XXV. LE CADRE CRAQUE.—Agrippine et Néron, Byron et Schiller, mais aussi la bicyclette. Randonnées. Courses. Football. Entrée de la politique.

Je m'aperçois que je m'écarte de plus en plus du collège; c'est que, s'il en était demeuré le centre apparent, il n'était plus le centre réel de mon existence. Le verbalisme m'avait dégoûté des études comme le vermifuge m'avait, un jour, et pour longtemps, dégoûté du chocolat qui le contenait.

Doumic régnait alors, ce pain béni des professeurs. Nous ne connaissions qu'a travers cette lunette rapetissante la constellation de première grandeur que constituent nos lettres.

A travers le professeur aussi et c'était pire puisque Dieu permettait ce pire. par le fait de son incurie, j'ai vu pour la première fois à l'oral du baccalauréat un texte en caractères du XVIIe; j'ai chancelé le temps d'une seconde. Pour lui, Corneille représentait le devoir, Racine la passion; Victor Hugo l'antithèse, Villon le truand, Boileau le poète; Chénier, Vigny n'existaient que par un seul extrait, appris par cœur, et Lamartine par "Le Lac", bien entendu. Nous connaissions Voltaire et Jean-Jacques par une lettre qui figurait au programme: "J'ai lu votre nouveau livre contre le genre humain..." et rien de plus sur ces géants. La littérature s'arrêtait au Parnasse. En tout, un compendium pour illettrés ou pour fainéants.

Nous expliquions des textes -- c'était la grande affaire:

Asseyez-vous, Néron, et prenez votre place

sans que cet homme nous fît jamais sentir le tour royal

On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse

sans qu'il soulignât jamais le fort raccourci; et ainsi de suite; il s'agissait, pour lui, de mettre en prose vulgaire ce qui, ici même, par ce jeu non prémédité qui bat au cours du sang et qui s'échappe de l'homme avec ses scories géniales, apporte la plus forte démonstration de la nature du style, ce mouvement d'entraînement organique.

Il en allait de même pour les langues. Nous traduisions le passage que nos aînés avaient traduit, un mot à mot où l'on piétinait Byron et Schiller à la façon du fantassin qui, pas après pas, piétine la chaussée. Pas plus d'horizon que le fantassin. Pas plus d'entrain. Le fait de la jeunesse n'était pas là. La jeunesse, cette formation continue, ne trouvait pas là son emploi quand, mieux conseillée, elle eût pu y disposer avec profit une partie de sa force.

Je me rendais à la classe de M. Laude, à la classe de M. Meunier, à toutes celles que l'on voulait. J'y faisais plus ou moins bien ou mal ce qu'on me disait d'y faire. Au fond, je tâchais de tirer mon épingle du jeu, d'éviter les trop mauvaises notes, les punitions. J'avais fini de m'évertuer. Mes nuits déjà lyriques, mes jours de congé gonflés de tant d'aspirations, de fantaisies, d'enfantillages et de bêtises, d'émois et de désirs, de départs éclatants et d'arrivées dans les sables, mes nuits et mes jours témoignaient d'une exigence personnelle que je me retrouvais vraiment seul à pouvoir contenter. Je ne réfléchissais pas sur les courants qui me portaient; je ne faisais que les subir, satisfait de m'y livrer. Heureux ? Cela ne veut pas dire que je l'étais dans l'ensemble, aussi tourmente qu'on peut l'être quand il faut faire front et souvent contre soi-même, mais enfin incliné dans le sens de ma nature. Sous le chant mal accordé, une basse constante et juste existait.

Vers ma seizième année, la grenade du village, chaude, mais close, éclata. Ce ne fut pas un grand événement, ce fut même un tout petit événement si l'on se fie aux rapports de valeur que les hommes établissent entre les choses: ma grand-mère vendit sa maison pour m'acheter une bicyclette.

Ayant écrit cette phrase, je suis frappé par les termes qui la composent et je vois bien qu'elle peut paraître exagérée et paradoxale; cependant elle ne l'est pas le moins du monde. La maison était une chaumière de deux pièces, mal située dans une ruelle du village. Il dut bien rester quelques louis. Mais aussi je me dis que, si l'on éditait une médaille à la Bonté, il ne faudrait pas oublier de faire figurer les grand-mères dans l'exergue.

Le jour de cette acquisition demeure marqué dans mon souvenir avec un relief singulier; je n'ai guère connu de joie plus authentique, plus générale. Depuis si longtemps je rêvais d'une bicyclette, je souffrais d'en être privé. J'avais vu mes camarades plus fortunés quitter le collège après le repas de midi et s'en aller prendre chez le mécanicien de l'endroit les leçons de cette équitation nouvelle. Ils restaient absents pendant une heure. Je les suivais en esprit sur les routes et je commettais le péché d'envie. Que j'en ai fait venir des catalogues ! La publicité des journaux est amère pour qui n'a pas le sou. Quand j'avais osé demander à mon père, ayant obtenu ça et là dans notre famille quelques promesses d'assistance, s'il consentirait à m'abandonner chaque semaine le franc qui m'aurait permis un achat à crédit, il avait poussé les hauts cris. Le désir était tel en moi que je finissais par oublier ses charges.

Je n'étais pas un novice pour l'usage; mon apprentissage m'avait valu, quelques années auparavant, un certain nombre de rebuffades. La seule question, c'était que notre oncle Onésime me prêtât sa bicyclette. Il ne s'y décidait pas volontiers; ç'avait été pour lui une affaire coûteuse que de l'acquérir et il pouvait craindre que je la lui ramenasse sur mes épaules, c'est-à-dire passablement démolie. Martial, sa journée finie, m'excitait à faire la démarche • je tournais dans la cour avant de l'entreprendre, ne sachant comment aborder mon oncle sur ce chapitre. Il me guettait du coin de l'œil, inquiet à la fois et courroucé à l'idée de ce qui allait se manifester: mon audace et sa faiblesse à quoi l'inclinait bien un peu notre tante. Il s'écriait qu'il consentait car il était un très brave homme - à nos risques et périls, ajoutait-il, comme si nous eussions été en pouvoir de payer des réparations. Je prenais le cheval par la bride, et l'entraînais, la tête basse et le cœur à l'aise.

Martial, qui m'attendait sur la rue, et qui savait se débrouiller tout seul, sautait en selle et je le suivais au trot. Il faisait le tour du village, cornant tous les cent mètres pour aviser de son passage les camarades, avant de me hisser sur la selle. Dans les débuts, et dès qu'il me lâchait, j'allais finir l'expérience dans le fossé: je me relevais d'un trait, plus inquiet d'une rayure sur l'émail que d'une écorchure au genou. Martial redressait le guidon, puis il me disait: "Regarde". Je reprenais le trot derrière lui Quand la nuit tombait, je ramenais la bicyclette. Mes remerciements étaient accueillis par le silence d'avant l'orage, mais l'orage n'éclatait pas.

Pour finir, car l'apprentissage eût duré longtemps dans ces conditions, et les pneumatiques s'y fussent épuises, mon oncle résolut de me donner lui-même des leçons. Elles prirent place sur la grand'route qui coupe en deux la forêt de Mormal. C'était le plein de l'été. Mon nouveau professeur, plus consciencieux que le précédent, pendant que sa femme cueillait des mûres ou somnolait en l'encourageant à la patience, s'époumonait à me pousser et me criblait de conseils: "Tiens-toi droit !... Ne regarde pas ta roue !..." J'en suais autant que lui. Il détachait sa main de la selle sans que j'en susse rien; je poursuivais. "Vas-y !" Et j'y allais tout droit, mais encore au fossé. On eût dit que j'avais fait ce vœu. J'arrivai tout de même à gagner la souplesse naturelle qui conditionne l'équilibre. Je roulais comme un autre. Mais je n'avais pas de bicyclette.

Enfin, j'en possédais une, grâce à ma grand-mère. Elle s'appelait La Française. Les nickels étincelaient; le cuir craquait. Elle était neuve. Elle était plus belle que l'amitié, les fêtes, la poésie, les jeunes filles. Je la ramenai par le guidon, n'osant pas encore l'enfourcher. J'embrassai ma grand-mère qui n'était pas moins radieuse que moi. Ce fut l'une de ses dernières joies, car elle devait mourir bientôt, la joie de donner. Par la suite, je devais prendre de ma bicyclette un soin qui apparaîtra de nos jours peu concevable. Je la hissais sur mon lit dans l'idée d'en ménager les pneumatiques, j'allais jusqu'à garnir de linges les moyeux et le guidon pour les protéger; mais je m'aperçus assez vite que j'y condensais ainsi l'humidité. Enfin on ne traite pas avec plus de sollicitude une maîtresse.

Alors commencèrent les randonnées. Encore peu nombreuses, les automobiles ne nous gênaient pas. Me permettra-t-on de noter qu'en un rien de temps, si malhabile apprenti aide été, je devins le lévrier du village. Je semais les juniors et les seniors du cabaret. Je rendais à Martial, qui m'avait enseigné, une bonne minute sur le trajet du hameau à la gare. J'ai plaisir à me rappeler ce coup de pédale rond. C'était du mouvement bien agencé, des rouages bien huilés, une respiration sans fatigue, point de sueur, du naturel. Mais je jure que je n'étais pas plus fier de mes jambes que la locomotive de ses bielles dans cette époque ou le cycliste était roi.

Quand elle eut vu passer sur nos routes la course Paris-Mons, dont le vainqueur fut Garin, la municipalité, tant la joie populaire montait au vermillon, résolut d'en organiser une à son tour, qui serait moins longue, certes, mais qui assurerait sa réélection. La malice fut de l'enfermer dans le village. Les garçons à maillot numéroté défileraient trois fois dans chaque hameau, ce qui revient à dire que le cœur de chaque électeur battrait pendant deux heures entières. Nos chemins étaient mal empierrés, à tournants brusques. Ne parlons pas des crevaisons de pneumatiques. A trois minutes du départ et au virage de la rue Haute, la moitié du peloton piqua de la tête dans une haie d'épines et s'en releva en lambeaux. Gloire au sport !

Les compétitions se multipliaient dans le canton. J'assistais à la plupart, mais sans y participer; je pouvais bien défaire, pulvériser, anéantir l'escouade de mes camarades; il en fût allé différemment si je m'étais mesuré avec les professionnels de la province, munis de vélos de course, entraînés d'une façon régulière.

Puis il vint un jour où nous assistâmes à des parties de football, qui ne se jouait alors que dans peu de villes. Nous en connûmes, bien entendu et tout aussitôt, la sollicitation et nous résolûmes de fonder une société. Mais il faut dire que, si nous étions riches d'enthousiasme, nous l'étions moins d'argent.

Nous commençâmes par recueillir des souscriptions en vue de l'achat du matériel, au moins un ballon; pour le filet, on le simulerait avec des perches. Les notables nous donnèrent jusqu'à vingt sous.

Nous aperçûmes, un jour que nous revenions du collège, notre curé; il lisait son bréviaire sur la route. Mes camarades me dépêchèrent à sa rencontre.

Il ferme son livre recouvert de lustrine noire. Je lui fais ma requête. C'est un homme pondéré en toutes choses. Il ne dit ni oui ni non; il dit qu'il réfléchira. Il rouvre son livre et continue sa promenade. Mais nous n'aperçûmes jamais la couleur de son argent.

Nous finissons tout de même par planter des piquets sur la place de la mairie. Nous nous rangeons en deux camps et la bataille commence. On crie: "Out !" et l'on passe le plus clair du temps en palabres et en disputes, la règle du jeu en main. Évidemment, nous ne sommes que des débutants; il faut apprendre.

Nous n'en eûmes pas le loisir. Notre camarade trésorier détenait chez lui la caisse que nos cotisations constituaient péniblement, et le ballon. Une chose dont je me souviens fort bien, c'est qu'au moment du triste événement que je rapporte, notre trésor de guerre atteignait les dix-huit francs.

On ne sait pas ce qui se passa dans la famille de notre camarade. Du jour au lendemain, et sans le moindre préavis, ces gens-là décampèrent. Ils s'en furent habiter on ne sait ou; le camarade dut bien les suivre.

Il emporta la caisse. Et le ballon.

C'est ainsi que finit notre société.

Le champ de nos ébats ne s'en agrandissait pas moins. La forêt voisine, par le fait de nos randonnées, n'était plus une frontière, mais un passage où je rencontrais certes toujours le frère écureuil dont la flamme brûlée fuyait sur le tronc du chêne. Les champs, où la sœur Alouette attaque en piqué une touffe d'herbe, étaient bien encore couverts de blé, mais il y flottait aussi une odeur de houblon, il s'y tramait une tapisserie de fleurs de lin. Nous allions à Bonsecours en Belgique, où se fait un pèlerinage fameux. Nous allions au Carnaval de Bavai. Nous allions voir danser les Gilles de Binche. Nous assistions à Valenciennes à la représentation d'un cirque où je reconnaissais pour la première fois un lion, un éléphant qui n'étaient pas des images, qui rugissaient, qui barrissaient, bientôt sur les fonds imaginaires que je me créais, ceux de l'Afrique et ceux de l'Inde. La coque du collège éclatait de plus en plus.

Elle allait éclater davantage. Un soir d'été, mon père travaillait dans le jardin. Je vins le rejoindre, ayant troussé mes devoirs. Il éclaircissait un parc d'oignons. Je commençai de l'aider. Nous parlâmes de choses et d'autres, je ne sais plus de quoi; sans doute de ce sacré pommier qui ne nous donnait jamais, en fait de fruits, que des chants d'oiseaux. Nous eussions préféré des pommes. Des oiseaux, surtout des pinsons comme celui là qui sifflait à ce moment dans les branches au lieu de s'aller coucher, il y en avait de pleines brochettes, surtout dans le prunier; ils se régalaient bien avant nous.

Sèche, la terre se fendillait et j'allai remplir un arrosoir. Tout en répandant la menue pluie qui sortait de la pomme, celle de fer-blanc, mon père me dit:

- Tu es rentré tard hier soir.

- Oui, fis-je.

Il s'arrêta dans son travail. J'ajoutai, d'un ton plus bas, après une seconda d'hésitation:

- Je suis allé à la réunion.

Il eut un petit haussement des sourcils qui, s'il marquait l'incertitude, ne m'en donnait pas le sens; puis se remit à son ouvrage. Peut-être trouvait-il que j'avais mieux affaire ou que j'étais un peu jeune pour assister à une réunion politique. Peut-être se sentait-il freiné dans son blâme par le mouvement de son cœur: je tombais dans son péché.

Jusqu'alors des controverses de cet ordre n'avaient été menées qu'entre camarades. Notre village, ou du moins notre hameau, était rouge, je l'ai dit; le centre, plutôt blanc; la ville aussi. Les camps hostiles sont formés de toute éternité et la querelle n'est jamais vidée. Mais le temps était passé où le professeur d'allemand m'eût fait rentrer sous terre rien qu'en vitupérant les Dreyfusards. La bagarre du laïque contre le clérical se poursuivait sous d'autres bannières qui portaient les noms de Waldeck-Rousseau et de Combes, ceux de Jules Guesde, ce moine de guerre sainte, et de Jaurès, ce Saint-Jean Bouche d'Or. Je donnais de la voix avec les socialistes.

J'en donnais au collège, assez peu à vrai dire, car je n'y trouvais point de contradicteur sérieux. Ces garçons vivaient pour la plupart d'une vie casanière, emmitouflée, notariale, commerçante, benoîte, coin du feu. Chose si tristement humaine, leurs pères petits bourgeois pensaient se hausser le col en emboîtant le pas des grands bourgeois qui les ignoraient. Souvent leur intérêt fût allé à l'encontre de leur sentiment. Pour eux, paraître valait mieux qu'exister. C'est une vérité, vieille exactement comme les temps d'inégalité, que l'homme tient moins à la justice qu'à la faveur. D'où la perpétuation précisément de l'inégalité. Les collégiens, mes camarades, n'entraient pas pour la plupart dans le circuit des idées politiques. Nous leur fermions très vite le bec, entraînés que nous étions par l'exemple des orateurs et par ce savoir-faire de dispute publique qui s'acquiert assez rapidement à leur contact.

Je donnais de la voix dans les cabarets. Sur dix bûcherons assis à la table, il y en avait toujours un pour se tourner vers moi au moment de trinquer: "Tu n'as rien à nous dire ?" Si, j'avais quelque chose à dire, à seriner, si l'on veut. J'avais préparé mon intervention; ils s'y attendaient bien. Je me souviens de ce toast qu'avait prononcé je ne sais plus quel homme du parti et que j'avais appris par cœur dans La Petite République: "Je bois à la mémoire de ceux dont les os blanchissent à des milliers de lieues de la mère patrie..." Il y en avait beaucoup plus long. A la fin, les bûcherons hochaient la tête et entrechoquaient leurs verres. Ils me regardaient en silence. Seuls, ils disaient de moi: "C'est un bon."

Le peuple de France est souvent d'une admirable flamme. Les raisons des rhéteurs ne sont pas ses raisons. Il n'attend pas qu'on l'enseigne. C'est dans son cœur qu'il puise ses certitudes. Souvent l'ouvrier risquait gros, le renvoi s'il votait mal, autant dire la misère. En accompagnant Cartignies, candidat socialiste dans la troisième circonscription d'Avesnes, j'en ai appris sur l'homme en trois semaines plus que bien d'autres dans toute leur vie. Les ouvriers des filatures venaient siffler par ordre, encadrés par les contremaîtres, celui qui s'épuisait pour eux seuls; mais les ouvriers des bois, ceux de mon terroir, ceux de mon sang, encadraient dès l'entrée un patron qui, dès lors, n'avait plus qu'à se tenir bien. J'ai un jour contribué à sauver un menteur politique que le peuple avait après tout bien raison de vouloir brûler vif.

Si jeune, je n'étais pas sans quelque clairvoyance. Je signalais à Cartignies les traquenards de son adversaire. Il haussait les épaules, et, après coup: "Le collégien avait raison", disait-il. A peu près tous les soirs, je faisais des lieues pour enfler le chœur qui restait maigre autour de lui. Nous le savions battu d'avance. "Je prouverai, s'écriait le socialiste, que M. Evrard Eliez, député sortant, a voté contre la République." Il le prouvait. "Une fois, une seule fois, répondait Evrard Eliez; mes amis, que celui qui n'a jamais péché..." Il finissait par gagner la manche. Oui, le peuple a le cœur chaud, mais il fait bien des bêtises.

La veille du scrutin, que ce fût aux élections législatives, départementales ou municipales, nous distribuions les bulletins de vote à domicile, notre candidat n'étant jamais de ceux qui pouvaient s'offrir des porteurs; dans la semaine, nous avions collé les affiches. Nous gagnions de bonne heure l'école où s'installait le bureau. Il convenait d'y placer au moins l'un des nôtres qui surveillerait l'affaire. On avait vu des fraudes audacieuses qui déplaçaient la majorité. Personne n'y comprenait rien d'abord. Le tour n'en était pas moins joué, bon pour quatre ans. J'allais catéchiser les tièdes pour une dernière fois; ils n'étaient pas de ma famille, qui votait rouge.

Aux élections communales, on éprouve parfois des surprises, l'électeur se décidant en raison de ses préférences ou antipathies personnelles. Le gaillard qui opérait le dépouillement sortait de l'urne un bulletin idiot où le nom d'un candidat se voyait remplacé par celui de sa maîtresse. Il faisait semblant de se tromper et claironnait le nom de la belle; l'hilarité secouait les bedaines; nous sommes restés gaulois. Mais c'était une voix de perdue. On n'est pas forcément sage parce qu'on est électeur. Vers les cinq heures, il fallait houspiller les retardataires, les indifférents.. Mon vieil oncle Colas, qui était peut-être un bon charbonnier, n'avait pas idée de ce que peut être un bon citoyen. Il me répondait: "Oh ! moi, je laisse voter les riches." Je trouvais la chose effarante. Elle ne témoigne en réalité que d'un manque absolu d'éducation civique. Il me fallait faire feu des quatre pieds.

Le scrutin clos, l'angoisse me battait aux tempes. Je me glissais d'une table à l'autre, surveillant le décompte des voix. Les nôtres, celles du hameau, allaient tout de suite prendre de l'avance, nous n'en doutions aucunement; mais, ce qui était bien nécessaire, c'était qu'elles en prissent suffisamment pour compenser en fin de compte le déficit que nous éprouverions dans ceux des bureaux du village qui votaient de façon connue pour les blancs.

Nous vîmes un maire, suppôt des conservateurs, inquiet de sa réélection, incertain surtout quant à la droiture des autres, déclarer qu'il entendait dépouiller à lui seul le millier de bulletins que contenaient ensemble les urnes de tous les bureaux; et il s'y mit. Il lut ainsi dans les vingt mille noms, termina l'affaire le lundi vers midi, entouré par cent citoyens qui n'auraient pas quitté la place pour un festin de ducasse, et la termina battu. J'avais passe la nuit sur le champ de bataille; je laisse à penser si j'étais frais en passant la porte du collège.

Plus je vais dans ces souvenirs, plus j'ai le sentiment que je devais oublier pendant les trois quarts du temps l'existence du collège; son intérêt était passé au dernier plan. Si je le fréquentais toujours, c'est que je considérais, bien à tort, que ce diplôme m'aiderait à gagner ma vie. Qu'eussé-je fait, sinon de gratter du papier dans un bureau, dans une étude de notaire? Je n'imaginais pas possible un resserrement de cette nature. Mais je n'échappais pas à la politique.

La politique cheminait dans les soucis quotidiens du peuple. Il en attendait sa libération matérielle et morale; elle m'était consubstantielle. Mes ancêtres paysans ont introduit dans mes veines ce feu cinglant des loups de la liberté; ce n'est pas le fait d'une nature contrariante, mais celui du besoin de justice Les hommes des bois sont fiers. C'est face à face qu'ils s'expliquent. Ils ne vous tirent pas dans le dos. J'ai vu dans ma vie de ces fourbes à museau de fouine qui n'ignorent ni les bonnes manières ni les palinodies. Nous sommes des rustres. C'est pourquoi nous allons de bonne heure à la bataille pour l'indépendance et le pain sous des drapeaux déployés.


Chapitre 24 : La vie au village - Chapitre 26 : Le baccalauréat