V. MA MÈRE.-Les économies de ma mère. Sa maladie. La cuisine et la lessive. Le samedi. Ma mère et ses enfants. La mort de ma mère.

A son retour, mon père se maria. Ma mère se nommait Marie. Elle était de taille et de corpulence moyennes, le visage ovale, pâle et brune. Il me reste d'elle une photographie; elle y porte un corsage ajusté, boutonné sur le devant, qui souligne le port droit de la tête et la longueur du cou.

Je n'ai gardé d'elle que fort peu de souvenirs; je n'avais pas treize ans quand elle mourut. Elle passait de peu la quarantaine. Je le dis par ailleurs; c'est l'âpre bonheur paysan d'avoir une maison bien à soi qui dut la mener au tombeau. Elle économisait sur sa nourriture pour payer le maçon. Elle a payé ces quatre murs plus que de son argent; le ciment en fut lié par le sang qu'elle crachait.

Je ne sais pas combien de temps sa maladie de poitrine a mis à l'emporter. Je la retrouve dans ma mémoire, assise au coin du feu, les pieds sur les chenets. Elle nous recommandait le silence, ayant peut-être envie de sommeiller. Nous jouions derrière son dos, ma sœur et moi; cette consigne ne nous plaisait qu'à demi. Vers la fin de l'existence de ma mère, le médecin entrait chez nous à peu près tous les jours. Ce qui fait qu'après sa mort mon père reçut de ce gaillard une note si carabinée qu'il me fit lui écrire pour lui demander, avec infiniment de timidité, avec trop de timidité, s'il n'y avait pas erreur dans les comptes. Il reçut la réponse sous la forme d'une engueulade comme on en a peu l'idée, se vit menacé du tribunal, fit ses excuses et se dépêcha de payer. Je crois bien qu'il prélevait chaque mois une dizaine de francs sur son salaire. Le plaisir dura un an. A deux francs l'une, cette dette correspondait à soixante-dix ou quatre-vingts visites. Je me demande bien ce qui poussait ce médicastre à ausculter cinq ou six fois par semaine la poitrine de ma mère. Ce n'est pas avec son oreille qu'il en cautérisait les cavernes, pas plus qu'avec son goudron, ni en lui ordonnant de se barricader la bouche avec son châle de laine, histoire, j'imagine, de mettre obstacle à l'entrée de l'air pur dans ses bronches Mais elle respirait, dans ce pays de prairies et de forêts, et du matin au soir, l'air confiné de la pièce, encore empuanti par le charbon gras, et couchait, de même que nous, toutes fenêtres fermées, près du panier à linge qui contenait ses mouchoirs pollués. Si nous n'avons pas, ma sœur et moi, attrapé la tuberculose, c'est ou bien que le dogme de la contagion n'est qu'une invention après tant d'inventions, ou bien que nous avions des poumons de fer.

Ma mère, dans le temps ou elle gardait la force de travailler, faisait de la passementerie. Elle entrelaçait des ganses sur des cylindres de bois garnis de pointes courtes et nommés "bochins". S'y appliquant du matin au soir, elle arrivait à gagner ses quinze sous.

Elle faisait la cuisine, cela va de soi, et la lessive. Fricots monotones, salades de laitue, d'endive et de mâche; d'abord la soupe aux herbes, et pour finir, la tartine de fromage blanc. Non, pour finir, le verre d'eau que j'allais puiser au seau placé sous la pendule. L'eau provenait d'un puits situé dans la cour de la maison voisine, qui avait appartenu à mon grand-père. Une eau limpide sans plus de saveur qu'une autre, tranquille, innocente, et qui me donna, vers les neuf ans, une maladie sur quoi le médecin se trompa, mais qui dut être un début de fièvre typhoïde. Le puits voisinait avec le fumier. Cependant il nous arrivait d'avoir de la bière dans notre cave: un quartaut, une ou deux fois par an, dans les bonnes années.

Les garçons brasseurs arrivaient au grand trot de leurs percherons. Les tonneaux étaient rangés sur un véhicule bizarre, une façon de double rail qui, dans les ornières de la route, sautant et retombant avec sa charge brimbalante, faisait un bruit d'enfer. Les garçons brasseurs transportaient les tonneaux à l'aide d'un fléau qu'ils portaient à l'épaule et d'ou pendaient deux chaînes garnies de crocs. Je ne sais plus le nom de cet instrument; je commence d'oublier mon patois. Pour descendre dans notre cave, ils devaient se plier en deux, tant l'entrée était basse. Ils déposaient le tonnelet sur le seuil; l'un d'eux l'enlevait dans ses bras et, le serrant sur son ventre contre le tablier de cuir, s'en allait le ranger sur le socle que mon père avait préparé, le "gantier", comme on disait. Il en enlevait la bonde. La mousse de la bière qui fermentait encore - qui "guillait" - se répandait sur les douves. Pendant les premiers jours, on tirait la boisson par la bonde et l'on faisait le plein avec de l'eau. Puis mon père enfonçait le robinet. Et quand on arrivait à la lie, longtemps après, car on ménageait ce trésor, et qu'il n'y avait là plus rien de buvable, on soutirait ce fond vaseux dans un seau; on le laissait reposer, et ce qu'on pouvait décanter d'acceptable passait dans des bouteilles, assaisonné d'une pincée de sucre et de quelques cuillerées de riz qui avaient pour mission de le reconstituer et qui n'y parvenaient pas.

Revenons à la table. J'y avais mes régals. C'était, au retour de la classe du matin, une tartine épaisse trempée dans la soupe et sur laquelle ma mère étalait une noisette de beurre: une "mouillie". Quand j'avais la chance d'une mouillie, je me trouvais plus choyé que le fils d'un roi. Le soir, c'était une "rôtie". La rôtie se confectionne avec du pain et du fromage gras qu'on expose au-dessus du feu, au bout d'une fourchette. Le fromage gonfle et se dore. Il n'y a pas tant d'années que des hôteliers suisses m'ont offert une réjouissance de bouche de cet ordre; ils ne se sont pas doutés de la nature de mon plaisir.

Ma mère, quand elle avait lavé son linge, le portait curer dans une prairie voisine. Je l'aidais à étaler les draps: ils étaient là, sur l'herbe, pareils à d'immenses pages bien plus blanches que celles de mon cahier. Nous les laissions sur place pendant deux ou trois jours et nous allions les arroser chaque soir. En hiver, à l'heure où le brouillard commençait à s'élever de l'herbe pour s'accrocher aux branches basses des pommiers, nous les retrouvions gelés. Ils craquaient comme des écorces.

C'était moi qui préparais le "mortier" pour le feu. Je vais vous dire comment on s'y prend. On achète un seau de marne. A cette époque le seau coûtait deux sous, rendu à domicile. On délaie une partie de cette marne dans de l'eau. Il faut trimer, je vous assure. La marne ne se laisse pas aisément séduire. Elle résiste au contraire; elle rage, colle à la pelle, colle au fer-blanc; on en vient tout de même à bout comme on vient à bout des plus récalcitrantes. Manière de s'y prendre. Après quoi, on amalgame de la poussière de charbon à cette boue grisâtre. On obtient ainsi une pâte noire qui, bien à point, se montre légèrement fluente, et, c'est le principal, brûle avec beaucoup de lenteur. Voilà l'économie dans le ménage. Et ne protestez pas qu'il est sans intérêt de l'écrire. Comme on dit dans notre pays, "tous les jours ne sont pas venus au soir", ce qui revient à supposer que le soir de vos jours peut vous ménager des surprises. Surtout dans ce temps-ci. J'ajoute qu'il ne convient pas de jeter à la va-vite une pelle de mortier sur le foyer et de replacer aussitôt le couvercle; votre feu s'éteindrait, absolument asphyxié. Il sied de ménager une cheminée dans le mortier C'est à quoi sert le tisonnier. Bon, vous voilà parés.

Chaque samedi, ma mère faisait le nettoyage de la maison. Elle lavait à grande eau les portes, les vitres et le carrelage, qu'elle saupoudrait ensuite de sable blanc. Elle dessinait là-dessus avec son balai des arabesques. Plus tard, il fut de mode de peindre en rouge le carrelage à l'aide de je ne sais quelle teinture, d'un rouge aussi foncé que le sang de bœuf, et il fut aussi de bon goût de teindre en crème les rideaux de guipure. On achetait à cet effet de petites boules chez l'épicier. Le samedi soir, nous devions ôter nos sabots pour entrer dans la maison.

Ma mère était fière de ses enfants. Je me revois un jeudi sur la route; elle me tient par la main. Elle porte un carnet rempli de dessins au trait qu'il s'agit de colorier. Le modèle se trouve sur la page d'en face. Nous rencontrons notre voisine Léontine; les femmes font un bout de causette, c'est la politesse. "Regarde", dit ma mère. Elle ouvre le carnet. "Mon Dieu ! s'écrie la voisine, c'est lui qui l'a fait ?" Elle considère, bouche bée, les oiseaux et les paysages, les arbres verts, les rivières bleues, les canaris non moins dorés que le soleil. "Mon Dieu !" fait-elle encore. Ma mère ne dit pas que le dessin était tracé d'avance. Elle l'admet quand Léontine, qui n'est pas bête, lui pose la question. Léontine n'en continue pas moins de s'exclamer. Nous entrons tout vivants dans la gloire.

A midi, mon père ne rentrait pas à la maison. Il partait à l'aube, muni de sa gamelle, ou bien, si c'était le jeudi, ou le temps des vacances, ma mère m'envoyait la lui porter. De cette façon il mangeait chaud sans avoir besoin d'allumer un feu de brindilles.

En revenant, j'allais remplir une bouteille à la fontaine au Charme. La source jaillit au pied d'une haie et répand une eau d'une grande légèreté. Les bonnes gens prétendent qu'elle guérit les maladies mieux que ne fait le médecin. Ma mère en absorbait tout autant que de drogues. La maladie n'a pas pour cela ralenti sa course.

Un soir, j'étais assis sur le talus du fossé avec Gaston, mon camarade. Il avait reçu un clairon. Soufflant à tour de rôle dans l'embouchure, nous en tirions de furieux beuglements.

Mon père parut sur notre porte et il me dit que ma mère était fatiguée et qu'il convenait de cesser ce vacarme. Je le suivis dans la maison. Ma mère était assise près de la garde-robe. Je lui vis un teint d'une clarté surnaturelle, et, dans le sourire qu'elle me fit un amour, et, dans les yeux, une lumière comme je n'en ai plus jamais vue dans aucun regard humain.

Je retournai m'asseoir sur le talus, près d'un Gaston maussade à l'idée de ne pas jouer du clairon. A peine avais-je repris ma place que mon père sortit à la course, me cria d'aller chercher mes tantes et rentra tout aussi vite. Je partis comme un fou. Je ne savais pas ce qui se passait et il est possible que le visage de mon père m'ait fait pressentir le pire; ce n'était dans tous les cas qu'un pressentiment.

Je revins avec ma marraine; je devais trotter pour la suivre. Elle ne disait pas un mot. Elle me poussa sur une chaise dans la grande pièce et pénétra dans la chambre d'où venait une rumeur.

Tout aussitôt mon père reparut; il pleurait à chaudes larmes. Je me mis à pousser des sanglots perçants. Une voisine s'approcha; elle s'efforçait de me calmer. Mais le boucher Anselme lui dit: "Laisse-le pleurer; ça lui fera du bien."

Ma marraine me reprit par la main; elle m'emmena chez elle. Elle regardait au loin et ne desserrait toujours pas les dents. Une femme, sur le pas de sa porte, sans doute en voyant cet air tragique, lui demanda: "Et Marie ? - Marie, répondit ma marraine, elle a fini de souffrir."

C'est ainsi que mourut ma mère, un soir d'avril.


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