II. LES MIENS. - Portrait de mon père. Le cabaret de mes grands-parents. Les ivrognes du dimanche et les incendies. Le sabotier et le cantonnier.

Mon grand-père, du côté de la branche mâle, vendait des sabots; du côté de la branche des femmes, mon grand-père en fabriquait. J'ai dit que le premier s'appelait Ghislain, prénom que portèrent et son fils et son petit-fils. Il en alla de même pour les descendants du second qui s'appelait Martial. De telle sorte qu'il devenait difficile de distinguer l'un de l'autre dans la conversation. On se rattrapait en situant le dernier-né par rapport à l'ancêtre. Le paysan qui s'entretient de mes enfants les définit de la façon la plus claire pour tout le monde, en tant que filles du garçon de Joseph-Ghislain Jouglet. La chaîne contient ainsi quatre anneaux, quatre générations. La plus jeune de notre groupe se relie dans le temps à celui qui naquit un siècle avant elle. C'est un beau signe de continuité.

On trouve chez nous des prénoms singuliers: à côté des Marie, des Nathalie et des Amélie, des Philysinte, des Chrysolée, des Clotaire et des Clovis. Les humanités et l'histoire, Dieu merci, les miens n'en savaient pas tant. Mais c'est le propre de notre canton, et c'est la fièvre des mères que de dénicher dans le calendrier un saint qui n'ait point jusqu'alors été prié en patronage. Quelle histoire lorsque, au jour d'un baptême, on entendit retentir le saint nom de Johannès ! Quelle découverte ! Inutile d'ajouter que mon père ne s'est pas laissé distancer dans cette compétition et qu'il a gagné son affaire avec son second enfant, décorant ma sœur du nom chantant de Graziella, ce qui, après tout, dénotait un progrès dans l'esprit puisqu'en quatre ans mon père était passé, comme on le voit, des gobe-la-lune à Lamartine.

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Mon père était un homme de petite taille, les cheveux et la moustache blonds, mince et nerveux; et voilà bien ce qu'en matière de portrait on peut tracer de plus banal. Mais j'ai meilleure encre pour le peindre: il était le portrait tout craché du maréchal Foch.

Il avait un peu plus de trente ans quand j'arrivai sur cette terre. Ce qu'avait été sa jeunesse, je n'ai jamais eu l'idée de le lui demander. Les fils ne sont pas curieux des pères. Il était né d'un marchand de sabots qui d'abord avait fait par voie de terre le transport des marchandises depuis les quais de Dunkerque jusqu'en Lorraine; il avait appris dans sa jeunesse le métier de sabotier.

La maison de mon grand-père était un cabaret. Les marchands de bois, et en général tous ceux qui employaient des ouvriers, s'étaient vite aperçus qu'il leur était profitable de vendre quoi que ce fût, bière, épicerie du moment qu'il s'agissait de marchandises de première nécessité. Leur femme tenait le comptoir. Le jour de la paye, les ouvriers recevaient leur salaire en buvant des pintes, ils passaient ensuite dans la pièce attenante et ils en dépensaient la moitié en achats de sucre et de café, de vinaigre et d'huile, de mercerie, de draperie, que sais-je ! Sinon, pour un prétexte ou pour un autre, ils se fussent vus renvoyés. Une partie des débours du patron lui était ainsi restituée au grand dam des commerçants de profession.

J'imagine que mon père prenait ses repas et passait ses soirées dans le cabaret de ses parents. Il avait sous les yeux les images d'Épinal classiques: le Départ du Conscrit et le Couronnement de la Rosière. Le comptoir de bois à plate-forme de zinc était dressé dans un angle de la salle, et, par derrière, on voyait le verrier sur les rayons duquel s'alignaient des verres de toutes dimensions, depuis la chope des messieurs, petite et distinguée, qu'on appelait "mignonnette", jusqu'à celle des tâcherons qui avait nom "quatre-au-pot". Ce n'est pas d'aujourd'hui que les humains spéculent sur la vanité de leurs semblables; le bénéfice n'a jamais cessé d'être bon.

Une chope, dans ce temps-là, valait deux sous; mais on pouvait fort bien boire un "canon" qui n'en coûtait qu'un, le même prix qu'une tasse de café arrosée d'un verre de genièvre. On gagnait peu d'argent, mais on se saoulait à bon compte. Je ne dis pas cela pour mon père, qui était la sobriété même.

Les hommes qui se saoulaient le dimanche étaient plutôt nombreux à cette époque. La bière avait de la consistance; une demi-douzaine de "quatre-au-pot" vous mettaient trois litres dans la panse. Je sais bien que la bière sort aussi vite qu'elle entre; elle n'en chauffe pas moins la tête. Dans la nuit des dimanches, combien en aide entendu qui hoquetaient leurs chansons et combien en ai-je rencontré qui zigzaguaient d'un estaminet à l'autre ! Il arrivait que leurs épouses les vinssent rechercher; c'étaient de belles empoignades de gueule. Un certain soir, la femme du Renard, qui était sage, s'était mise au lit; elle attendait son mari avec espérance. Il entre, il se hisse et s'écroule sur sa couche et juste à sa propre place. "Ah ! fainéant, s'écrie-t-elle, si c'était un cabaret, tu ne manquerais pas d'y entrer !" Il arrivait aussi que les gendarmes parussent dans la minute d'après le couvre-feu. Ils n'avaient pas crié: "Au nom de la loi !" que déjà la lampe volait en éclats et que, dans l'obscurité et dans le tapage des chaises qu'ils renversaient comme pour former des barricades, les buveurs sautaient par les fenêtres. La maréchaussée ne les prenait pas aisément, mais la cabaretière récoltait un beau procès.

C'est dans la nuit du dimanche au lundi qu'éclataient en général les incendies, et je ne sais pas pourquoi cette nuit-là plutôt qu'une autre. On entendait crier: "Le feu est à la maison d'Untel !" On galopait jeter, de-ci de-là, un seau d'eau sur un brasier du volume d'une meule et dont les flammes s'élevaient à la hauteur du clocher. Quelle féerie ! Le feu mangeait régulièrement son repas jusqu'à l'os. Les sinistrés étaient presque toujours assurés. Il s'est fait des fortunes à ce jeu-là.

Nous avions dans notre village une pompe. Le capitaine coiffait son casque dès qu'il entendait l'alerte des cloches. Le temps de rassembler la compagnie et de faire le chemin avec la pompe que l'on traînait à bras, on arrivait toujours après la fin du spectacle. Les gens moquaient les retardataires. J'ai remarqué que l'on a tendance à rire aux incendies comme aux veillées des morts. Les pompiers se défendaient à coups de gueule. L'affaire se terminait le plus souvent par une jolie bagarre, puis par une explication au cabaret. Les trois quarts des pompiers rentraient saouls au petit matin.

Les jours de semaine, mon père qui, le dimanche, devait tenir sa place dans les escapades, je l'espère du moins pour lui, travaillait dans la "baraque". Tel est, chez nous, le nom de la cabane des sabotiers. C'était tantôt dans la forêt et c'était tantôt dans la cour, où l'on avait édifié cette cabane non plus en planches, mais en argile et coiffée de chaume. On y entretenait, pour durcir et dorer les sabots dits à botte, dans l'âtre qui servait d'enfumoir, un feu continuel, lequel fut cause, soit dit en passant, et contrairement à l'usage, de la ruine de mes grands-parents. Car ils n'étaient pas, eux, assurés. Le feu gagna les copeaux, gagna la toiture de la baraque, gagna la maison d'habitation et ne laissa pas grand-chose de l'ensemble. On m'emporta (et j'eus le temps d'apercevoir une façon de rivière de flammes) dans une couverture, chez le boucher, où je me rendormis.

Je vois fort bien mon père sur le pas de la porte ou devant son établi, équarrissant le petit bloc de peuplier à la hachette, lui donnant ses plus jolies courbes avec la plane, le passant à son camarade l'évideur chargé de le creuser. Il a sur les genoux un tablier de toile bleue. Il travaille devant une fenêtre large comme un mouchoir de poche. Il raconte et il écoute raconter pendant six jours les histoires du septième. Il fait trois pas jusqu'à l'âtre. Sa marmite de fonte noire est posée dans la cendre sur un trépied de fer. Il l'a remplie de pommes de terre et de poireaux, de pain, de beurre. Il tisonne la cendre rouge, il l'alimente avec des copeaux, la flamme jaillit, l'eau chantonne et la soupe se fait, cette soupe épaisse et parfumée que les enfants du village trouvaient si délectable qu'ils faisaient une lieue le jeudi pour aller la manger en compagnie de leur père, assis sur des souches et dans la vive odeur du bois scié. En hiver, quand la neige persistait pendant des mois, c'étaient les écureuils qui s'approchaient, affamés, des cabanes et se laissaient capturer sur la porte.

On les mettait dans des moulins. On appelait ainsi des cylindres mobiles faits de tringles de fer. Le moindre mouvement les mettait en marche. La petite bête prisonnière se trouvait entraînée. Elle ne pouvait s'arrêter d'elle-même de courir et elle courait pendant des heures entières. Un écureuil d'un côté de la fenêtre, un pinson ou un chardonneret de l'autre, dans une cage. On crevait les yeux des oiseaux pour les faire mieux chanter.

Je ne sais plus bien quel âge j'avais, six ou sept ans. Un soir, je vis paraître sur notre porte un grand gaillard maigre et plutôt mal rasé, qui souriait avec bonhomie.

- Oh ! dit ma mère, c'est Victor.

Elle ajouta:

- Entrez, Victor.

- Je vous apporte une bonne nouvelle, dit le grand gaillard en faisant deux pas vers la table.

Il prit son temps pour ajouter:

- Joseph est nommé.

- Asseyez-vous, dit ma mère en poussant un grand soupir. Je vais préparer du nouveau café.

L'affaire en valait la peine. C'était là, dans la vie de mes parents, un tournant considérable. Le métier de sabotier nourrissait de moins en moins son homme; la jeunesse de cette époque devenait élégante et elle prétendait se chausser de cuir: Au surplus, le sabotier trimait jusqu'à l'article de la mort. pas un sou de retraite alors que... Le nouveau venu était le chef cantonnier du chemin de fer. Mon père, inquiet pour l'avenir, lâchait la baraque pour le rail. Il allait désormais gagner dans les cinquante sous par jour, mais c'était un profit sûr: il n'y a pas de chômage dans le métier; on cuit ou on gèle sur le ballast toute la sainte année. Cependant, mon père ne disait rien.

Aux raisons qu'il avait d'abandonner la forêt, il m'en faut ajouter une autre, qui se rapporte à ma mère. Elle nourrissait une grande ambition et c'était d'être nommée garde-barrière; la plupart des femmes de cantonniers tiennent cet emploi. Je ne sais pas si le spectacle d'une dame qui commande aux trains rien qu'avec un drapeau avait fait naître en elle le péché d'envie, mais il est sûr qu'une garde-barrière est logée. Mes parents auraient pu du coup louer leur maisonnette, ce qui leur eût constitué un double rapport. Ce calcul, s'il fut envisagé, ce qui est probable, ne connut jamais de conclusion et, à la vérité, il ne pouvait en connaître. Une garde-barrière reçoit, de-ci de-là, des instructions écrites; ma mère ne savait pas lire.

Nous demeurâmes donc dans la maison du village d'où mon père partait tous les matins piocher sur le rail. Et cela valait beaucoup mieux pour moi, car notre maison était plantée dans les prairies.


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