Comme son fils à moins d'un demi-siècle, et comme son petit-fils, s'il lui en fût venu, à moins d'un quart de siècle, mon père avait fait la guerre; et j'imagine qu'il n'avait pas commencé la série.
Ma grand-mère m'a raconté que les recruteurs de Napoléon, ayant levé, sur l'espace de dix ans, quinze ou vingt garçons dans le village, le village se montrait las. Les deux derniers de ces élus s'étaient enfermés dans l'église, lieu d'asile. La maréchaussée les attendait à la porte, cependant que leur famille et que les voisins les ravitaillaient sans vergogne.
Un dimanche, pendant la grand-messe, nos deux conscrits revêtent les jupes et les caracos, coiffent les bonnets qu'on leur a fait passer et sortent dans le flot des fidèles, au nez et à la barbe des porteurs d'aiguillettes et de bicornes. Ayant repris leur gilet à manches et leur pantalon de velours à côtes, ils gagnent la forêt de Mormal, qui couvrait alors dans les dix mille hectares, pleine de fourrés, de halliers et de cabanes de sabotiers et de bûcherons. Nos insoumis vécurent le temps qu'il fallut dans ce labyrinthe, braconnant largement pour leur propre compte et pour celui des tâcherons qui leur donnaient l'hospitalité, échangeant contre une assiette de soupe épaisse, contre du fromage gras et un grabat, des plats de champignons, des pots de fraises et de mûres, et une venaison succulente. Ils étaient à deux lieues du gendarme, garantis de toute surprise, au large de la guerre.
Si mon père n'évita pas la sienne, celle de 1870, il ne dut s'en prendre qu'à lui-même. Il fut le dernier à partir, alors qu'il se trouvait être, en vertu du sort, le premier à rester dans ses foyers. Mais il porta un témoignage de complaisance et il le paya cher. Le conscrit qui le précédait au conseil de révision, et qui était de son village, fit signe à ces messieurs qu'il était sourd. Interrogé, mon père confirma sur-le-champ, et sous la toise, cette surdité. On ne conteste pas la déclaration d'un "pays" en présence d'"étrangers". Mais les "étrangers" se moquaient bien que le futur soldat se nommât Pierre ou Paul; le nombre leur suffisait.. Bref, le pseudo-sourd fut renvoyé à sa promise et remplacé par son garant à qui cette gentillesse valut de servir sept ans sous l'habit militaire. Evidemment mon père ne s'attendait pas à cette conclusion. Il se fût, je l'espère, récusé. Il n'avait pas le moindre faible pour l'uniforme.
Il débuta sous Faidherbe en qualité de fantassin et prit part aux combats que livra l'armée du Nord. Il me les a racontés, non pas en stratège qu'il n'était pas, mais en exécutant, le plus modeste qui fût.
Je ne sais plus si c'est à Pont-Noyelles ou à Bapaume. Le bataillon se tenait couché à la lisière d'un champ de betteraves. Un uhlan arriva ventre à terre, échauffé sans doute par sa propre course, et s'aperçut un peu tard qu'il y avait du monde devant lui. Il tourna bride et repartit.
D'un bout à l'autre de la ligne, le bataillon s'était mis à tirer. Ce fut une fusillade d'enfer. Elle ne cessa que lorsque le uhlan fut hors de portée. Il avait dû avoir, cet homme, une belle peur. Ce fut là tout ce que mon père connut de la première bataille.
Il fut témoin d'un épisode héroïque.
Le petit Vincent, qui appartenait à notre village, servait dans la même compagnie que mon père. Le capitaine l'avait posté en sentinelle sur un sentier qui traversait un boqueteau. Arrive un gros uhlan à barbe carrée - toujours des uhlans dans cette guerre - qui commence à faire avec son sabre de terribles moulinets autour du petit Vincent. La compagnie, capitaine en tête, ne respire plus. Elle voit très bien que Vincent tient le cheval en respect avec la pointe de son coupe-choux. Le mouvement du combat est tel que les deux adversaires se sont mis à tourner en rond, comme des chevaux de bois. Le cavalier pousse des clameurs pour effrayer le fantassin; le fantassin tout raide se tait; la compagnie halète. Puis on entend un coup de fusil et, dans la même seconde, le uhlan lâche son sabre, ouvre les bras et s'abat le nez dans l'herbe, mort pour l'éternité; cependant que Vincent rejoint grand train le champ de betteraves où le capitaine le reçoit et prononce un discours pour le donner en exemple.
Vincent, qui était jaune et pâle comme l'intérieur d'une pomme de terre, et qui n'était pas devenu vaniteux en devenant héroïque, a raconté le soir même à mon père que le coup était parti tout seul, tant ses doigts tremblaient.
A l'une de ces batailles, la section de mon père fut en réserve dans la cave d'un château d'où, l'action terminée, tout le monde, sergent en tête et caporaux en serre-files, sortit ivre mort.
Des troubles ayant éclaté à Paris, une partie de l'armée du Nord se vit transportée de Dunkerque à Cherbourg, d'où elle gagna par étapes la capitale; elle y allait pour mettre à la raison les Communards.
Mon père, toujours avec son bataillon, forma, le soir venu, les faisceaux dans un grand jardin de Paris; il ne savait plus bien lequel; c'était peut-être le Luxembourg. Quand le jour se leva, le bataillon était cerné; il se rendit. Les Communards emmenèrent leurs prisonniers et ils les employèrent à élever des barricades.
- Une drôle de situation, me disait mon père. Si tu refusais de dépaver la chaussée, tu étais fusillé; et tu étais tout de même fusillé si les Versaillais apprenaient que tu avais dépavé la chaussée.
Un jour qu'il s'employait à barrer la rue, non loin de la gare de La Chapelle, comme on l'emmenait à la soupe, il s'écria qu'il avait oublié sa gamelle auprès du chantier et il demanda la permission de l'aller chercher. On la lui donna et on ne le revit plus.
C'est qu'il avait pénétré sur les voies où passait un train de marchandises et qu'il s'était hissé dans un wagon à ciel ouvert. Il s'y coucha et s'y tint jusqu'à l'heure où le train roula dans la campagne. Il en descendit alors et il reprit à pied la direction de son village. Il faut croire qu'il en avait assez de ces exercices. C'est ainsi que finit la guerre pour mon père.
Cette démobilisation, qu'il avait faite de son propre gré, n'avait pas garantie légale. Quand l'armistice fut signé, mon père crut bon de se rendre à la caserne de Lille où on l'accueillit à bras ouverts. Il y reçut une nouvelle gamelle pour remplacer celle qu'il avait perdue dans ses tribulations. Après quoi le commandant du bureau de recrutement l'envoya à Saint-Étienne ou il apprit - la guerre étant finie - le maniement des armes. Il resta pendant quelques années dans cette ville noire et, quand il en sortit pour gagner Rouen, où l'on avait besoin de ses services, il savait marcher au pas.
A Rouen, mon père servit au théâtre, dans la figuration. Il participait aux mouvements de foule dans les grands opéras et il dansait la polka dans je ne sais plus quel acte de quelle opérette. Il recevait deux sous par soirée.
On souhaitait un facteur des postes dans une ville voisine; mon père y fut nommé: il avait acquis la confiance de ses chefs. Il alla pendant quelques années de porte en porte. Il recevait un sou par jour. Il est juste de dire qu'il ne payait pas le ressemelage de ses souliers. Telle fut la vie de mon père entre sa vingtième et sa vingt-septième années.