A cette époque, j'avais entre seize et dix-sept ans. L'examen du baccalauréat approchait. L'écrit était composé de matières pour la satisfaction desquelles la mémoire n'avait que peu à s'employer, français et langues; il en allait tout autrement pour l'oral. Ni l'histoire ni la géographie ne s'improvisent et, d'un autre côté, je ne mordais pas aux sciences. Je me mis d'arrache-pied au travail, soit usant de résumés, soit m'attachant aux questions que les recalés de l'année d'avant considéraient comme le plus fréquemment posées; ce n'est, bien entendu, jamais celles sur quoi l'on tombe; pour finir, je fis de ma pauvre cervelle un bric-à-brac.
Je gagnai Lille avec nos camarades, un dimanche. Mon oncle m'avait confectionné un vêtement neuf pour l'occasion solennelle. J'étais seul coiffé d'une casquette d'uniforme. Mon camarade Dubuisson, qui portait un chapeau de feutre, m'assura qu'il eût préféré mon couvre-chef. Il voulait me faire plaisir et, pour ma part, je ne voyais pas très bien, sous cette lyre dorée, son visage gras, couleur de café au lait, et sa barbe, encore qu'il l'oignit volontiers d'huile et avec une abondance qui finissait par orner d'une gouttelette l'extrémité de chaque poil; aux lumières, il avait ainsi sous le menton une rampe de perles, elles se détachaient une à une et allaient s'écraser et s'étaler sur le plastron qui, peu à peu, de blanc, devenait jaune.
Nous chantâmes à tue-tête dans le train et y fîmes beaucoup de bruit. Le principal nous avait recommandé de descendre à l'Hôtel Moderne, qui faisait généralement le logement de ses troupes. C'est là que je vis pour la première fois l'éclairage électrique; je ne fus pas seul à m'amuser avec l'interrupteur. Il suffisait d'une pression pour allumer, éteindre, et rallumer dans la même seconde. Nous étions les maîtres du jour et de la nuit, nous touchions là à quelque féerie comme il n'en existe que dans les contes d'Hoffmann et d'Andersen, d'une autre nature, mais non moins saisissante.
Les épreuves écrites furent ce qu'elles devaient être c'est dans le second parcours que j'allais devoir sauter l'obstacle. Je l'abordais avec un handicap indiscutable. D'autant moins discutable que le professeur de mathématiques avait noté sur le carnet que le candidat présente à ses juges: "A travaillé pendant le troisième trimestre", ce qui impliquait, même pour un âne, que je n'avais rien fichu pendant les deux premiers; et le professeur de physique et de chimie, donnant la main à son collègue, y était allé de cette autre rosserie: "Élève intelligent qui aurait pu bien faire", ce qui était inexact, car j'étais intellectuellement fermé aux matières qu'il enseignait; mais il n'avait pas eu le temps de s'en apercevoir, trop occupé par ses recherches sur la margarine; dans tous les cas, cet inventeur avait l'usage des modes du verbe.
Les deux malices sans générosité n'aboutirent pas toutefois à me mettre en échec et même la première me servit: l'examinateur, bon apôtre, à coup sûr ennemi des coups fourrés trop faciles de maître à élève, m'interrogea sur la cosmographie qui figurait précisément au programme des derniers mois et que j'avais considérée avec intérêt: elle est toute fleurie d'étoiles. Je fus reçu. J'avais pris à l'écrit une avance que je perdis à l'oral, mais je totalisais assez de points pour m'en tirer.
Au collège, si les élèves battirent des mains comme il est de coutume, le maître de littérature me marqua sa mauvaise humeur. Et tout cela se tenait dans l'ordre des choses: les antipathies avaient joué à cette occasion comme à d'autres, ce qui tendrait à montrer que le comportement des professeurs, gens instruits, du moins par définition, n'est pas moins monotone que celui des illettrés.
Je passai les mêmes vacances que toujours; je refis une année scolaire et pris la seconde partie du baccalauréat, répondant je ne sais comment aux questions d'une philosophie qui correspondait à je ne savais quoi. Ma vie réelle n'avait pas pendant ce temps changé d'objet; elle continuait de se lier à mes vigoureux plaisirs, à mes jeunes amours, à la poésie, à la politique. Cependant, le temps était venu de choisir une profession, et c'est la que l'affaire s'embrouillait.
Le baccalauréat de l'enseignement moderne, vers quoi m'avait orienté l'instituteur, honnête mais mal informé, ne me permettait de poursuivre qu'une carrière scientifique. Je ne savais ni le latin ni le grec à quoi je me fusse accordé, je pense. Ils m'eussent ouvert la voie vers les études qui étaient les seules conformes à ma nature, pour commencer vers une licence d'enseignement des lettres. Car, ainsi que l'avait dit le magister, il n'était pas question pour moi de devenir notaire ou médecin. Ces métiers-là demandent des mises de fonds qui devaient équivaloir à l'époque à cinquante ou cent annuités du salaire de mon père. Tout manque quand l'argent manque, et l'enseignement payant n'est pas fait pour les fils des ouvriers.
A bien considérer aujourd'hui l'affaire, il m'apparaît que j'aurais pu me tourner vers le journalisme, mais il faut aussi se représenter ce que peut être la prise de vue d'un jeune paysan sur les cités où le métier s'exerce, Lille, Paris, qu'il n'a jamais vues que sur le tableau des songes. Il n'a de relations nulle part et personne ne le conseille. Son père, qui ne possède pas dix louis, s'élèverait contre l'idée de ce qu'il tiendrait pour une aventure hasardeuse. Au surplus, ce jeune paysan n'a pas la moindre notion sur l'accès aux journaux. Il n'y pense même pas. Et que lui reste-t-il, sinon de s'aviser que les rails sur lesquels on l'a placé ne le mènent dans aucune gare. Il s'en avise un peu tard, mais n'a pas à s'en accuser. Des professeurs attentifs l'eussent aiguillé en cours de route sur son véritable chemin qui était celui de l'enseignement classique; ils eussent opéré le redressement sitôt après avoir constaté que l'entrée des sciences dans son champ commençait d'en dessécher le sol. Mais ils n'avaient constaté rien du tout ou s'en étaient désintéressés. Ils se préoccupaient non de l'être, mais de l'examen, pour eux racine de palmes, source d'avancement.
A ce titre, comme à bien d'autres sur lesquels je me suis étendu, ils manquaient à leur mission qui est moins d'enseigner que de former. On n'ira pas jusqu'à suggérer qu'ils exerçaient une influence détestable sur les esprits; et ils l'exerçaient parfois. Plus simplement, on reste sûr qu'ils n'avaient pas conscience, je ne dirai pas de leur mission, mais de leur rôle.
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Cependant, je ne devais plus demeurer à charge à mon père, encore que cette charge se fût montrée moins lourde depuis quelque temps, le taux de ma bourse d'études ayant monté (le conseiller général était mort). Je pouvais être pion dans un collège et m'adonner à la poésie pendant les loisirs que me laisserait cette triste profession. Lesdits loisirs me permettraient aussi de préparer une licence de langues. Il en devait aller autrement.
Je m'étais mis à consulter ces brochures qui sont des catalogues de métiers. J'y vis que le baccalauréat me laissait la possibilité de me présenter à l'examen d'entrée de l'école de Saint-Cloud, qui conduit au professorat des écoles normales. A défaut d'un emploi plus conforme à mes vux, celui-là pourrait me convenir. Je demandai et j'obtins le transfert de ma bourse au lycée de Lille. J'eusse été pensionnaire et il n'en eût plus rien coûté à mon père. Mais le principal s'écria qu'il pouvait fort bien m'enseigner lui-même. Il dut se dire que l'honneur de ma réussite rejaillirait sur sa maison. Pour moi, la solution était loin de me déplaire qui ne m'obligeait pas à rompre avec mes habitudes.
Je refis donc une année au collège. Mais, contrairement à sa promesse, le principal ne s'occupa nullement de moi. Alors que les professeurs de Lille m'eussent conféré un enseignement réel, il se borna à peu près à me conseiller des lectures. Je me revois en compagnie de camarades qui suivent les mêmes cours-fantômes, encore qu'à d'autres fins. Nous l'attendons et, en l'attendant, nous nous racontons des histoires plus ou moins salées. Évidemment, l'ennui ne nous cerne pas. Le principal arrive avec une heure de retard pour rester une demi-heure. Ou bien, il ne vient pas. Ou bien il vient pour dire qu'il ne reste pas. Ce fut là le plus bel abus de confiance que j'aie connu de longtemps. On imagine le résultat.
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Et maintenant, adieu au collège. Adieu tout au moins en tant qu'élève. Adieu à ma jeunesse médiocrement studieuse . je viens de l'ensevelir.
Adieu à mes camarades; ils faisaient de la fièvre de croissance; je crains qu'ils ne fassent de l'artériosclérose. Adieu aux marronniers solides comme des cèdres, abattus comme des malfaiteurs.
Le reste est silence.
Chapitre 25 : Le cadre craque - Chapitre 27 : Fin des souvenirs de jeunesse