VIII L'ÉCOLE. - Description de la classe. L'exercice au fusil et les conscrits. Les jeux et le balayage. Les maîtres d'école. Le piston du menuisier. Les hannetons.

Quand on me mit à l'école, je savais lire. Mon père m'avait appris les rudiments. Le maître m'installa sur le dernier banc de la petite classe; je ne devais pas tarder à monter en grade.

Ma marraine m'avait accompagné, et je crois bien que l'un des premiers souvenirs de mon enfance date de ce grand événement. D'auparavant je ne me rappelle rien, sauf qu'un jour, marchant à l'aide d'un appareil qui me soutenait aux aisselles et qui glissait sur des roulettes, un chariot, je n'envoyai par maladresse un coup de mon marteau de bois sur les ongles. La douleur me fit pousser des cris stridents. Je ne relève ce petit fait que pour marquer à mon tour, ce qui est bien banal, qu'une grande obscurité, s'étend sur les premières années de l'enfance.

Ma marraine, quand elle dut m'abandonner à mon terrible sort, s'enfuit en se frottant les yeux. C'était une femme impulsive, encore que de bon cœur, bourrée d'idées faites, qui devait plus tard me semoncer fort vertement pour m'avoir entendu siffler, pure indécence, trois mois après la mort de ma grand-mère.

***

J'entrai donc à l'école. Les enfants du hameau, lorsqu'ils s'y rendaient, devaient suivre un chemin qui courait entre les prés, convenable à la saison sèche, mais vite détrempé par les pluies. La mauvaise saison se fait longtemps sentir dans notre région livrée au vent d'est et au vent d'Écosse. Six mois durant, les écoliers cheminaient dans la boue et dans la neige, vêtus d'on ne sait combien d'épaisseurs de lainages, chandails, combinaisons, gros bas tricotés par les mains maternelles, veste de drap, blouse de toile, manteau à capuchon pointu, et, sous le capuchon, un cache-nez qui emboîtait la tête, n'y laissant d'ouverture que pour les yeux, une façon de morion de laine, des moufles aux mains, aux pieds des chaussons, dits kroumirs, dans des sabots.

J'ai le sentiment que les étés se montraient au début de ce siècle beaucoup plus chauds qu'ils ne sont à présent, et les hivers plus rigoureux. Si, dans l'ensemble, les gens sont devenus plus apathiques, ils le doivent peut-être aux conditions nouvelles d'un temps qui ne joue plus sur les nerfs que des variations modérées.

Un soir de décembre, on s'étonnait de voir le ciel plus rapproche que d'ordinaire, uniformément gris, d'une couleur de cendre. Quand je m'approchais le lendemain de la fenêtre, où le givre avait plaqué des feuillages et des rosaces plus belles que celles de nos rideaux, les poireaux et les choux de Bruxelles, les carcasses des groseilliers, le buis vert, le pommier aride, la haie d'épines, le jardin était tout entier devenu plus blanc que le drap que ma mère étendait sur le curoir.

Encapuchonné, engoncé, matelassé, clos hermétiquement, j'allais, le café au lait avalé, aborder l'obstacle. Je l'abordais avec l'allégresse que dispense un sang d'enfant qui s'échauffe vite. Allégresse d'enfoncer dans la neige jusqu'à la cuisse, de s'y laisser tomber de tout son long, bras écartés, ce qui s'appelle "faire bonhomme", d'enlever ses moufles pour livrer bataille, de lapider un merle engourdi dans la haie ou il n'a plus la moindre chance de passer inaperçu. Pendant ce temps, la corneille tourne au-dessus de vous dans l'air ouaté, la pie criarde déblaie son nid dans le haut du peuplier, le malin roitelet se met au chaud dans les fagots. Pour le moineau, qui donc est sûr de le prendre tout à l'heure au piège à ressort ou au piège à glu ? C'est l'écolier quand il arrive à son banc, rouge d'animation, les sabots pleins d'eau. Il dispose sous ses chaussons la brique qui chauffait sur le poêle, non moins rouge que lui; l'eau s'évapore, la classe fume.

Notre école comprenait deux classes, celles des petits et celle des grands qui, bien plantées toutes deux sur le sol, donnaient cependant l'impression d'un sous-sol. Les pédagogues d'alors avaient souci d'éviter aux élèves les moindres occasions d'être distraits, et tout contact par conséquent avec la nature: il ne s'agissait pas que le monde s'interposât entre le maître et l'écolier. Les pédagogues ne pressentaient-ils pas que le monde est vivant et que le prêche est mort ? Ils redoutaient l'éblouissante et dangereuse interférence, le vol de l'hirondelle qui a plus de vertu que la leçon sur les passereaux, sans imaginer un moment que l'a. b. c. de l'art d'instruire se tient dans la liaison des deux termes, dans le passage de l'objet à l'idée. On a changé depuis ces méthodes. Entre l'école vivante d'aujourd'hui et l'école abstraite de naguère, il y a l'étendue d'un océan.

L'appui de fenêtre, quand nous étions debout, nous venait au niveau du front. Les vitres étaient recouvertes de peinture blanche jusqu'à mi-hauteur. Le mieux placé d'entre nous, celui qui se tenait vers le milieu de cette basse-fosse, pouvait quand même, s'il levait haut le nez, suivre une étape dans le voyage d'un nuage.

Les tables étaient établies pour six écoliers, elles montraient la couleur du bois naturel, fort bien ciré par le frottement continuel des coudes. Vers la fin de ma scolarité primaire, j'en vis venir qui étaient du dernier modèle, ou l'on se tenait deux et qui étaient peintes en noir; elles étaient sans aucun doute moins aisément offensées par les taches d'encre; elles étaient aussi bien tristes. Le maître trônait sur une estrade, et le tableau noir était dans le dos du maître.

Aux murs, dans l'une et l'autre classe, je revois le compendium métrique. J'ai longtemps rêvé sur ce terme, non moins mystérieux que ma propre naissance dans un chou pommé. Je frémissais pour les enfants nés par temps de gel. Pour moi, qui suis du mois de mai, l'affaire avait dû être supportable.

J'ai appris le système métrique sur des tableaux muraux, l'hectolitre et le demi-hectolitre, le double-décalitre et le demi-décalitre dessinés et coloriés en marron clair; le double-litre, le litre et le demi-litre, le reste à l'avenant jusqu'au centilitre, en gris acier.

Cependant, les mêmes mesures, on eût pu les prendre entre les deux mains et les palper et les considérer dans la boutique du grainetier et sur le comptoir de l'épicière. Et il y avait aussi des pièces d'or, d'argent, de bronze et de nickel, que le maître Vous faisait connaître par le moyen de ce tableau de carton, alors qu'il eût pu les tirer de son gousset. Le stère de bois paraissait la au dixième de sa taille, mais la forêt en était remplie et qui, certes, étaient de grandeur nature et faits de bois de hêtre et non de traits d'encre. Je m'empêtrais dans ces abstractions. Pour finir, je n'ai jamais compris qu'on appelât le décimètre cube l'étalon du litre. Étant un enfant de la campagne, je connaissais les étalons. On avait tort de vouloir m'en faire accroire.

Et il n'en allait pas autrement pour les termes de géographie. Je vivais au cœur de la plaine la mieux caractérisée, à l'orée de la forêt la plus émouvante, aux approches de la mer. Mais c'est à l'aide d'images d'un jaune et bleu décoloré que le maître m'a fait connaître la plaine, la mer et la forêt, la futaie de nos jeux, une plage aussi fausse que le désert, un voilier d'estampe, un vapeur qui fumait là comme une pipe. Passe encore pour ce qui était hors de portée, ce plateau des Causses en ferraille rouillée, les montagnes usées des Vosges, les volcans éteints des puys, et Gavarnie. Pour le reste, c'était vraiment adorer l'abstraction que de la substituer à ces réalités qui frémissaient à un trait d'arbalète.

Les cartes de géographie sont restées les mêmes. L'Alsace-Lorraine, à cette époque, était teintée en noir. La France, nous ne la dessinions jamais sans y joindre cette plage de deuil. Nous apprenions des chants patriotiques que nous lancions à gorge déployée en marchant au pas autour de la cour. Les couvertures de nos cahiers étaient illustrées d'épisodes guerriers, aussi bien les Francs de Charles Martel que les cuirassiers de Reischoffen. Nous faisions l'exercice avec des fusils de bois. L'après-midi du quatorze juillet, le village se réunissait sur la place pour regarder manœuvrer ces apprentis-soldats, gosses de dix ans.

Je n'ai pas manqué une seule année, au jour du tirage au sort, de suivre les conscrits. Ils affichaient leur numéro sur leur casquette entourée de rubans multicolores et surmontée d'aigrettes; le revers de leur veste et leur poitrine étaient constellés de médailles et de médaillons dorés. La coutume était qu'ils se saoulassent deux jours durant et l'on se perd en conjectures sur les origines et les raisons de la coutume. Nous les suivions de cabaret en cabaret. après la sortie de l'école. Ils titubaient, ils bavaient, ils éructaient, ils urinaient contre tous les murs, ils vomissaient et ils buvaient, et ils buvaient, et ils eussent bu jusqu'à la mort. Impossible de sauter un seul bouchon. La coutume les voulait ivres morts, dépenaillés, dégoûtants, indignes, de loin pis que des bêtes. Je les trouvais vraiment des hommes, Je rêvais d'être à l'âge d'accomplir de pareils exploits puis j'avais un retour sur moi-même: non, ils étaient trop vieux.

Nous avions nos jeux, ceux de tous les enfants, les barres, les billes, la balle et la toupie, et d'autres qui nous étaient particuliers, petits paysans habitués à tirer de rien le superflu comme le nécessaire, jeux d'adresse et de force, venus d'un temps où l'enfant devait inventer ses jouets. Nous placions l'une sur l'autre trois ou quatre de ces grosses pierres que le cantonnier casserait ; nous en formions une petite colonne, la caliborne, qu'il s'agissait d'abattre à vingt mètres avec un caillou. Nous taillions en navette une section de branche dure, la guiche, qu'on décochait comme une flèche à l'aide d'un bâton et dont le vol brutal atteignit plus d'une fois en plein visage le maladroit dont c'était le rôle de la saisir au passage. Nous confectionnions une sarbacane, l'albute, avec la branche évidée du sureau; un bouchon de betterave constituait le projectile.

En été, sitôt la classe finie, nous galopions jusqu'à la rivière et nous la franchissions à la perche jusqu'à la nuit tombée. En hiver, nous avions mieux que le lit de glace de cette Aunelle pour nos glissades. Certains des prés qui la bordent dévalent en pente raide, gorgés d'eau comme des éponges. Ils gelaient sur le temps d'une nuit et ils constituaient à l'aube des glaciers de cent mètres. Nous commencions par démolir les armures qui défendent les jeunes arbres contre les entreprises des vaches. Assis sur l'une de ces planches, nous nous laissions aller depuis la ligne de faîte. La luge rudimentaire filait tout de suite à une vitesse de train express; elle arrivait dans le bas à la vitesse de l'ouragan. En général, le passager s'en était vu vidé. Il continuait sa descente sur le derrière, ce qui fait qu'il rentrait à la maison avec un fond de culotte gelé.

Je suis un assez bon joueur de golf. J'ai même acquis dans certains pays une considération qui ne me venait pas de mes livres, mais bien plutôt de la force de mes "drives". A cela rien du don: j'ai commencé de taper sur la balle à l'âge de trois ou quatre ans, et je ne suis point seul à l'avoir fait dans ma province, il s'en faut. Tous les garçons et, par la suite, tous les hommes jusqu'à l'âge où les bras s'y refusent, passent aux plaisirs de ce golf, d'ailleurs très particularisé, bien moins morne que l'autre, le classique, en ce sens qu'il comporte un constant combat autour d'une seule balle, passent, dis-je, à ce jeu, à peu près tous les après-midi des dimanches d'hiver. Seulement la partie n'est pas menée sur des parcours pourvus d'obstacles puérils et sur des gazons peignés. Elle est menée dans des prairies creusées d'ornières, coupées de haies, plantées de pommiers et de peupliers, qu'il faudra franchir, ce qui est moins commode que de se tirer d'un gentil "banker". Il va de soi qu'un paysan n'emporte point sur son dos l'arsenal ridicule d'une dizaine de clubs; un seul lui suffit, apte par sa forme à tous les emplois. La balle est de hêtre ou de buis. Et, bien entendu encore, chacun est à soi-même son propre caddy. C'est avec des mains nues qu'on saisit la poignée de corde frottée de poix et c'est avec des bras et des épaules de paysan qu'on attaque la balle, sans se préoccuper, Dieu merci, du style. Vive Dieu ! La passion est telle que la plupart expédient en un clin d'œil leur repas de midi pour trouver le loisir d'une partie. Vous sautez par-dessus les haies d'épines, les souliers s'enfoncent dans l'argile grasse, vous fouettez l'eau des mares. La neige même n'interrompt pas le cours de ces compétitions fougueuses, poursuivies qu'elles sont alors avec des maillets de bois, la balle, d'un volume double, étant plantée sur un balai.

Mais me voilà loin de l'école et c'est le balai qui me ramènera dans mon chemin; j'y reviens par ce truchement.

La classe possédait deux balais-brosses et ils étaient sans manche. Nous étions désignés de corvée par deux et tour à tour. Voici comment on s'y prenait pour le nettoyage. Partant d'un bout de la salle, nous gagnions l'autre bout en rampant sous les tables et en poussant devant nous une poussière qui ne résistait pas, mais se refusait à marcher droit. Elle s'envolait, tourbillonnait autour de nos têtes, s'accumulait comme une nuée d'orage, si épaisse à la fin que les balayeurs ne s'apercevaient plus l'un l'autre et se hélaient de près avec de grands éclats de rire. ils retrouvaient la poussière sur les pupitres d'où ils la chassaient à grands coups de chiffon; elle reprenait sa place sur le plancher. Ils sortaient de ces exercices moins noirs que des ramoneurs, mais aussi sales et toussant comme des poitrinaires. Telle était l'hygiène de l'école.

Cependant nous avions rarement des livres malpropres et il n'était pas non plus de coutume de les céder aux camarades en fin d'année. J'ai souvenir de ma peine au jour où mon voisin fit un gros pâté d'encre sur ce livre de lectures que nous appelions le Caumont, du nom de son auteur, j'imagine. La grande vogue alla toutefois au Tour de France par deux enfants. Celui qui l'écrivit dut rencontrer par la même occasion cette mine d'or dont rêvent volontiers les romanciers, et souvent tout le temps de leur vie.

Je n'ai pas gardé mémoire des ouvrages d'arithmétique et de sciences, mais j'ai fort bien su le manuel d'instruction civique, qui pourtant n'est pas à la base d'une carrière d'imagination, et j'ai brillé au certificat d'études sur le thème des sénateurs.

Nous apprenions beaucoup par coeur: "La Seine, dont le nom signifie la tranquille, est le plus commode de nos fleuves"; la phrase est demeurée dans ma cervelle comme cette autre: "Il y a deux mille ans, notre pays s'appelait la Gaule, pour cette raison que ses habitants s'appelaient les Gaulois." Je récitais la morale, la grammaire, la géographie, les sciences comme mon catéchisme et, pour ce qui est de l'histoire, je ne risquais pas de me tromper comme le fit ce camarade quand il écrivit dans sa composition, navré du sort de ses ancêtres, que les Gaulois mangeaient des viandes vertes, qu'ils buvaient de l'eau sale et qu'ils avaient les doigts en forme de fourchette.

Il n'est point utile que je reproduise ici le nom des instituteurs qui m'ont enseigné les rudiments. J'en revois trois. Le premier était gros et court, plutôt voûté; il avait épousé une fille du village; il était patient comme un âne et bon comme le pain. Le second portait une barbiche et des lorgnons, ce qui faisait grand effet sur nous. C'est par lui que j'ai connu l'existence du mot beefsteak, le jour où il me marqua sa confiance en me chargeant de lui en quérir un de dix sous; je l'ai considéré du même coup comme une façon de seigneur hors mesure, bien autre chose que le brasseur ou le marchand de beurre. C'est à ce maître que je dois d'avoir dépense deux sous à la fête du village pour m'acheter un pince-nez. Je tenais le milieu de la chaussée en rentrant chez nous.

Le troisième boitillait tant soit peu; nous lui avions donné le sobriquet de "Jambe d'Aulne".

En ce temps-là, les élèves achetaient leurs fournitures scolaires, et le maître, qui les vendait, n'arrivait pas toujours à se faire payer. Celui-là m'avait chargé d'une mission - il y a déjà le beefsteak de l'autre; il faut croire que j'inspirais confiance - qui était de relancer les parents mauvais payeurs. Je passais à ces encaissements, d'ailleurs hypothétiques, quelques après-midi de fin de mois. Entre deux recettes, j'allais faire la conversation avec le menuisier.

Le menuisier était un être qui n'appartenait pas à notre sphère, du moins à la mienne. Il jouait du piston à la fanfare municipale et j'avais pour lui plus d'admiration que j'en éprouve à l'heure qu'il est pour Bach et pour Schubert. Je m'asseyais sur l'établi, et pendant que mes yeux couraient à l'arrière du rabot d'où s'échappaient les rubans blonds qui s'enroulaient comme des ressorts de montre (nous les appelions rioux, d'une onomatopée qui rend le bruit même de l'outil), j'écoutais le menuisier me raconter pour la centième fois les phases du concours d'Ivry, où il avait triomphé dans la polka à coups de langue, grâce à quoi une large médaille d'or pendait à la hampe de la bannière orphéonique. Il me conseillait de l'imiter, mais je rêvais plutôt du saxophone. J'en rêvais au point qu'éveillé je n'étais plus préoccupe que du prix de cet instrument. Las ! Il eût fallu que, deux mois durant, nous nous passions a la maison de rien manger. Plus tard, c'est le violon vers quoi j'ai levé les yeux de l'amoureux. Que j'en ai feuilleté des catalogues ! Il m'a toujours manqué les vingt-cinq francs qui eussent fait d'un pénitent du purgatoire un élu de Dieu. On ne peut pas tout avoir, la nature et les œuvres de l'homme.

Mes maîtres étaient de bons maîtres, qui faisaient honnêtement leur métier pour un maigre salaire. Un instituteur adjoint touchait-il trois francs par jour ? Je n'en suis pas sûr. L'abatteur d'arbres en gagnait le double. Cependant rabatteur d'arbres avait pour l'instituteur adjoint une considération qu'il ne mesurait pas aux salaires. Il l'appelait "Monsieur" et lui tirait sa casquette. Il se sentait fier quand ce maître entrait dans sa maison.

Je ne peux pas dire que les maîtres d'école m'ont fait ce que je suis. Personne ne m'a fait. Le peu que je vaux, je ne le dois qu'à mon travail. Ni mon père ni les relations de mon père - leur cercle ne dépassait pas le village - n'ont jamais pu m'ouvrir des portes dont ils ignoraient jusqu'à l'existence. Un homme qui n'est conseillé par personne au départ de son entreprise, un homme seul, a plus de mal qu'un autre à l'établir, à la parfaire. Il a plus de mérite aussi. Mais c'est l'histoire d'une autre époque de ma vie. Et chaque chose peut avoir son temps.

Ces instituteurs étaient honnêtes. Ils donnaient à leur métier le temps qu'ils devaient lui donner et c'était plus que pour leur argent. Leurs méthodes médiocres étaient celles qu'on leur inculquait; les hommes qui devancent leur temps ne sont pas légion. Leur bonne volonté était entière. Ils mettaient la main à la pâte; ils préparaient avec soin leur classe; ils se penchaient sur nos cahiers. Nos pères avaient en eux des conseillers de bonne foi. Le crédit qu'ils ont gardé dans les campagnes, ils l'ont acquis parades années de droit labeur, ils ne l'ont pas volé.

Si je rapporte ici maintenant un souvenir qui m'amuse encore aujourd'hui, ce n'est pas pour leur faire pièce; je les honore; ils ont leur place dans mon cœur. Mais voilà, nous sommes dans notre Hainaut des gens volontiers frondeurs, nous buvons dans les champs et dans les forêts le vin de la liberté naturelle; cela peut nous donner du piaffement. Nous ne savons pas non plus tenir notre langue; nous nous déclarons sans ambages. Les bûcherons du village présentaient ouvert leur bulletin de vote à l'adversaire politique si ce garçon avait l'idée de prendre place au bureau, histoire de les intimider: il savait du coup à quoi s'en tenir.

Au début de la saison, les hannetons éclosent en grand nombre. Les arbres fruitiers, dont notre canton est couvert, finissaient par péricliter. En dévorant le bouton, le coléoptère dévore la pomme. La préfecture décida d'attribuer des primes aux destructeurs de hannetons. La circulaire passa dans les écoles. Là-dessus le maître nous lança sur le sentier de guerre.

Ce fut un beau massacre. Avant et après la classe, pendant la pause de midi, le jeudi tout au long du jour, le dimanche avant et après la messe, avant et après les vêpres, enfin sans répit, des escouades de policiers de dix ans se mirent à perquisitionner dans les haies. Ils y cueillaient par centaines les malfaiteurs, justice était rendue aussi prompte que radicale. Ils fonçaient dans les prairies, grimpaient sur les pommiers, les poiriers, les pruniers, les cerisiers, en secouaient avec une fièvre de forcenés les branches, d'où les courtauds bruns engourdis jusqu'au crépuscule tombaient dru comme grêle. Ils les piétinaient avec allégresse avant d'entasser les cadavres dans les gibernes. Quand les gibernes étaient pleines, ils les vidaient dans un sac que traînait le moins ingambe. Ils rentraient triomphants avec un butin de mille hannetons fracassés et d'un vivant, un seul, qui tournait, attaché par la queue, au bout d'un fil qu'ils tenaient dans le poing et qui ronflait comme une hélice. Le lendemain, le maître passait une bonne partie de la matinée à dénombrer les victimes.

Il parut indispensable de simplifier la comptabilité. On convint d'évaluer le nombre des têtes qui tenaient dans une boîte d'un décimètre cube et de n'apporter plus que les têtes. Le temps de faire les multiplications à trois et quatre chiffres, les preuves par neuf et tout le tralala mathématique, c'était encore du temps perdu pour la morale ou l'instruction civique, qui se donnaient dès le matin. Pour finir, le maître déclara qu'il nous croirait sur parole. Et il fut entendu que celui d'entre nous qui annoncerait le plus haut chiffre quotidien bénéficierait d'une image d'une valeur de cent bons points. On vit alors des enchères fameuses, et la liste fut close sur un total de victimes qui devait bien aller à la centaine de mille, beaucoup moins encore, à vrai dire, qu'à la guerre des hommes. Mais nous n'étions que des gamins.

Un mois passa. La bouche en coeur, les yeux en fête, le maître, un beau matin, remercia la classe. Pour prix de notre ardeur à occire les hannetons, la préfecture venait de lui faire tenir un mandat de cent francs. Nous attendions la suite. Il n'y eut pas de suite.

Les gens de mon village ont, je le répète, un sens plutôt fier de la dignité. Ils n'aiment pas qu'on leur en conte Nous étions, nous, possédés. Un mandat de cent francs pour "Jambe d'Aulne" ? Mais nous avions tout fait. Lui, rien. Ce n'est pas avec sa patte flageolante, tout de même, qu'il eût sauté les haies, grimpé aux arbres, rampé sur les maîtresses branches.

Les gens de mon village voient vite rouge. Nous n'étions pas en pouvoir de fesser le mauvais joueur. Nous l'attendîmes le temps qu'il fallut, et ce ne fut jamais qu'un an. Il lut la circulaire et il eut tort de se pourlécher d'avance, car le plaisir était pour nous. Nous ne recueillîmes plus un seul hanneton.


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