Et c'est alors que ma vie fit un crochet, très bref, sans intérêt dans l'apparence et peut-être utile, dans tous les cas une première tentative de départ.
J'avais décidé de demander un poste de répétiteur. Je supportais mal une inaction qui d'ailleurs m'eût enlevé toute considération: à dix-huit ans, un garçon doit travailler. Et je n'avais que trop perdu, pendant une année. Il me fallait cependant passer les vacances au village.
Or le jour de la fête, après un quadrille, quand les musiciens font la pause, je fis connaissance d'une jeune fille qui avait plus de chien qu'une paysanne, étant femme de chambre à Paris. Je dansai avec elle. Elle me dit qu'elle pensait à abandonner sa place, son maître se montrant trop empressé. Elle songeait à se rendre en Angleterre.
Les coïncidences ne sont souvent que dans l'apparence. Parcourant un journal, j'y lus l'annonce qu'un régent de collège y faisait insérer; elle était ainsi rédigée: London Commercial College, Penrith, Catford, London. La même suggestion, à deux ou trois jours d'intervalle. La pension coûtait cent cinquante francs par mois.
La flamme du voyage, dont il faut bien croire qu'elle est en puissance dans le sang, commença de s'éveiller et l'incendie fut rapide. Mon père n'avait toujours pas un sou vaillant. L'assaut que je donnai à ma tante Chrysolée, la soi-disant avare de la famille, fut d'une telle passion qu'elle céda. Il s'agissait, lui disais-je, d'aller apprendre sur place la langue des Anglais; je n'aurais plus par la suite qu'à cueillir le professorat.
Je partis, emportant quelque linge rangé dans une valise et un complet de rechange ficelé dans du papier gris Je me vis très préoccupé sur le bateau; je me rendais soudain compte que le fort en thème du collège ne comprenait pas un mot du langage des insulaires et que les insulaires ne le comprenaient pas davantage. Ce fut toute une histoire quand il s'agit de passer à la douane et c'en fut une encore quand il s'agit de comprendre quelle était la gare qui répondait au nom de Charing Cross.
M. Lawler, le directeur de l'établissement, m'attendait sur le quai. Il agitait un journal. Je fus content d'entendre qu'il baragouinait un peu de français, car pour ce qui est du discours à quoi je m'efforçais, il n'en saisit pas plus qu'un sourd. Tant de tracas me donnèrent soif. Rendu chez lui, je lui demandai un verre de bière; il me fit apporter un verre d'eau. Il est vrai que le verre posait sur un plateau, lequel m'était tendu par un valet. Puis M. Lawler me demanda si j'avais apporté l'argent. Je l'avais apporté, je le lui remis. Il sourit et me laissa. C'était un homme d'une quarantaine d'années; ses cheveux blancs couronnaient un visage de mortadelle.
Je trouvai dans l'établissement une dizaine de garçons; ils en étaient à demeure les pensionnaires, ou bien ils venaient du continent pour y passer leurs vacances: cinq ou six Français, deux ou trois Belges, un Espagnol et un Allemand. Les Français parlaient français, les Belges parlaient français, l'Espagnol parlait français et l'Allemand parlait français. Le seul professeur que contînt le collège, et qui nous enseignait deux heures par jour, je veux dire qui se bornait à nous dicter un texte dans sa langue, y renonça très vite et se mit à la conversation française. Ce qui fait que, nigauds par facilité, ou généreux sans réflexion, ce fut nous qui donnâmes des leçons.
Etant au collège du Quesnoy, j'avais eu, comme c'était la mode, un correspondant qui précisément demeurait dans les environs de Catford. Il arriva me reconnaître et ne manqua pas de revenir. Nous nous promenions dans le parc et dans les rues et nous nous entretenions en français. C'était pour lui tout bénéfice. Pour moi, qui montrais là cette trop bonne nature de bien des gens de mon pays, on remarquera que je m'y prenais plutôt mal pour me perfectionner. En réalité, le hasard seul comme au début de mes études secondaires m'avait conduit en Angleterre. Thésée même s'y fût perdu qui, sans le fil d'Ariane, ne serait pas sorti du labyrinthe; et je n'étais pas Thésée. J'allais à droite, à gauche, au souffle du moment, plein d'intentions et sans pierre de touche à leur endroit. Je m'évertuais vers une carrière, mais dans le brouillard.
Et puis, en fin de compte, ce qui m'avait appelé à traverser le Pas-de-Calais n'était-ce pas aussi, et d'une façon rien qu'instinctive, le besoin de me donner de l'air ? Le papillon, le hanneton si l'on préfère, n'a pas grossi dans sa coque sans éprouver, si commode lui soit-elle, la nécessité d'en sortir. La feuille finit par se déplier. Mais ni le papillon, ni le hanneton, ni la feuille, non plus que moi-même, n'éprouvent consciemment les nécessités de leur état. Ils s'y livrent et s'en trouvent bien.
Dans cette banlieue du Kent, le villageois voyait tout à coup s'éclairer un microcosme. Il se frottait à des spécimens d'Europe, des têtes carrées, des têtes oblongues, des yeux de fer et des yeux d'antilope. Il entrait dans Londres et il allait, avec l'un ou l'autre, prendre le thé chez un attaché d'ambassade de l'Amérique du Sud, qui drapait son piano avec des châles dont il annonçait avec une feinte modestie qu'ils dataient du temps des Conquistadores; il les eût tous donnés d'ailleurs pour les joues roses d'un horse-guard. Il sonnait à la porte d'un cottage; Nataly l'avait invité; la mère les laissait seuls dans le salon; Nataly éteignait les lampes. Il la prenait sur ses genoux, mais, comme il n'osait pas plus croire à l'impudicité qu'à son propre prestige, il la laissait altérée; et quand il s'en allait, se sentait bête comme un dindon. Il se promenait à Greenwich tout proche, et ne se trouvait plus dans un pré, dans un champ, mais sur un méridien; c'est quelque chose. La vie s'ouvrait. Cependant, sa nature n'était pas entamée; elle restait bien étayée dans le physique, aussi indépendante et parfois éruptive dans le moral. Et il apprenait encore dans la forêt d'Epping que son amour des arbres ne se limiterait pas à la forêt de ses pères.
***
Les évasions qui durent ne sont pas faciles à qui manque d'expérience: au point de vue pédagogique, ce séjour ne me servait à rien; je n'avais toujours pas la moindre occasion de m'exprimer en anglais. En quête d'un emploi de précepteur ou de lecteur dans notre langue, je m'étais fait inscrire à une agence; l'inscription ne rendait pas. Le temps arriva où les quelques louis de ma tante eurent passé dans la poche de M. Lawler et où il ne me resta plus que de rentrer en France. J'y songeais avec mélancolie, car la France ce n'était plus pour moi qu'une chambre de répétiteur dans un collège où je serais plus cadenassé que jamais.
Tout de même, j'avais pris le vent. Je me revois au jour de mon départ de Londres. Nataly m'accompagne jusqu'au train. Good bye, farewell. Je suis coiffé d'une casquette du genre jockey; je fume des Three Castles et des Navy Cut. Le train roule à travers le Kent verdoyant; je lis le Times. A Calais, j'entreprends un chef de train qui me cède une couchette moyennant cent sous de pourboire. Le grand voyageur passe en sleeping à Dunkerque. Il y revient un mois après. Comme pion.
***
J'avais huit jours de retard. Le principal suffoquait. Quand il eut fini de se répandre en avertissements, conseils, menaces et lectures du règlement, je pris le tramway moyennant deux sous et je gagnai la plage de Malo.
Je m'assis sur le sable. La mer était devant moi, cette mer du Nord qui élève le plus prodigieux des appels quand, en automne, la ligne d'horizon effacée, elle se confond d'abord avec la perle diluée du ciel, puis s'évanouit tout là-bas avec lui, en lui, couleur de vide, couleur de rien. Mieux que dans le recul encore saisissable des systèmes stellaires, l'infini possède là son image.
A la frontière vague où la pensée ne se détache pas encore du songe, je me voyais gagnant pour la première fois mon pain, logé, blanchi, nourri, et dans les soixante francs par mois, dont je pourrais envoyer la moitié à mon père. Mais quand je levais les yeux sur cette mer qui n'était plus faite d'eau, sur cette étrangeté translucide et vraiment surnaturelle, j'étais envoûté. Peut-être ai-je su dans ce moment que ma poitrine trop longtemps à l'étroit ne se décomprimerait vraiment qu'à l'avant d'un bateau, je veux dire dans le vent et non dans les villes, et peut-être aide su encore, et par voie de conséquence, que mes soins ne me porteraient jamais au service étroit de la littérature, qui pourtant m'est si chère, mais que la littérature devrait être mise en accord avec cette aspiration de ma vie.
FIN