie spirituelle. Il va de soi qu'il ne la prédispose pas à la suite ou à la série. Il la conduit à se disperser et c'est souvent un grand bien. L'étude poursuivie avec méthode peut aboutir à des totaux impressionnants, voire éclatants. Menée dans le désordre et s'achevant à l'occasion sur un fiasco, elle n'en contient pas moins une diversité qui, chez des sujets d'exception, dans des têtes d'élite, entretient un ferment d'universalité. Dans tous les cas, et pour s'en tenir à de plus communes applications, si, comme je le crois, la chance d'un homme se tient dans la recherche de son propre déploiement, ce n'est pas une infortune pour lui que de s'y voir entraîné dès les années de sa jeunesse. J'ai l'air de plaider pour une certaine dispersion dans l'éducation. J'en aperçois le danger. Au fond, il ne s'agit jamais que de moi-même. C'est bien à cette course à travers les uvres des autres que je dois l'intérêt que je prends au manque d'unité des miennes. Si par ailleurs je sais fort bien que mes connaissances sont remplies de lacunes, l'ensemble d'une existence tant soit peu désunie dans l'extérieur n'en rend pas moins à mes oreilles un son aussi plein, et sans doute plus plein que le son d'une autre mieux harmonisée. Puis, qui mieux est, nos paysans apportaient dans cet ensemble dissonant une tonalité infiniment vigoureuse et fortement humaine. Je m'aperçois que le hasard m'a bien servi.
***
Le dimanche était le seul jour où je reprisse un contact normal avec le village. Ceux de mes camarades qui travaillaient dans la foret en étaient de retour; sauf au temps de la moisson, les fils des censiers, ce jour-là, ne travaillaient pas aux champs.
Nous n'allions plus à la messe. Leur communion faite, l'église devenait aussi étrangère aux garçons que si elle eût été implantée dans un lazaret. Ils avaient accompli le rite qu'avaient accompli leurs père et mère et qu'il eût été de mauvaise tenue d'éviter; on se fût fait montrer du doigt. Mais ils n'avaient pas la foi. M. le curé Samain, que chacun redoutait, n'était pas arrivé à peupler son église, bien qu'il eût ouvert des concours de crosse dotés de prix pour ceux qui la fréquenteraient. Son successeur n'y avait réussi qu'à moitié quand il avait fondé une chorale mixte. Nous entrions à l'église le jour des enterrements, juste le temps de l'offrande, pour nous faire voir de la famille; nous sonnions des volées de cloches au jour des Morts; nous assistions à la messe de minuit. Rien la dedans qui fût à base de dévotion. Des esprits forts, voilà ce que les gamins étaient devenus tout d'un coup, sans raison, sans plus de raison qu'ils n'en avaient l'année d'avant pour pratiquer.
Le dimanche matin, je me mettais à mes devoirs. A m'octroyer tant d'heures de lectures, j'étais toujours en retard à les faire et, comme le temps m'était dès lors mesuré, je les bâclais. C'était un drame si je devais empiéter à cet objet sur l'après-midi; car je risquais de voir les jeux formés et d'aller seul avec la mélancolie de l'éléphant quand il est chassé du troupeau.
Je vis un jour entrer chez nous le garde champêtre; en passant, il nous faisait visite. Mon père lui dit que j'étais en train de rédiger un devoir de philosophie; il était heureux de déclarer la science de son fils. Mais le garde champêtre ne se montra pas plus frappé de ce talent qu'il ne l'eût été de me voir écosser des haricots. Il me demanda toutefois si l'affaire était compliquée. Je répondis que oui et que même il arrivait, tant la matière apparaissait subtile, que le mieux informé se contredît. "Quoi ? dit le garde champêtre." J'assurai qu'il pouvait en aller ainsi. "Quoi ? répéta-t-il. Tu ne vas tout de même pas me raconter que tu dis blanc, puis que tu dis noir, et que tu ne t'en rends pas compte ?" Je tins bon mon propos. Le garde champêtre fit: "Ouais", gagna la porte en balançant sa tête et son képi et s'en alla raconter dans les maisons voisines que le bachot ne donne pas une bien grande intelligence aux bacheliers et que plutôt il leur en retire. Mon père était vexé.
Mes devoirs faits, je prenais le large. Pour les leçons, j'y jetterais dans le train un coup d'il, qui ne ressemblerait en rien à une tentative d'assimilation; j'aurais peut-être la chance de n'être pas interrogé.
Mais, avant de prendre le large, il m'était bien nécessaire d'obtenir de mon père les quelques sous qui me permettraient de faire le faraud; je ne savais comment les lui demander; il en avait si peu. Nous déjeunions face à face, seuls à la maison. Pendant tout le temps du repas, pot-au-feu et buf bouilli, je ne faisais qu'en appréhender la fin. Je traînais à table; je traînais ensuite dans la pièce et dans le jardin; je finissais par pousser les mots hors de ma bouche. Mon père tirait alors sa bourse de sa poche et, sans mot dire, me donnait deux sous. Je respirais; j'étais sauvé. Avec deux sous, on boit deux petits verres de bière en parlant haut, ou bien on demande un seul verre et on achète un cornet de pommes de terre frites, ou bien on se passe de boire et on offre des frites à la plus belle. Avec deux sous dans votre poche, vous avez le choix entre dix solutions également avantageuses; le gousset vide, vous n'êtes plus un jeune homme, vous n'êtes rien de plus qu'un pauvre honteux.
Maintenant je dois dire qu'il m'arrivait de recevoir une pièce de billon de mon oncle le tailleur, non, de sa femme qui régentait leur budget. C'était le paiement, plutôt rare, d'une commission; et j'avoue à ma honte que je me gardais d'en rien raconter à mon père. Deux sous et deux sous font quatre sous. Je me souviens comme si c'était de tout à l'heure que j'atteignis un jour, je ne sais par quel merveilleux prodige, à la somme de trois grosses pièces de billon. Je crois bien que je toisais les filles et les gars. C'est qu'avec pareille fortune dans sa poche on prend une fière assurance. Essayez.
Puis le temps vint où mon capital hebdomadaire s'enfla d'une façon visible. Je reçus de mon père quatre, puis six sous. Mes tantes collaborèrent. Je me vis un homme. Je pouvais jouer aux quilles et payer la tournée si j'étais défait, m'attabler, faire un piquet et tenir le coup à la régalade.
Loin des livres scolaires, loin des professeurs, loin des romanciers, loin de ces pêcheurs à la ligne que sont les feuilletonnistes, loin même des poètes, je n'étais plus qu'un paysan parmi les paysans, préoccupé comme eux de planter mes quilles puis de lancer ma boule de telle sorte que l'inclinaison des unes et le rebond de l'autre abattît le jeu comme un souffle d'ouragan. Je devenais expert dans cet art; j'étais recherché. J'exécutais sur la pierre bleue des carambolages de champion. Et, cela fait, j'allais m'asseoir dans le cabaret auprès de la fille de la maison, qui avait revêtu sa belle robe à col montant, chaussé ses souliers vernis, qui avait pommadé ses cheveux et sentait bon le savon à six sous, qui versait à boire aux clients, lesquels essayaient de la pincer plus bas que les reins; et je lui contais fleurette. Elle m'assurait qu'elle n'appartiendrait à son amoureux qu'après deux ans de fréquentation. En attendant, il lui serait permis de la rejoindre dans le pré, à l'heure de la traite du soir, quand les vaches souffrent d'un pis gonflé, elle lui verserait du lait chaud dans le couvercle de la "cane", cette jarre en fer-blanc; elle se laisserait embrasser dans le chemin creux.
Le soir tombait. Le village avait fini de retentir du bruit clair des quilles. Maintenant je faisais un cent de piquet avec les camarades. A ce jeu-là, je n'étais pas des plus habiles; je n'arrivais pas à comprendre l'invitation que me faisait mon partenaire par sa façon d'abandonner les cartes, ou plus exactement je la traduisais de travers. J'ai compris depuis qu'en réalité je me perdais dans le commentaire du fait au lieu de m'en tenir au fait. J'avais le tort d'intervenir après déductions. La tentative que fait l'intelligence d'aller au delà de la simple donnée m'a toujours joué de mauvais tours au piquet. Ce qui fait que j'étais tenu sur ce chapitre-là pour un garçon pas très doué. Un bon joueur de quilles, mais, quand il s'agissait de levées, pas très malin.
On avait bu le café, qui est la tournée de la cabaretière, et les petits verres, par quoi l'on rend la politesse et qui prolongent la soirée; la cabaretière se voyait ainsi conduite à offrir une nouvelle tasse et vous-même tenu de commander un nouveau genièvre. Ces courtoisies d'estaminet, on sait quand elles commencent; on sait aussi quand elles finissent: avec le couvre-feu.
Une fois par an, l'établissement ouvrait un concours dont le premier prix était en général le coutil d'un pantalon, le second un canard ou un lapin, et, pour finir, une surprise. J'ai vu, moi qui vous parle, un vaniteux offrir à la compétition une glace dans laquelle le nain du village se mirait tout entier. Quelle affaire ! J'ai vu Carabole présenter une surprise de poids, sa fille qu'il ne parvenait pas à caser. Nous voilà loin de Dante et de Shakespeare.
Le cabaret, vers les dix heures du soir, n'était plus rien d'autre qu'une tanière enfumée par les cigares, les cigarettes et les pipes; et l'on marchait dans les crachats comme dans la boue après le dégel. La tenancière allait d'une table à l'autre, le pot de bière à la main, et remplissait les verres dont elle gardait le compte dans sa mémoire et plutôt fort que faible. Le vieux Philippe assenait ses cartes à coups de poing sur le tapis: et pique, et repique ! et capot et recapot ! Le jeune Alexandre se faufilait à la cave à la suite de la demoiselle; il arrivait que ce court cortège portât un long fruit.
A d'autres jours, nous allions rendre visite aux jeunes filles. Mon oncle m'avait taillé un costume de gandin. Il appelait smoking le veston qui fermait par un seul bouton, et déjà le terme vous plantait tout raide dans l'admiration des belles; je portais un nud papillon à monture de fer; mon col et mes manchettes étaient glacés. Il me vint même un pardessus. La première fois que je le portai, et c'était par temps de neige, je crus élégant de me produire dans des pantoufles fourrées à tiges montantes. Le cordonnier me fit des reproches. "Un aussi beau pardessus, me dit-il, doit s'accompagner de chaussures en cuir et non de pantoufles que l'eau traverse. Va mettre tes bottines." J'y allai. Les dimanches d'été, ma propre paire étant presque toujours éculée, je portais les "Richelieu" de ma tante Adèle.
C'est l'âge de l'amour en bouton. Les pieds dans le fossé, le nez contre la vitre, l'enfant haletant contemple la bien-aimée à la table de famille. Le père lit son journal d'un air revêche, la mère reprise des bas et, sous ses lunettes, ne paraît pas commode.
Elle pourrait se nommer Ophélie, non moins rêveuse, pareille aux anges du paradis, non moins rose. Elle brode, car c'est dimanche. Sortira-t-elle ? Il l'espère, il défaille. Elle se lève, elle ouvre la porte, traverse le jardin; il escalade la haie, il la rejoint du côté de cet édicule fermé où le roi lui-même se déboutonne. Les lèvres du jeune homme se posent sur une joue. "A dimanche. - A dimanche". Aurore parfumée de la semaine. Le jeune homme prend sa course vers une autre fenêtre.
Cette fois, c'est la cour en équipe. Ils sont trois à talonner la brune et rieuse enfant, mais c'est sous les yeux de la mère, au coin du feu, qu'ils mènent leur compétition. Ils pérorent, ils se provoquent, ils se gonflent, ils font les extravagants - et le plaisir de la mère est si grand qu'il se propage en houles jusqu'à son ventre, bon présage pour celui qui l'a déclenché jusqu'au jour où ils apprennent que la fleur des fleurs convole en justes noces avec un vieux de vingt-huit ans. Quel dégoût !
Ils trottent jusqu'au cabaret dont les deux filles ne sont point rosières. Tout en buvant la bière qu'elle lui verse aussi vite qu'il peut la boire, l'un d'entre eux parvient sans peine à entraîner vers la porte - et elle referme sur eux la porte - la plus proche de son âge. Il la prend dans ses bras avec son assentiment; il la renverse sur son genou; elle s'y prête et il murmure d'un air de triomphe: "Si je voulais, hein ?"... puis la libère sans autre forme de conquête. Ils rentrent d'un même pas; la victoire luit dans les yeux du coquelet; il commande une nouvelle chope; tout est dit.
Ils galopent jusqu'à l'estaminet perdu dans les champs où se passent, au dire des gens, des choses sur lesquelles il vaut mieux ne pas s'étendre. L'aînée des filles serait enceinte; on a rencontre la cadette, pensez donc, au bras d'un gaillard déjà revenu du régiment. La route est longue; le couvre-feu va bientôt sonner. Trop tard ! Il sonne. Le pauvre garçon respire, qui ne savait comment s'en tirer. Il s'est avisé, chemin faisant, que son gousset est vide. Le voilà sauvé. Il dit adieu aux camarades. La grande nouba sera pour le prochain dimanche. L'un prend par la route de droite, l'autre par le sentier de gauche. Le garçon, dans le clair de lune le plus limpide, avise une reinette dans un pommier; il la cueille et il l'attaque, charnue, juteuse, encore toute vivante, à belles dents. Le sang chante dans ses tempes; il siffle comme un rossignol.
Jeunes amours villageoises, jeunes amours de tous les lieux du monde, diverses par leur cadre, le plus souvent semblables par leur nature, la limpide impétuosité de l'enfance commence de faire place au désir un peu fermenté. Les têtes deviennent des vases clos où les questions inéluctables se posent et où les réponses ne parviennent pas, sinon voilées, scellées du sceau des choses défendues et, par cela même, vite ternies d'un souffle trouble. Au collège, pendant les loisirs de la classe de physique, notre condisciple Lecat, celui qui portait barbe fleurie et ce bel ongle du petit doigt, nous avait apporté des révélations touchant l'anatomie des filles. Nous n'avions eu de cesse que de dénicher l'un ou l'autre de ces ouvrages où la perfidie de la suggestion se cache sous le couvert de la science médicale; nous les dévorions avec des mines d'affamés et des cerveaux, des curs et des chairs pleins d'anxiété. On a beaucoup écrit sur la question de l'éducation sexuelle; on n'y reviendra pas ici. Je ne sais pas, n'ayant pas eu cette expérience, si la connaissance des choses cachées aurait en partie suspendu ces détours qui accompagnent chez la plupart les années de la puberté; les remous que le mystère détermine sont d'autant plus brutaux qu'ils se produisent sous la surface. Sans parler du comportement individuel, nos entreprises apparemment les plus audacieuses n'allaient pas loin auprès des demoiselles et cependant nous avions au fond de nous le sentiment de nous conduire comme des monstres.
L'un de nos compagnons me racontait les tentations qui lui venaient quand il apercevait, perdue dans la campagne, une gardeuse de vaches innocente et sale. Sans doute se disait-il qu'elle était trop bête pour résister; il l'eût maltraitée, il eût vu rouge, il voyait déjà rouge. C'était en lui des vertiges qui corrompaient sans mesure la pensée saine qui était la sienne d'ordinale. Il s'avançait comme un loup, et puis passait au large, les jambes fauchées. C'était un autre - ils préféreront que je ne les aie point nommés - qui s'était amouraché d'une belle-sur de vingt ans son aînée, laquelle n'a jamais soupçonné les délices imaginaires que le pauvre garçon prélevait sur sa tournure. Elle lui trouvait par moment les yeux fous, en riait, et ne songeait pas à la possibilité d'une interprétation; ces chemins-là, il est vrai, sont fort ténébreux.
Nous avions à cette époque un nouveau camarade, collégien du village aussi, qui fut mon plus proche ami. Sa charpente était solidement équarrie, sa tignasse plutôt rebelle. Il avait des yeux francs, il parlait haut, montrait de l'entrain, voire de l'exubérance. Le commerce des filles n'était pas pour le rebuter. Il se prénommait Vital.
Nous en vînmes un jour à nous dire, lui et moi, que nous étions défavorisés dans nos expéditions par le fait que nous demeurions imberbes. Les demoiselles s'attachent aux garçons à qui le poil pousse sous le nez; Rostand, ce héros, portait une moustache si bien effilée et si soyeuse. Mais les visages glabres de la Restauration nous paraissaient ceux de benêts. Il s'agissait de forcer la nature et il n'y avait d'autre façon de la forcer que de procurer du terreau à la moustache. Le Progrès du Nord nous donna le bon tuyau.
Il nous attendait dans une annonce. Voici. Il existait à Bohain (Aisne) un pharmacien qui fabriquait une pommade dont les résultats étaient certifiés par des milliers de témoignages. Il suffisait de l'acquérir, puis de s'en oindre la lèvre, et le menton si l'on désirait de la barbe, l'onction de la lèvre n'opérant pas sur le menton. Mais la barbe ne nous intéressait pas. Les jeunes premiers des illustrés ne portaient pas cette plantation pileuse; elle appartenait aux grands-ducs, aux amiraux russes, aux quakers, aux loups de mer, aux barbares. Le pharmacien vendait des pots petits et grands. Nous comptâmes notre monnaie et nous expédiâmes un mandat de la valeur du petit.
La merveille arrivée dans une belle boite de carton, nous fîmes notre partage et, chaque soir, nous en appliquions le volume d'un haricot, comme il était indiqué sur le mode d'emploi, par frictions légères. Elle pénétrait mieux ainsi sous l'épiderme, là où se tient le bulbe récalcitrant; elle allait le solliciter, l'encourager, le flatter, le nourrir sur place. Il finirait par se laisser convaincre. Nous nous mettions ensuite au lit.
Notre première visite du matin était, vous pensez bien, pour le miroir; nos curs battaient un peu. Après quelques jours de traitement et d'espérance, nos lèvres demeuraient aussi pures, aussi vierges qu'avant. La déception, qui avait eu le temps de croître, devint soudain hargneuse, étant multipliée par deux, et nous envoyâmes le pharmacien et l'onguent au diable. La moustache viendrait à son heure.
A présent, où je trouverais fort utile de n'avoir pas un seul poil sous le nez, pour cette raison que je n'aurais pas à le trancher chaque matin, le dieu de la mode nous ayant ramenés à peu près aux effigies précédemment ridicules de Louis XVIII et de Charles X, et par conséquent s'étant copieusement moqué de nous, je me dis qu'il eût fallu persister et sans doute commander un autre pot. La jeunesse manque de persévérance.
Nous passâmes bientôt à d'autres tentatives. Le même journal, dans sa quatrième page, nous fit part d'une découverte qui ne pouvait laisser insensibles des jeunes gens avisés, voire subtils, comme nous l'étions. Un Américain importait en France, par altruisme, une méthode qui continuait de faire d'éclatantes preuves entre New-York et San-Francisco; il annonçait, lui aussi, des témoignages, mais alors que le menteur de la moustache ne faisait que les suggérer, lui les prodiguait. Les John et les Lewis logés à des numéros qui passaient les quatre mille, dans des avenues qui se comptaient parfois encore par centaines, attestaient la prodigieuse efficacité d'une méthode de magnétisme qui leur avait conféré la domination sur leurs semblables, blancs, jaunes, noirs et rouges sans exception. Le secret, que Napoléon avait dû connaître, se trouvait enferme dans un ensemble de brochures qui n'étaient envoyées sous pli recommandé qu'à ceux qui s'engageaient par serment écrit de ne les communiquer à âme qui vive. La première coûtait dix-sept francs.
Nous mîmes plusieurs semaines à persuader, mon camarade sa mère, moi ma tante, que le Destin venait de nous faire signe. Nous dessinions avec fièvre tous les possibles, mentions aux examens, grandes carrières et même, mais plus discrètement vu notre âge, ce à quoi les mères et les tantes ne sont pas du tout insensibles, la réussite au mariage. Nous finîmes par réunir la base de la fortune.
L'opuscule vint, tiré à la ronéo. Maintenant, je pense que l'homme n'était pas sûr de son affaire; il avait bien tort. Il s'agissait d'apprendre par degrés, d'une façon scientifique, à hypnotiser les gens; et pour nous, c'est d'abord des filles qu'il allait s'agir. On les ferait tomber en pâmoison et dans les pommes. Elles en verraient de drôles. Nous en vîmes cependant avant elles.
Comme nous n'avions pas de sujet possible, hormis nous-mêmes, nous exercions, la nuit venue, dans les rues du village, notre empire l'un sur l'autre. J'appliquais ma main sur la nuque de Vital et je disais en fixant terriblement son occiput: "Maintenant, vous tombez lentement en arrière." Mais il n'y tombait jamais, et même il se tordait de rire.
Chapitre 23 : La fronde des paysans - Chapitre 25 : Le cadre craque