Mon père, quand je naquis, était sabotier. Il se prénommait Antoine-Joseph. Comme il donnait à plein dans la lecture et qu'il n'avait à cette époque que les romans feuilletons à portée de sa main, et aussi de sa bourse, il répondit à ma mère, qui s'inquiétait de savoir sous quel saint patronage j'allais faire mon chemin de vie, que je porterais le prénom de Gontran.
À ce qu'on m'a raconté, ma mère eut un haut-le-corps qui la dressa en équerre sur son lit, encore que l'accoucheuse, notre cousine Louise, lui eût interdit cette position. Les récit de chevalerie, héros compris, était pour elle lettre morte : elle n'avait jamais mis les pieds à l'école ou si peu qu'elle n'y avait rien glané. Elle se rebella aussi longtemps que mon père tint bon. Son état de relevailles lui donnait une certaine autorité qu'elle ne devait point posséder d'ordinaire. Ma tante, qui avait assisté sa soeur, vint à la rescousse.
Ma tante avait le feu à la fois dans les yeux et dans le verbe. Elle pensa que le voisinage m'appellerait d'emblée " bon temps ", qui était d'un ton plus naturel, ce qui ferait un sobriquet de plus dans la famille, laquelle en était déjà suffisamment pourvue. Ce double assaut fit rendre à mon père les armes. Il déclara qu'il abandonnait Gontran et il se rabattit sur Mauléon.
Le haro recommença et dura tant et si bien que mon père capitula, mais non d'un mouvement courtois ; il le fit en claquant la porte après avoir juré qu'on pouvait bien désormais me donner le nom d'un Turc ou d'un nègre d'Afrique ; il ne prendrait plus là dessus la moins initiative ; aux autres d'en décider. Il avait la tête assez près du bonnet, aux environs de la trentaine.
Ma mère et ma tante se virent fort perplexes quand mon père eut levé le siège. Il était alors d'usage dans nos campagnes que le fabricant choisît sa marque de fabrique. Par ailleurs, on savait mon père obstiné ; il ne reviendrait pas sur son serment. J'étais par conséquent voué à vivre soit sans prénom, soit avec un prénom proposé par une femme, ce qui était contraire aux coutumes, et dont je me pouvais que pâtir. Je sais bien que ces vues-là seront déclarées superstitieuses par les bons esprits. Ils n'iront pas jusqu'à contester que les superstitions ne sont jamais neutres dans leurs effets ; elles aident ou contrarient la vie.
C'est alors que la Providence entra dans le jeu. Elle le fit sous les apparences d'un gaillard d'à peu près deux mètres de haut, la tête osseuse coiffée d'une brosse rousse, et, sous le long nez, la longue moustache horizontale et effilée d'un Palikare. Mon oncle Martial, sabotier lui aussi, mais débonnaire, arrivait avec l'idée normale d'admirer, fût-il laid comme un singe, le rejeton d'une sur dont il était l'aîné. On lui exposera le procès et il rendit le jugement de Salomon, déclarant qu'il suffirait de m'octroyer, à défaut d'autre choisi par lui, le prénom de mon père, lequel ne pourrait dès lors se formaliser. Il est de fait que, si elle manquait de ce fumet chevaleresque qu'au temps où florissaient les deux Paul, M. Hervieu et M. Bourget, répandaient les Gontran et les Mauléon, la solution ne pêchait pas par défaut de bon sens. Je reçus donc le baptême sous le saint vocable de Joseph, dont mon père déclara, bien entendu, qu'il se fichait, comme des cris que je pousserais quand le curé me répandrait le sel sur la langue ; il ne m'accompagnerait pas aux fonts baptismaux. Il le dit et tint ferme son propos. Il n'aimait pas au surplus les curés. Bref, ce fut mon sabotier de grand-père qui s'engagea pour moi dans la religion. Celui-là s'appelait Ghislain.
Quant au second de mes prénoms, sous lequel j'ai fait mes armes, je dois avouer que je ne sais pas d'où il me vient et préciser encore que j'aurais droit à davantage. Y avait-il dans la famille quelque autre lecteur féru de romans du même acabit ? J'ai tout de suite laissé tomber la queue héraldique de ce Renelde.
Les pauvres gens aimaient, on le voit, le romanesque. Ils lisaient ce que les pauvres gens pouvaient lire, un tissu de calembredaines dont les personnages était pourvu d'une particule et d'un nom sonore. Gontran et Mauléon n'y manquaient pas de panache ; ils étaient seuls à en avoir et mon père s'était pris au jeu, il fuyait dans un autre univers plus encourageant que le sien, ce qui n'était pas difficile, grâce à ces gens de plume qui, au fond, étaient des niais.