L'odeur du dimanche est pour moi celle du pot-au-feu, de même que l'odeur du jeudi est celle de la "fricasse".
Ma mère achetait pour le dimanche un morceau de buf de dix-sept ou de dix-huit sous. C'est le boucher Anselme, notre voisin, qui le lui fournissait. Anselme tuait une vache par semaine, un veau de temps en temps, rarement un cochon. Les cochons étaient saignés dans les fermes par un boucher qui avait cessé d'exercer pour son propre compte; ils commençaient dans les saloirs leur seconde existence avant d'entamer leur troisième qui se passait obscurément dans l'estomac des fermiers.
Quand j'étais petit, ma mère, le dimanche, dès mon lever, faisait ma toilette dans un cuvier. Déjà le pot-au-feu cuisait à petits bouillons et répandait dans la pièce sa fine odeur de légumes: poireaux, céleri, navets, carottes, pommes de terre, que sais-je encore ? De temps à autre, ma mère soulevait le couvercle et enlevait l'écume. Si le pot-au-feu demeurait trop clair, elle y versait une cuillerée de café qui le dorait sans en changer le goût.
Mon père, en été, pendant la matinée du dimanche, bêchait ou semait ou sarclait son jardin; il ne faisait guère autre chose au cours de l'après-midi.
En hiver, quand les travaux de la terre devenaient impossibles, le jardin étant recouvert par la neige ou gelé au point qu'on n'en pouvait arracher les poireaux, la bêche ne mordant pas le sol, on le trouvait dans le grenier, devant son établi. Il façonnait les semelles de nos galoches et nous l'entendions raboter du matin au soir. Après quoi il se tenait dans la maison, occupé à ajuster ces semelles, ce qui est une opération très minutieuse: l'eau de pluie n'a pas besoin d'un grand chemin pour se glisser dans la chaussure. Il avait acquis un pied de fer et il réparait aussi ses bottines, les renforçait d'une grêle de gros clous, bien nécessaires à qui marche toute la sainte journée sur le ballast.
J'ai souvenir d'une aventure. Mon père ne retrouvait plus sa poix et pestait contre les enfants. Il les accusait de l'avoir égarée. Il est vrai que nous aimions, je ne sais par quel travers des doigts et des narines, pétrir et humer ce morceau d'une matière rare et dont le fils du cordonnier, dans la cour de l'école, avait seul l'usage. Nous cherchâmes longtemps. Ma mère finit par retrouver la poix; elle était collée au fond de la culotte de mon père; il s'était assis dessus.
Mon père avait un autre emploi de ses dimanches. Les aiguilles de l'horloge, fatiguées de tourner en rond, décidaient par intervalles de prendre du repos. Nous n'étions pas en mesure de faire intervenir l'horloger. Un horloger vous souffle sur un ressort et vous en êtes pour trois francs. Impossible de discuter sur des phénomènes à quoi vous ne comprenez rien, mais la nécessité oblige un homme, et mon père avait fini par comprendre.
La table était, ces dimanches-là, tout entière à son usage. Il démontait le mécanisme, le rangeait sur la toile cirée dans un ordre de lui seul connu, trempait les pièces une à une dans le pétrole, les séchait, reconstituait la machine, la rentrait dans sa boite, tirait sur les poids et contraignait dans la même journée les deux aiguilles au travail.
Il savait aussi remettre la sonnerie en harmonie avec le cadran. Je le voyais ouvrir le petit volet placé sur la pendule comme une oreille sur un visage, glisser par l'ouverture son index, l'y laisser moins d'une minute: l'affaire était dans le sac. Mon père devait avoir des doigts de sorcier.
En somme, et pour conclure comme il se doit quand on est un bon écrivain, mon père ne se reposait pas le septième jour selon les Commandements; il n'en avait pas la possibilité. Le septième jour il préparait ses lourdes bottes et sa courte terre. Les conditions matérielles de l'existence étaient telles que, s'il eût été croyant, il se fût trouvé dans un grand tourment, étant mis dans l'impossibilité de pratiquer. Ses patrons de Paris, qui étaient catholiques, protestants et juifs, ne lui laissaient pas le choix; ils le mettaient dans la nécessité d'opter pour le pain quotidien, non pour l'eau bénite.
Au surplus, ils n'avaient pas laissé à leur serf la libre disposition de tous ses dimanches. Une fois sur deux, mon père était tenu de travailler, soit la matinée, soit la journée entière. Les douze heures que ses maîtres consacraient, j'imagine, à glorifier Dieu, en tout cas à se distraire, à se reposer, lui, il les passait à resserrer les boulons qui assujettissent les rails aux traverses. Tout ce qu'il pouvait entendre de l'église, c'étaient les sonneries des cloches.
Je ne lui ai connu de délassement que très tard dans sa vie, longtemps après la mort de ma mère et dans une époque où je ne lui étais plus à charge. Il gagnait alors cent douze francs par mois; il était riche. A deux ou trois reprises, je l'ai trouvé faisant sa partie de cartes au cabaret, animé comme un enfant qui reçoit son premier jouet; j'en étais éberlué, mais ému, mais ravi. Le dimanche était pour moi un jour peu plaisant. J'allais à la messe, je m'y tenais à ma place, je veux dire à mon banc de catéchisme, devant l'autel de Saint Joseph. Clément jouait de l'harmonium à l'entrée du chur; nous chantions à tue-tête et jusque-là tout allait bien. Mais, dès que je sortais de l'église, le vide de la journée s'ouvrait, un vide qu'il m'était impossible de meubler. Que pouvais-je faire en général, sinon courir dans les prairies en m'y glissant par les trous des haies au ras du sol, comme les chiens, comme les poules, ou bien entre deux rangs de fil de fer barbelé ? Que pouvais-je faire, sinon grimper au tronc du jeune noyer de Florimond, sinon aller rejoindre mon voisin dans quelque terre à labour et rentrer glorieusement au village sur le dos de ces percherons dont l'un, s'étant emballé faillit me rompre le crâne à la porte de l'écurie où il pénétra en plein galop, ne s'apaisant qu'à la mangeoire. Je n'avais licence ni de trotter, ni de grimper, ni de me battre; tout m'était interdit: je portais mes habits du dimanche.
Les élèves du catéchisme étaient tenus d'assister aux vêpres; nous nous y rendions allègrement. Sous le regard soupçonneux de sur Marie, que le curé chargeait de nous surveiller, ce qui était bien nécessaire, nous chantions à plein gosier les cantiques et nous leur infligions d'étranges variantes:
Are Marie Stella
Mi j'marierai celle-chi,
Atque semper virgo
Félix veux-t' porter cha ?
La sur battait la mesure à ces plaisanteries stupides de gosses; elle dodelinait de la tête et paraissait satisfaite: la sur Marie n'entendait pas le patois.
***
En automne cependant il me venait de temps en temps une distraction qui animait ce morne jour. Les vents à cette saison commencent à donner de la voix Mes oncles, Onésime le tailleur et Edmond le scieur de long, avaient confectionné pendant la matinée un cerf-volant. Mes oncles avaient à cette époque dans les trente ans; je les considérais comme des vieillards et je n'étais pas enclin d'ordinaire à les suivre.
Ce n'est pas une petite affaire que d'équiper ce voyageur des airs. D'abord, il convient d'en avoir plusieurs sous la main: il arrive que la ficelle casse.
Le scieur de long fabriquait la carcasse, soit un carré, soit un losange. Il avait préparé la colle pendant la semaine qu'il passait en forêt, à l'aide d'une sève qui sourd d'un certain tronc, je ne sais plus lequel, et se gonfle dessus comme une varice. On en fait de la glu pour attraper les oiseaux: quand ils ont mis les pattes sur la branchette enduite de cette substance et posée parmi les appâts, adieu la liberté !
Le tailleur découpait le papier avec ses grands ciseaux; il le collait. En revenant de la messe, j'aidais à établir la queue qui sert à maintenir l'équilibre de la machine.
La séance commençait après dîner (nous appelons dîner le repas de midi), vers les deux heures. Mes oncles avaient choisi pour le lancer une vaste plaine couverte d'herbe et non cloisonnée par des haies. Aucun obstacle; on y peut courir autant et aussi vite qu'on peut. par ailleurs cette plaine est surélevée par rapport au reste du pays; le vent la balaie.
Arrivés au bon endroit, mes oncles me remettaient le cerf-volant, puis ils allaient se placer à une vingtaine de pas. Je dressais le cerf-volant au-dessus de ma tête; ils tenaient la corde bien tendue.
Le vent courait par halenées; il s'agissait de saisir celle qui se montrerait ascendante. Mes yeux ne quittaient pas les yeux de celui de mes oncles qui commandait cette première manuvre. Il tâtait l'air, il l'écoutait venir.
- Lâche ! criait-il.
Cela voulait dire que je devais lancer de toutes mes forces vers le ciel le cerf-volant que, dans le même moment, mon oncle, par de petites secousses, allait commencer de solliciter. Huit fois sur dix, le cerf-volant piquait du nez; il lui arrivait aussi d'aller faire à hauteur de toiture trois ou quatre tours de marionnette; il se voyait plaqué quand même.
J'étais déjà sur lui. Je le ramassais, je le redressais, je reprenais la position. Mon second oncle avait saisi la ficelle. Il levait le bras, tournait sa paume vers le large.
- Lâche !
Mon oncle Edmond était très grand, très maigre aussi, une façon de mât de ducasse. Après maints échecs, qui tenaient peut-être à ma courte taille et à mon inexpérience, il se dévouait dans cet humble rôle, il me remplaçait dans la fonction de catapulte. Au bout de ses bras, le cerf-volant se présentait déjà à deux mètres cinquante du sol. Le miracle finissait par se produire. Alors je voyais mon oncle Onésime manuvrer comme un gabier, rendre et reprendre de la ficelle, se déplacer à droite, à gauche, enfin mener la musique par quoi son cerf-volant allait danser la pavane parmi les nuages. Puis, quand il était bien assuré de son affaire, du grand départ, il me confiait la ficelle ou plutôt il me l'enroulait autour du poignet. Un second cerf-volant allait bientôt rejoindre le premier. On en lançait un troisième, un quatrième. A ce moment, j'avais des ficelles autour des deux bras et autour du corps. Les coups de vent me lançaient en avant, en arrière et parfois sur le nez. Je criais de bonheur. Mes oncles venaient me délivrer. Alors commençait entre eux la grande compétition. Les pelotes de chanvre étaient d'égale longueur, et l'art n'était plus que d'éviter l'oblique et de forcer les cerfs-volants à monter droit au ciel comme l'alouette. Ils y parvenaient tous les quatre. Avant le crépuscule, les quatre cerfs-volants voguaient dans le même archipel de nuages; ils passaient entre les îles et de l'autre côté des îles, ils paradaient dans les isthmes de lumière. Je les perdais de vue le temps de deux minutes; mon cur battait. L'escadre reparaissait, aux prises avec un typhon dont je n'avais nulle connaissance, mais dont j'avais l'idée réelle rien qu'à voir les coups furieux qu'il envoyait dans les poignets de mes oncles. Ils couraient d'un bout à l'autre des prés, bousculés, échevelés, époumonés, radieux. Jusqu'à l'instant où, quelque filin de chanvre cassant, l'un des navires de papier prenait son dernier et son vrai départ, son vol de bête libre, et s'en allait se perdre dans les séjours du ciel.
***
Mon oncle Edmond mourut jeune, consumé par la maladie. Je le vis pour la dernière fois un jour de certificat d'études, au chef-lieu du canton. Ses patrons lui avaient confié l'emploi de magasinier dans leur chantier; il n'était plus en pouvoir de tirer sur la scie.
Entre les moments où j'escaladais les tas de planches, soit de hêtre soit de chêne, toutes fraîchement débitées et d'une si belle odeur vivante, j'allais le regarder par la fenêtre, couché dans son lit, le visage d'un jaune de beurre rance et les yeux d'un noir aussi brillant que la pierre de la bague que mon oncle Onésime avait offerte à sa femme et sur laquelle la lettre initiale du prénom d'Adèle était gravée; une affaire de riche dont toute la famille demeurait ébahie et qu'elle blâmait un peu, quoique à voix basse: la bague avait coûté dans les cinquante francs. Enfin, chacun s'arrange à sa façon, et ma tante Adèle n'avait pas d'enfant, ma tante Chrysolée non plus d'ailleurs, et pas davantage ma tanteDésirée. Apres ma mère, la stérilité s'était installée chez les filles.
Mon oncle Edmond me souriait. Ma tante me dit: "Il est fatigué." Elle lui apporta un bol de bouillon; il en but quelques cuillerées. Je crois bien qu'il n'avait pas trente-cinq ans; sa barbe, qu'il ne rasait plus, blanchissait. Comme ma mère, il avalait des pilules au goudron.
Il avait été l'un des boute-en-train de lai forêt; ses farces étaient célèbres. Il montrait un talent de comédien pour le travesti. Je me souviens d'un jour où il accueillit dans sa baraque un contrebandier poursuivi par la douane. "Cachez-moi, brave homme !" suppliait ce malheureux. Mon oncle le fit asseoir sur la sellette, alla se planter sur la porte, accueillit le plus aimablement du monde le brigadier et ses subordonnés tout en nage, les aiguilla sur la mauvaise route, les conjura d'aller vite et les fit galoper; puis enfila sa veste, en remonta le col, ébouriffa ses cheveux, revint, faisant la grosse voix, comme s'il était lui-même un douanier. Il assourdissait le fraudeur de menaces. Il l'arrêta, et l'autre ne le reconnut pas, mais le supplia de prévenir sa femme tout en tendant ses poignets aux menottes. Mon oncle eut plus de peine à le détromper qu'à l'abuser.
Mon oncle fit un jour monter sur un tronc équarri, la "tronche", le fils de son patron, histoire de lui enseigner le sciage. A vrai dire, ce garçon n'avait pas l'intelligence bien arrimée dans la boîte crânienne. Il vit sortir d'un layon un être hirsute qui brandissait un drapeau rouge - c'était une ceinture de flanelle - et proclamait la révolution. Le gars ne fit ni une ni deux. Il sauta de deux mètres sur le sol et prit en hurlant sa course vers le village. Mon oncle avait beau le poursuivre et cette fois en lui criant son propre nom. Rien à faire. Le fuyard, quand il arriva dans sa cour, n'avait plus de semelle à ses chaussettes.
La forêt de Mormal, dans ce temps-là, était gaie, et ce n'est pas au spectacle naturel que je pense quand je trace cette ligne d'écriture. D'abord, il faudrait commencer par dire qu'à ce point de vue aussi elle a beaucoup perdu. Deux guerres ont passé sur elle à une vingtaine d'années de distance. La première l'avait dévastée. Cependant les arbres d'un reboisement mettent plus de vingt ans à refaire figure. Ils ont besoin d'un siècle.
Une seconde guerre est accourue, et maintenant ce qui constituait la forêt de mes jeunes ans n'a pour ainsi dire plus d'existence. Où retrouver ce palais de Belle au Bois Dormant, la colonnade des hêtres et la voûte des chênes, et ce silence posé sur la mousse où s'enfoncent les glands lisses et leurs cupules rugueuses ? Et dans le demi-jour, sur un chemin d'écorce, l'écureuil couleur de pain brûlé, moins volumineux que son panache, et dans le fourré de ronces la laie qui grogne pendant que ses marcassins la tètent, et dans la clairière la faisane plus sobre de robe que le faisan, et le chevreuil devant le fusil du braconnier au clair de lune ? Ce sera le spectacle d'un autre siècle, s'il plaît à Dieu, s'il plaît aux hommes, et ce ne sera plus le mien. La plus belle des forêts, la forêt de mon enfance est morte avant moi.
Elle était gaie aussi par le fait des hommes. Sabotiers, scieurs de long, abatteurs, et ceux-là qui débitent les branches en stères et qu'on nomme les "clappeteux", et ceux-là qui en tirent du charbon et qu'on nomme les "fraudreux", tous, la besace à l'épaule, ils quittaient le lundi dans la matinée leur maisonnette et n'arrivaient à la baraque qu'au soir tombant. Ce n'est pas que la route fût tellement longue du village au lot qu'ils exploitaient. Mais la malice humaine est grande et la ligne plus ou moins droite de la route se voyait ponctuée d'estaminets. On entrait pour boire une chope au cabaret du Gai Pinson et l'on y retrouvait maints amis. La cabaretière offrait le café; le consommateur lui rendait sa politesse en commandant un verre de genièvre. Un jeu de cartes traînait sur le bout de la table. Allons-y pour un cent de points au piquet. Le perdant payait la tournée et le gagnant offrait la sienne, par courtoisie. On sait se tenir dans notre canton. On repartait. Le cabaret des Quatorze Fesses, ainsi nommé parce que la dame a mis sept filles au monde, et pas un garçon, apparaissait dans son bouquet d'épinefleuries. Le patron est un bon copain. On a usé de concert ses fonds de culotte sur les bancs de l'école et du catéchisme. On ne va pas lui infliger l'affront de passer sur sa porte sans lui dire un petit bonjour; il se demanderait avec une stupeur non feinte: "Pourquoi n'entre-t-il pas ? Qu'est-ce qui nous arrive ?" Assez pour devenir "de guerre". Midi approche, la bière a lavé l'estomac. De la besace vous retirez le pain de ménage, la boîte de beurre et la boîte de fromage gras. La cabaretière, une belle femme, je veux dire qui arbore un double menton, des seins comme des saladiers et un ventre comme un chaudron, s'en va couper à votre intention dans son jardin des queues d'oignon et d'ail; vous les hachez menu sur le quignon bien graissé. L'oignon et l'ail embaument la bouche; ils donnent soif aussi. La cabaretière ne manque pas, sachant vivre, de vous offrir une tasse d'un café qu'elle a moulu tout exprès pour vous et bien accommodé de chicorée; suivent naturellement la rincette et la sur-rincette. Etonnez-vous qu'on arrive au chantier vers le crépuscule, en chantant.
Mais à quatre heures, le lendemain, nos hommes sont debout, et jusqu'à dix heures du soir la forêt retentira du bruit des haches et des hachettes et du sifflement de la scie. La voix porte loin dans les futaies. La chanson, qui prend le vent aux alentours de la chevrette, ce levier des troncs de chênes, trouve son écho aux alentours de la meule du charbonnier, et les histoires de la forêt prennent leur vol aux abords de la source, cette façon de place publique.
Cinq jours de solitude laborieuse et allègre. Cependant, la soupe cuit dans l'âtre dont la fumée dore les sabots en les séchant; l'homme de la forêt la mange, assis sur une souche; il fume ensuite une pipe de tabac de zone à trois sous le paquet; il dormira six heures sur un grabat. Mais le samedi, un peu avant midi, ayant fermé la porte de la baraque au cadenas, il regagnera son logis. Depuis le matin sa femme l'attend et chante en endormant son nouveau-né:
C'est aujourd'hui samedi
M' petit fils
L' jour où vot' père revient
M' petit saint
Mais ce n'est point pour vous
M' petit roux
C'est pour votre mère.
Et voilà qui est très bien dit.
Les journées de dix-huit heures permettent cette pause nécessaire au jardinage. Il faut labourer la terre et la semer et la sarcler si l'on veut vivre. Le dimanche est fait pour ça.
L'allégresse de ces hommes dans les bois, si je me demande aujourd'hui ce qui la leur valait - ils n'avaient plaisir ni de bouche ni de cur ni de corps et pas le moindre répit - je ne peux l'attribuer qu'à cette cause naturelle: l'influence de l'arbre sur l'organisme. La combustion pulmonaire doit se faire plus vive, la course du sang plus aisée, sa qualité se montrer plus excitante. Si je rencontre quelque jeune ou vieux fonctionnaire, je le vois immanquablement réfléchi, voire soucieux, vite voûté. Il n'a pas l'idée, n'est-ce pas, de confier une romance aux échos du boulevard. Morose déambulation que celle qui se fait sur le trottoir des villes.
Le bûcheron regagne son village; il porte un fier faix de bois à l'épaule. Il a le torse droit comme un hêtre; il siffle s'il ne chante.
Si j'avais le goût des citations, je vous en alignerais des grecques et des latines, celles qui posent le mieux le citateur, si même il ne possède ni le grec ni le latin et s'en empare dans les traductions, je vous en alignerais, dis-je, à longueur de page et de journée, picorant le grain de Virgile et faisant participer ce confrère au rendement de mes droits d'auteur. Mais je n'ai pas le goût des citations. Je vous donnerai toutefois mon conseil, à vous qui vous trouvez enfermés trois cents jours par année entre quatre murs. Transportez sur votre phonographe - et ce serait dommage que vous n'en fussiez pas pourvu - le disque des Murmures de la Forêt ou bien celui de la page connue de La Pastorale. Le pinson siffle, le coucou l'accompagne, la rivière et le saule composent la toile de fond, et vous, pour peu que vous n'ayez pas une sensibilité trop abîmée par le cinéma, vous entrez en convalescence, vous vous sentez allégé; exactement il vous vient une idée de la santé du bûcheron telle qu'il l'avait dans un temps proche de nous et qui n'en est pas moins le temps passé. Pour le reste, si les questions sociales ont tenu plus tard la première place dans les discours du bord de la fontaine, c'est que c'était devenu nécessaire. Le sabotier finit par éprouver le besoin de manger mieux que son chien.
Outre des sabotiers et des bûcherons, il y avait dans notre village des laboureurs et des herbagers, sans compter les artisans, menuisiers et charrons, cordonniers et tailleurs, enfin la diversité courante des métiers, et tous, ou tout au moins la plus grande partie, ils étaient des "coulonneux". Ce terme désigne les amateurs de pigeons, non pas de la variété qu'on élève pour la table, mais pour le vol. Mon oncle Edmond possédait l'un des plus rapides parmi les pigeons de la contrée et il retirait de ce petit fait une grande notoriété. La notoriété, comme la gloire, dispose d'un certain nombre de logis, et c'est affaire personnelle que d'en déterminer la hiérarchie. Le "coulonneux" a, chez nous, le pas sur l'académicien et le général.
Ce dimanche-là, vers les midi, nous attendions nos voyageurs. Le président de la Société Colombophile les avait enregistrés la veille à la guinguette, leur passant une bague à la patte; il les avait enfermés dans des paniers d'osier à claire-voie, dûment plombés, avant de les expédier à Creil par chemin de fer.
Mon oncle avait confie sa chance au "Petit Bleu", qui était ce voilier fameux; le bourrelier Vincent avait engagé son propre champion, "le Noir Doré". Celui-ci montrait une carène large et celui-là un avant effilé. Le premier voyait sa chance augmenter sur les longs parcours. Cependant, la distance "sur" Creil était moyenne et le pronostic devenait hasardeux.
Il était onze heures et voici comment se présentait le dispositif. Mon oncle venait de s'enfermer dans le pigeonnier. Je me dissimulais sous le hangar, le pied sur le premier barreau de l'échelle qui aboutissait à la trappe. Mon cousin Martial se tenait auprès de moi.
Les pigeons voyageurs sont fantasques. Poussés par la faim, comme ils le sont dans les concours, car on les laisse à jeun depuis la veille, ils foncent à tire-d'aile pendant cinquante ou cent lieues et plongent d'un trait dans leur habitat. Mais qu'ils aperçoivent un rien d'anormal, mais vraiment un rien, une feuille sur la trappe, une ombre sur le mur, ils se dérobent, décrivent des cercles, se perchent sur le faîte de la maison et n'en bougent plus. Cependant, les écarts de temps dans les arrivées ne sont souvent que de quelques secondes. Vous parlez d'un tremblement dans le cur du propriétaire quand son champion, premier dans le ciel, s'amuse à faire l'école buissonnière sur le toit. Il ne parle de rien moins que de l'étouffer dès qu'il mettra la main dessus. Il arrive qu'il l'étouffe.
Les arrivées, j'oublie de le dire, se jugent à la guinguette et non au pigeonnier. L'affaire n'est dans le sac que quand le volatile apparaît devant le chronomètre du président; c'est-à-dire qu'il faut l'y porter.
Mon cousin Martial courait comme un poulain; que dis-je ? comme "Zoulou", l'alezan du boucher. Dès que le "Petit Bleu" aurait pénétré dans le pigeonnier, mon oncle Edmond le saisirait et, sans souci de sa fringale, me le passerait, à moi qui serais déjà sur l'échelle; je n'aurais qu'a le tendre à Martial qui se tiendrait sur le sol ferme, ayant resserré sa ceinture, et en avant ! Martial avait chaussé pour l'occasion ses espadrilles à semelles de corde.
Le "Petit Bleu" se conduisit comme un ange. Il devait avoir des crampes de gosier; il ne décrivit pas un seul cercle; littéralement il s'abattit, une vraie trajectoire d'obus. Le voilà devant sa mangeoire, non, le voilà, le malheureux, dans la main de son propriétaire, d'où il passe dans la mienne, puis dans celle de Martial.
- Cours !
C'est la voix de mon oncle qui arrive du grenier, une voix haletante, la voix rauque de quelqu'un qui est à bout de souffle. Et il y a de quoi. Mais il n'a pas besoin de s'essouffler, mon oncle. Déjà Martial a franchi la barrière. Il file comme s'il avait un nid de frelons à ses trousses. C'est alors que le drame commence. Car Vincent, lui aussi, est en piste.
Il est en piste avec le "Noir Doré" dans sa main gauche et contre son cur. Il n'a voulu confier à personne le soin de sa chance. Il est gros, il est gras, il est lourd, mais la rue est en pente. Il la dévale dans le soleil comme un tonneau dans une trombe d'eau. Martial le suit et s'évertue; il faut bien reconnaître cependant qu'il est au deuxième rang et qu'il n'améliore pas sa position. Les gens sont sur leur porte: "Hardi, Vincent ! Hardi, Martial !" Au virage, au bas de la côte, au niveau de l'église, Martial en est de cinq longueurs. "Il est battu !" s'écrie mon oncle Edmond qui le suit et plutôt le pousse des yeux et s'agite comme un polichinelle à ressort. Il répète: "Battu", dit encore: "J'aurais dû courir."
Une clameur s'élève dans l'autre rue, évidemment le salut au vainqueur, une clameur qui prend le virage, reflue, remonte la côte et vient nous heurter le tympan puis nous emplit toute la tête: "Martial ! Martial"
- Il a gagné ! s'écrie mon oncle Edmond.
Il prend ses jambes à son cou; je galope dans son sillage, et nous allons, et nous volons, portés par l'ovation populaire. Il s'est passé ceci qu'à la montée Martial, plus léger, moins essoufflé que ce gros lardon de Vincent, l'a rejoint, qu'il l'a coiffé dans l'escalier et devancé de deux longueurs à la table des commissaires. Victoire ! Victoire !
- T'as de la chance d'avoir eu Martial, grogne Vincent d'un air amer. Ce n'est pas ton pigeon qui a gagné, c'est les jambes de ton neveu.
Il hausse les épaules. A partir de ce jour-là, mon oncle Edmond et le bourrelier Vincent vont être, sinon "de guerre", du moins en froid.
Chapitre 5 : Ma mère - Chapitre 7 : Les Blancs et les Rouges