Il y avait dans notre village deux partis: les Blancs et les Rouges. Le parti des Blancs était constitué par les patrons, le parti des Rouges par les ouvriers.
Nous aimons beaucoup la musique. Aucun village qui n'ait sa fanfare. La politique avait conduit le nôtre à former deux sociétés: la fanfare des Blancs et celle des Rouges. Elles donnaient à part leurs concerts, mais se rencontraient régulièrement dans l'après-midi du 14 juillet et, comme elles voulaient occuper le kiosque l'une et l'autre dans la même heure, elles se battaient à coups d'instruments de cuivre pour le conquérir. Le maire, qui longtemps fut un Blanc, avait beau ceindre son écharpe et glapir, le garde champêtre héroïque se ruer sans armes dans la mêlée, rien n'y faisait. Les Rouges, qui montraient plus d'allant, avaient régulièrement le dessus. Il fallait entendre le concert qui saluait la fuite des Blancs, maire, conseil municipal et garde compris. C'était à crever les nues. L'exaltation musicale des artistes victorieux touchait à la frénésie.
Le baryton était un colosse. Il avait assommé à lui seul deux ou trois de ses adversaires. Il vous déchirait le tympan. Au chef qui protestait: "Comment veux-tu, répondait-il, comment veux-tu que je joue piano avec une poitrine pareille ?"
Les Rouges se nommaient les Français; par dérision, ils appelaient les autres les Belges. Le conseil municipal envoyait les siens au concours; les deux ou trois notables rouges payaient le déplacement des leurs. Les médailles tintaient à la hampe des bannières de velours.
Les Rouges se nommaient aussi les Républicains; ils appelaient ceux d'en face les Calotins. La fanfare des Français jouait la Marche Funèbre de Chopin à l'enterrement civil d'un Républicain; la fanfare des Belges jouait la Marche Funèbre de Chopin à l'enterrement religieux d'un Calotin.
Le boucher Anselme était un notable rouge. Le soir d'un dimanche d'élections municipales, battu et pas content, il intima à son voisin Clotaire, qu'il soupçonnait d'avoir voté contre lui, l'ordre de démolir l'un de ces petits hangars de planches que nous nommons carins, hangar qui empiétait sur la prairie d'Anselme. Clotaire fit le gros dos et se tint coi. Mais le lundi Anselme n'y pensait plus.
Il eut, à quelque temps de là, une revanche bien plus éclatante que celle qu'on peut voir sortir d'une urne. Il avait acquis un cheval plutôt fougueux, qui s'emballait en tirant la voiture à viande et flanquait en ruant des coups qui mettaient l'avant en pièces. Ce cheval se nommait Zoulou.
Un garçon, qui avait servi dans la cavalerie, s'avisa de le monter. O ciel ! le noble Zoulou filait ventre à terre. Il s'avérait ainsi que c'était son métier de galoper, non de traîner une charrette. On l'entendait venir de loin sur la chaussée. Ca vous faisait une pétarade terrifiante. Les ménagères sautaient sur leur porte: "Ma fille ! C'est Zoulou !" Les écoliers sautaient dans les haies. Bref, il ne restait plus que de mener Zoulou aux courses du Quesnoy.
Le champ de courses du Quesnoy s'étend à deux pas de l'étang du Pont Rouge. En été, quand c'est le grand jour, on voit, de trois ou quatre lieues à la ronde, qui en tilbury, qui en char à bancs, qui sur un percheron, qui à bicyclette, qui à pied, les notaires, les propriétaires, les fermiers, leurs domestiques et toute la jeunesse, se mettre en route et converger, comme les rayons au moyeu, vers la pelouse autour de laquelle vont se disputer les courses au trot et au galop, le steeple-chase et la finale qui est celle des militaires, lesquels ont des rubans plein les épaules. Arrivé sur la pelouse, on s'installe, je veux dire qu'on monte sur le toit des véhicules. Le trot n'a guère que les suffrages des éleveurs, mais, quand vient la course de haies, la face du monde change de couleur.
Zoulou se présenta au départ des galopeurs. Les jockeys faisaient fi de ce cheval de boucher. On a bien tort de vendre la peau de l'ours avant que de l'avoir tué. Zoulou les laissa tous sur place. Il était parti en tempête, aussi furieux que si on lui eût entonné deux pintes de genièvre dans l'estomac. Comme il était infatigable, les manuvriers des dernières foulées ne le purent jamais rejoindre.
Anselme connut, ce soir-là et les jours suivants, les joies du triomphe. Il avait, sur une belle barbe noire, des yeux qui demeuraient pensifs, même quand il assenait la masse sur le crâne d'une vache. Ses yeux, à cette époque, je n'ai jamais vu un scintillement pareil.
Les Rouges triomphèrent sans modestie. La fanfare vint donner à Anselme une aubade, et il la régala. Il reçut des visites de Blancs, qui sentaient que le vent avait tourné grâce à Zoulou et qui rentraient chez eux prodigieusement saouls. Il en vint dès lors de plus en plus. Il est bien inutile d'écrire qu'aux élections suivantes le parti des Blancs fut pulvérisé.
J'ai souvenir de la mort d'Anselme. Il appartenait à la Libre Pensée et ses obsèques furent civiles. Le curé tonna du haut de la chaire, et si fort que les gens du village se demandaient s'ils pouvaient suivre Anselme jusqu'au cimetière. Il y eut des disputes épouvantables dans les familles. Anselme eut quand même un fier enterrement.
Le délégué de la Libre Pensée, un homme de la ville, que nul ne connaissait, et qui avait apporté une couronne d'immortelles jaunes, ce qui parut bien flamboyant en l'occurrence, prononça une oraison funèbre dont la première partie fit pleurer l'assistance et dont la deuxième partie la plongea dans une abondante perplexité. L'orateur adressait en effet, dans une péroraison en crescendo et tremolo, ses condoléances à la veuve d'Anselme et à ses enfants éplorés. Mais Anselme était resté célibataire.
J'ai souvenir d'une élection législative. J'étais bien jeune à cette époque, mais les éléments que j'ai conservés n'appartiennent pas à la politique; ils appartiennent à la rigolade.
Les candidats étaient l'un le député sortant, un radical notoire du pays, à qui ses adversaires reprochaient de n'avoir jamais prononcé au Palais-Bourbon, sur huit ans de mandat, qu'une seule parole, d'ailleurs catégorique: "Fermez les vasistas !" et un avocat de Lyon, que j'appellerai Paillet, pour ne le point vexer, si toutefois il vit encore, ce que Dieu veuille.
C'était au temps de cette formation politique qui avait nom "La Patrie Française". Entre autres idées enrichissantes, les chefs locaux avaient eu l'idée de mobiliser des quêteuses, femmes de petite noblesse et bourgeoises flattées d'accompagner des dames à particule. Il s'agissait de garnir le gousset du candidat de bonne obédience On racontait que l'une de ces fières quémandeuses était entrée à la charcuterie et qu'elle avait posé sur le comptoir, en même temps, sa commande de cochonnailles et sa liste de souscription. La charcutière n'avait d'autre opinion que de garder ou d'acquérir des clients. Ce qui fait que la noble dame était sortie sans débourser un traître liard, avec la tête de veau et le pâté dans son cabas, et une obole par-dessus le marché.
Paillet fit son entrée dans notre village, installé sur les coussins d'une voiture qu'on lui avait prêtée, derrière le dos d'un cocher qu'on lui avait prêté. Il tomba tout de suite sur un groupe de sabotiers qui le guettaient et qui crièrent en trottant au flanc du cheval: "Vive M. Paillet !" si bien et de si nombreuses fois qu'il leur lança des sous pour aller boire à sa santé. Puis il continua sa route, déjà ragaillardi.
Après le carrefour, et sur une autre branche de chemin, Paillet retombe sur les mêmes lascars, qui avaient pris par la traverse et qu'il ne reconnut pas, car ils avaient ôté ou échangé leurs casquettes et leurs vestes. Ils poussèrent les mêmes cris de bienvenue et reçurent une nouvelle récompense.
Merveilleusement conforté par cet accueil, notre candidat parvint à la guinguette où il devait donner sa réunion, mais il n'alla pas plus loin que la cour. Les sabotiers l'avaient de nouveau devancé. Ils dételèrent le cheval et tournèrent les brancards du côté de la campagne. "Maintenant, dirent-ils à Paillet, fous le camp." Ce que l'autre fit, car le ton avait changé.
Paillet tint tout de même une réunion, mais il ne put guère y faire entendre une voix aussi dorée que sa belle barbe carrée. Au premier rang était assis le vieux Pacifique, qui avait bu plus que de raison, selon son habitude, un républicain comme on en faisait sous l'Empire. Il se tenait la tête entre les genoux, n'ayant la force de la redresser à son vrai niveau que par intervalles, et dans ces intervalles il glapissait: "A bas le Lyonnais ! - A quoi ?" faisait Paillet. - T'en fais pas", répondait l'assemblée; il est en guinsse. Ce qui signifie que Pacifique était ivre. Mais Paillet n'entendait, pour son malheur, rien à notre patois, et il finissait par ne plus supporter ce briseur lapidaire de périodes bien balancées qui déchaînait l'hilarité. La salle pouffait et répétait: "T'en fais donc pas, on te dit qu'il est en guinsse. - A bas le Lyonnais !" répétait cette mécanique de Pacifique... Bref, Paillet en vint à se fâcher tout rouge, somma Pacifique de s'expliquer à la tribune, n'en obtint rien de plus que ce qu'il en avait obtenu, ce jacassement de perroquet, haussa le ton, invoqua la liberté, invectiva les sabotiers qui se tenaient les côtes et pour finir leva le siège parmi les cris de "Vive Pacifique !" Il gagna la gare jusqu'où l'assemblée lui fit une belle conduite, montant même dans le train et l'escortant jusqu'à la ville où il avait élu domicile, le ramenant à sa porte devant quoi furent entassés des bottes de paille et des fagots; et Paillet eût été, sans l'intervention des gendarmes, brûlé vif dans ce feu de joie, aux accents d'un chur que j'ai chanté.
Paillet, Paillet,
Va te laver les pieds
A Chambre des Députés
Tu n'y entreras jamais !
Ce qui fut confirmé par l'événement. Le vieux Maxime Lecomte, qui était sénateur et roublard, faisant campagne pour le radical, avait coutume de commencer ses discours par ce dicton patois:
Faut toudis mett' sur s'doigt
D'l'herbe qu'on connoit.
On ne connaissait pas le Lyonnais; il était battu d'avance. Le corps électoral des paysans ne s'en remettait pas aux orateurs du soin de le conseiller. Il ne se fiait qu'au sentiment, même à l'instinct, à tout prendre un guide plus sûr que la rhétorique.
Mon père, je l'ai dit, avait une passion et c'était celle de la lecture. J'ai nourri mon enfance des feuilletons qu'il dévorait lui-même et qui lui venaient par livraisons d'un sou ou de deux, le samedi de chaque semaine. Ah ! cette littérature-là n'était pas d'un vernis reluisant. Elle était bien ce qu'on ramasse de plus triste dans la cave aux poisons que les éditeurs de journaux ou de livres à bon marché dispensaient au peuple, montrant sur ce point la route aux éditeurs pour bourgeoisie qui ne se sont pas fait faute de les rattraper. Le style seul a marqué du progrès; ce fut de l'ouvrage mieux torché, plus dangereux, et voilà tout.
Le crieur Louis, qui remettait à ma mère la livraison, portait le Petit Parisien. Il était saoul six jours sur sept. Il poussait dans cet état des clameurs qui eussent fait se dresser d'horreur les propriétaires de ladite feuille dont le rez-de-chaussée demeurait dans ces dernières années encore le type de la bêtise écrite. "Achetez ! criait le porteur Louis. Épouvantable accident de chemin de fer ! Quatre-vingt mille wagons bouleversés ! C'est la guerre, c'est la guerre civile !" Je le revois sur la route de notre village, petit, maigre, terreux, mal rasé, la sacoche en bandoulière, déjeté par ce poids de journaux, la tête en avant comme un buf qui fonce, et sa casquette-réclame qui fendait le vent. Il faisait pour deux francs cinquante une vingtaine de kilomètres, s'arrêtant de porte en porte, et de préférence aux cabarets. La chope, par bonheur, ne coûtait que deux sous.
Mon père lisait avant de se mettre au lit. Une livraison ne lui durait pas plus d'une soirée. Elle comprenait le commencement d'un roman, deux ou trois suites dont la coupure, adroitement faite, le laissait sur le gril jusqu'au samedi suivant. J'ai mémoire d'un roman: Le Roi du Bagne, un titre qui vous donne le ton de l'ensemble. Il y eut tout de même moins mal et il y eut mieux. C'est par les livraisons de mon père que j'ai connu la Pologne, ses soulèvements contre les tsars de Moscou et les Jagellons de Lithuanie, dont le nom me plaisait beaucoup: je suis sensible à la musique. A dix ans, les pieds sur les chenets, le jeudi, j'ai tendu l'embuscade et j'ai fait le coup de feu pour la sédition. Ma mère tricotait en bavardant avec une voisine; la cafetière chantonnait sur le bout du poêle. La voisine disait: "Il est tout le temps avec ses livres, il ne va point jouer." Cela dépendait des jours et de l'humeur. A partir d'octobre, la pièce où nous nous tenions demeurait plongée dans un morne jour encore assourdi par le double écran des rideaux et des fleurs qui montaient au long des fenêtres. Longue immobilité, chaleur malsaine du charbon gras. Il m'arrivait de sentir le sang bourdonner dans mes tempes.
Mon père n'achetait pas de journaux; un sou par jour, la dépense était trop forte. Il en lisait quand même. L'un de nos voisins, père d'un commissaire qui devait devenir préfet de police, recevait le journal que son fils lui expédiait après l'avoir parcouru. Il le lisait avec du retard et nous le passait ensuite. On n'en était pas à une semaine près dans ce temps-là. Mais c'est ainsi que mon père devint un lecteur de La Petite République, journal du socialiste Gérault-Richard.
Mon père était un rouge. Si l'on méditait de le faire sortir de ses gonds, il n'était rien de tel que de lui parler de la "calotte". La réaction sociale n'avait pas à cette époque de plus sûr soutien que le clergé. C'est le clergé qui a donné naissance à l'anticléricalisme dont il n'a pas fini de souffrir, quelle que soit l'apparence. La religion, au début de ce siècle, avait partie liée avec l'argent. Le curé de mon village faisait campagne pour le baron du Sartel, candidat à la députation. Ce n'était pas ce blanc qui payait les frais de la bagarre; c'était l'église, absolument vide d'hommes.
Revenons à La Petite République. Réfléchissant par nécessité sur la condition que lui faisaient ses maîtres, les seigneurs du rail, stimulé par les articles des socialistes, mon père vota jusqu'à sa mort pour les hommes de gauche. Il suivait la pente la plus naturelle. Il se ralliait à ceux, les seuls, qui voulussent l'arracher à sa condition de bête de somme. Au surplus, l'arrondissement où il vivait et peinait avait entendu l'écho des fusillades de Fourmies. Des tisseurs en grève s'étaient vus massacrer par la troupe. Le cur des pauvres était ulcéré. Mon père n'allait pas dans les cabarets prêcher pour son saint ou, si l'on veut, pour sa doctrine. Il n'avait pas les moyens d'aller au cabaret. Mais il ne cachait pas sa façon de voir. Il fut un Dreyfusard de la première heure, et connu comme tel. Je raconterai plus loin comment j'en ai pâti.