III. LE VILLAGE.-Notre maison. Le jardin et le curoir. La prairie de ma grand-mère. Le grenier et la cave.

Le terroir de Gommegnies, notre village, est parmi les plus étendus du Hainaut français. Légèrement vallonné, il achève le plissement des Ardennes et n'a rien de commun avec les horizons plats du pays flamand. C'est à la Wallonie belge que nous serions plutôt liés, mais notre patois est de franc picard.

Notre village, au jour d'aujourd'hui, a monté en grade. Un maire ambitieux fit naguère une découverte dans les parchemins. Il répandit par affiches que, dans le temps où le pays portait un nom dont le présent est dérivé, les citoyens de Cumignies étaient bourgeois et non manants. Les gars des communes voisines saisirent tout de suite le vif de l'histoire, à savoir que nos ancêtres ne s'appelaient pas Gommegnons, mais Cumignons. Ils prétendirent que nous avions beaucoup perdu quant à l'esthétique. Bref, ils firent des gorges chaudes à nos dépens.

Pour moi, c'est au village que je suis né, et pas même au village, ce vocable s'appliquant étroitement pour nous au centre de l'agglomération, mais dans un hameau nommé Carnoy, terre des charmes.

En gros, notre hameau est formé d'un triangle de chemins dont l'un se nomme "Derrière les Terres"; la voie principale, qui n'a pas de désignation particulière, fait suite à la rue Crombion, ce qui signifie que cette rue est toute torte; elle a des surgeons qui s'appellent Hitonsart, Haies de Bailleul. Un artiste symboliste qui s'attaquerait au panorama peindrait approximativement un Père Noël maigre et long comme un Don Quichotte et portant au dos une hotte de prairies, de pommiers et de peupliers. Le pied serait formé par l'église dont le clocher très effilé porte une girouette en forme de coq, et la chevelure, qui ne serait plus blanche, par la forêt de Mormal où les quatre fils Aymon galopèrent avant que je n'y trotte.

En fait, les chemins serpentent tout de même un peu plus que je ne le donne à penser par ce tableau figuratif. Pareil à l'Aunelle, notre rivière, leur ruban de poussière court entre des maisons basses, brillantes de tuiles, sobres d'ardoises, rarement couvertes de chaume, précédées ou suivies d'un jardin où les rosiers, les iris, les primevères et les glaïeuls voisinent avec les légumes, les framboisiers et les groseilliers. Souvent un puits grinçant arrondit sa margelle auprès d'une grange ou d'une étable.

A la lisière du hameau commence une vaste glèbe de céréales, toujours fauve, aussi bien par la couleur du sol que par celle des épis ou des éteules.

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Notre maison disparaissait dans les pommiers comme le nid de l'alouette dans les herbes. Une haie masquait entièrement au surplus le mur du fond; à l'époque de la floraison, les fleurs blanches des épines traînaient sur la toiture et s'y mariaient au rouge des tuiles. Le lilas qui la flanquait formait un panache magnifique sur un mur de briques nu, je veux dire non blanchi- contrairement à la coutume. Le socle était badigeonné de goudron comme le veut l'hygiène des habitations dans les pays humides, et l'on voyait aussi, à la hauteur du grenier, le panonceau d'une compagnie d'assurances, une déesse dorée sur fond noir, un beau symbole: le noir était pour nous et la dorure pour la compagnie.

Notre maison tout entière avait dans les sept mètres de long, cinq de large, et bien comptés. Une haie basse de fusains, un portillon et une palissade la séparaient de la rue. La haie se montrait verte de nature, la palissade verte de moisissure; le portillon était à claire-voie. La vigne qui courait sur la façade n'avait jamais donné que des raisins acides et proprement immangeables dont on faisait cependant, pour le jour de la ducasse, des tartes qui avaient moins d'amateurs que les soufflés aux pommes et que les pâtés aux poireaux; elles me faisaient grincer des dents; il fallait toutefois les manger; c'étaient des tartes.

La vigne prenait racine près du tonneau qui collectait l'eau de pluie, laquelle servait à notre toilette. C'était toute une affaire en décembre que de briser la glace qui se formait sur le tonneau. On devait s'y prendre de bonne heure si l'on voulait se débarbouiller.

Entre le pignon, qui donnait sur le chemin, et la haie, courait une ruelle longue de quatre enjambées et large d'une, qui menait au réduit à charbon. C'est sur cette ruelle que s'ouvrait le goulot pratiqué dans le mur, ferme par un bouchon de bois au passage des souris, et par où se déversait l'eau quand ma mère faisait la lessive du carrelage.

Un jardin s'étendait derrière notre maison, s'étendait, si l'on peut s'exprimer avec cette emphase quand il s'agit d'à peu près un are. Pour ceux qui n'entendent pas grand-chose aux mesures agraires, je veux traduire en langage honnête cette dimension: un modeste athlète eût franchi le jardin, en long et en large, d'un seul saut.

Un rectangle d'herbe, à l'extrémité du jardin, servait de curoir. Et l'on voyait sur ce curoir, en plus d'un édicule de bois tout vermoulu, à usage privé, un maigre prunier qui nous donnait tous les deux ans une récolte somptueuse et un pommier qui s'était juré de n'en donner jamais aucune et qui savait se tenir à lui-même parole. Les arbres aussi ont leurs réfractaires.

Il faut dire que les pommiers rangés dans les prairies voisines ne mettaient pas plus de bonne volonté à satisfaire leurs propriétaires. Ils montraient tous, feuillus avec vigueur, dès le printemps, la plus engageante apparence; mais on attendait en vain, l'été venu, puis l'automne, d'y découvrir la queue d'un fruit; il n'en paraissait jamais aucune. L'endroit n'était pas propice. Il n'en reste pas moins que la contrée se montrait verdoyante à souhait, tant par l'herbage que par les haies et les arbres, et qu'elle offrait aux hommes de mon village un beau berceau. Quand je me tenais sur le ponceau, fait d'un gros drain, qui enjambait le fossé, je n'avais sous les yeux que graminées et que feuillages, et dans le fond, à une demi-lieue, l'orée de la forêt.

Ma grand-mère m'entraîna dans sa prairie. J'étais alors tout enfant. L'herbe avait poussé si haut qu'elle me frôlait le visage. Je n'étais point sans éprouver la frayeur du Petit Poucet perdu dans les bois. Ce fut une fameuse expédition. Ma vie s'est vue marquée toujours par un vif émoi de la nature; j'ai trouvé dans la nature ce qui constitue le contentement, parfois la plénitude.

J'ai noté les dimensions de notre maison. Elle comprenait deux pièces dont la plus grande se nommait la chambre et la plus petite le cabinet.

On entrait par la chambre. La porte était pleine et peinte d'un marron tirant sur le grenat. Mon père s'y prenait-il mal pour appliquer la peinture ? Des cloques s'y formaient rapidement que je crevais de l'ongle pour retrouver le ton primitif qui était vert. Mon père avait dû trouver le vert trop salissant.

Le sol était couvert d'un carrelage rouge, les murs d'un papier à fleurs, et le plafond, coupé en deux par une grosse poutre et cloisonné par des solives, était blanchi à la chaux.

Une fenêtre, à droite, donnait sur la ruelle et sur les fusains; une autre, à gauche, donnait, à trois mètres, sur le mur de la maison voisine; les appuis de l'une et de l'autre étaient garnis de pots de cinéraires et de géraniums.

La table, placée au milieu de la chambre, se voyait protégée par une toile cirée taillée très juste par économie et fixée sur les bords par des baguettes, ce qui fait qu'elle se coupait d'abord aux angles; on y découvrait des arabesques, rien de frappant.

La garde-robe, fort imposante, touchait aux solives; elle contenait nos vêtements; le linge était rangé dans la commode. C'est le menuisier du village qui avait fabriqué ces meubles. Le métier de menuisier ne rapportait-il pas de quoi enrichir son homme ? Celui-là, par la suite, se fit boulanger. Les six chaises de paille sortaient des mains d'un artisan du voisinage, lequel finit par se faire nommer facteur; ma mère rangeait ces chaises contre le mur. Le poêle de fonte était de cette sorte qu'on dit flamande, la panse bien étalée et le plus souvent fendue, car on faisait en hiver de grands feux qui la portaient au rouge; c'est autour de ce poêle que nous nous groupions, les pieds sur la galerie qui l'entourait au niveau du cendrier.

La tablette de bois qui servait de manteau de cheminée portait, avec un vase de porcelaine décoré d'un portrait qui ressemblait à ma grand-mère, les fers à repasser, la boite d'allumettes et la lampe à pétrole en faïence verte, à bec de cuivre, à verre mobile qu'on fourbissait, après y avoir soufflé son haleine, avec un petit écouvillon; mon oncle le tailleur découpait l'abat-jour dans une gravure de modes. Quand je levais le nez, j'avais là sous les yeux des gentlemen en redingote et en smoking dans des salons, des cavaliers et des amazones sous des balustres. Le pot au lait m'a beaucoup émerveillé. Il était en faïence peinte. J'y admirais une scène entre deux officiers, l'un qui était petit et rondouillard, l'œil furieux, et l'autre, long et sec comme une perche à haricots, tout déconfit. J'y lisais cette légende que je n'ai pas oubliée: "Pas content de vous, lieutenant, vous manquez d'énergie dans le commandement. - Faute d'habitude, mon colonel; chez moi, c'est toujours ma femme qui commande." Ma mère la savait par cœur tant je la lui avais répétée.

La pendule, accrochée au mur d'un côté de la cheminée, faisait pendant au calendrier des postes, accroché de l'autre. Elle était à contrepoids. Mon père la remontait tous les soirs avant de se coucher. La chaîne faisait sur la roue dentée un bruit de crécelle qui ne me déplaisait pas. Avant de sonner les heures, la pendule reprenait péniblement son haleine, tout à fait comme un asthmatique. Les poids, quand ils étaient à bout de course, arrivaient à deux doigts du seau qui contenait l'eau dont nous faisions notre boisson.

La porte qui séparait la chambre du cabinet était faite, comme l'armoire et la garde-robe, de cette essence tendre et chaude qui est celle du cerisier. La poignée de faïence blanche voisinait avec une fort belle serrure qui ne servait à rien du tout.

La description du cabinet est bientôt faite: carrelage rouge, papier à fleurs, solives blanches et, dans cette boîte exiguë, deux lits, celui de mes parents et celui que je partageai avec ma sœur tant que nous fûmes des enfants. Il ne restait de place que pour le panier à linge. J'oublie la planche que mon père avait clouée au-dessus de la porte et sur laquelle nous rangions nos chaussures. La fenêtre donnait sur le jardin, mais on ne l'ouvrait guère: ma mère avait la poitrine fragile et craignait les refroidissements.

La poitrine fragile, elle ne l'avait point eue toujours; ma mère. L'histoire de sa maladie se lie à l'histoire de notre maison. Ce dut être une grande ambition que de bâtir et de posséder, ambition qui, réalisée, pesa sur les épaules des propriétaires au point d'en écraser la plus faible.

Les quelques mètres sur lesquels cette case de briques était établie constituaient une façon de dot que mon grand-père faisait à son fils. Ne passa-t-on point devant notaire de ces papiers qui valent plus aux yeux des hommes que leur propre parole, ou les passa-t-on de manière insuffisamment précise ? Toujours est-il qu'à la mort de mon grand-père mon oncle s'y prit de telle façon qu'il nous fit, par autorité de notaire, lui restituer en argent la valeur de la moitié du terrain. Ce sont là de ces embûches fraternelles courantes au village comme à la ville.

Sur ce bout de terrain, mon père fit donc édifier sa maisonnette et le fit à crédit. Après quoi, il fallut bien s'occuper de payer. Ma mère, à cet effet, économisait sur sa nourriture. Quand elle avait passé l'heure de midi sans s'asseoir à table - mon père ne rentrait pas avant la chute du jour - elle était radieuse. Dix sous de gagnés, autant de briques de payées. Je comprends bien aujourd'hui qu'elle soit partie de la poitrine.

Nous possédions un grenier auquel on accédait par une échelle extérieure. Il était placé directement sous les tuiles, glacial en hiver, torride en été. J'ai souvenir d'une vieille malle, pareille à une cantine d'officier du premier Empire. Elle était vide. Les ails et les oignons séchaient en chapelets suspendus à la charpente. Un établi de menuisier tenait le milieu de l'aire. Quand je montais seul au grenier, j'avais plaisir à manœuvrer la vis qui commandait les mâchoires de l'étau, et quand je m'y tenais avec mon père, occupé à polir une planche, le long ruban des copeaux et la chanson doucement sifflante du rabot me ravissaient.

La cave, nous ne l'eûmes que plus tard. Mon père la creusa et la maçonna de ses propres mains. On n'y marchait que courbé. Elle avait deux soupiraux fermés par un grillage, une petite fosse qui recueillait les eaux dont elle était facilement inondée, un banc pour le rangement des cuves de la lessive et des caisses de légumes, et un socle sur lequel le garçon brasseur installait le tonneau de bière quand il nous arrivait d'en pouvoir faire venir.

On trouvait de temps à autre un crapaud dans la cave; on n'a jamais pu savoir comment il y pénétrait.


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